Je les ai lus et il faudrait peut-être que vous les lisiez aussi…

Publié le 1704978836000


Certitude de la mort et incertitudes face à la fin de vie

La nécessaire réponse d’intelligence collective du débat sociétal, plutôt qu’une stérile voire clivante bataille d’opinions !

Pour vous aider dans cette réflexion, dont les soignants et les professions médicales, odontologiques, pharmaceutiques et de sages-femmes, ne peuvent, encore moins que tout autre citoyen, faire l’économie, je vous propose la lecture de deux ouvrages très différents mais complémentaires et très pertinents sur la question, disons-le sans paraphrases, de l’euthanasie.

Le premier de ces deux livres, titré de façon très directe « Faut-il légaliser l’aide médicale à mourir  ? », comme une espèce d’écho sémantique à la légalisation de la Procréation Médicalement Assistée, a été écrit par le Docteur François Blot, médecin-réanimateur et spécialiste en éthique concernant notamment les questions relatives à la fin de vie et aux droits des personnes malades. Il exerce depuis 1999 à l’Institut Gustave Roussy, institut du cancer de Villejuif, dont il a dirigé le service de réanimation de 2008 à 2020. Ses réflexions très poussées sur la légalisation de l’aide active à mourir, souvent citées dans le cadre des débats à l’Académie de Médecine, ont largement participé à la construction de ce livre. Après une lecture complètement absorbante, il ressort tout d’abord qu’il est remarquablement écrit, le style est fluide, les concepts ou les références les plus ardues sont développées avec clarté. Tout, ou à peu près tout (sinon quel intérêt de lire un autre livre, puis un autre, puis encore un autre ?…) est abordé dans le détail, parfaitement référencé et structuré.

On pourrait critiquer éventuellement une première partie, nommée comme un avertissement, « L’empire des subjectivités », un peu trop construite comme une opposition d’opinions binaires avec les arguments pour et les arguments contre, sans véritable synthèse ni pondération. Mais la seconde partie « Malheur si je suis nuance », à défaut de faire une synthèse après une première partie qui pourrait être thèse–antithèse, oscille dans les nuances pour tenter de pondérer les opinions tranchées dans un sens ou dans un autre. L’épilogue qui s’appelle « La mort dans l’âme (parce que ne rien décider c’est quand même décider…)  », et qui suit également cette position médiane, était-elle vraiment nécessaire ? Est-ce le rôle de l’auteur d’être un leader d’opinion ou doit-il rester expert éclairé et surtout éclairant  ? N’est-ce pas le rôle de la convention citoyenne, véritable intelligence collective (si la nuance de ses résultats est bien perçue, à défaut d’être sur-interprétée par l’une ou l’autre des opinions opposées), de fournir les clés de la décision aux députés qui voteront une nouvelle loi (la troisième sur le sujet depuis 2005) ? Cependant que Bernard Kouchner dans sa préface, qui afflige un peu d’emblée ce livre remarquable, ait pu trouver les arguments de consolidation de ses convictions, opinions, voire même croyances, dans la «  proposition de chemin  », sinueux, mais modéré, de François Blot relève de l’interprétation voire de la malhonnêteté. Mais que cela ne vous empêche pas de lire cet excellent livre, quelle que soit votre opinion, en espérant qu’elle puisse être un peu ébranlée, questionnée, voire au mieux modulée.

Le second livre titré de façon encore plus directe et provocatrice, « Euthanasie : un progrès social ? », interroge d’emblée, non pas sur l’autorisation d’une technique médicale, mais sur l’impact social de l’adoption de l’euthanasie par notre société. C’est en cela qu’il me semblait que c’était le livre à lire ensuite… avant le prochain, puis le suivant  ! ... Les auteures, selon le rose convenu de la novlangue genrée, sont Isabelle Marin, médecin de soins palliatifs, philosophe et Sara Piazza, psychologue clinicienne, psychanalyste. Ne les cherchez pas dans Wikipedia, elles n’y sont pas, mais elles ont déjà un certain nombre d’ouvrages à leur actif, sur la fin de vie, celle des précaires et sur les soins palliatifs. Elles nous font partager dans un ouvrage, plus court que le précédent, mais plus nerveux dans son écriture et tout aussi pertinent, leurs réflexions de praticiennes en soins palliatifs, également en région parisienne… mais en Seine-SaintDenis  ! Réflexions sur l’impact d’une loi permettant l’euthanasie, voulue par des penseurs effrayés par leur propre « éventuelle » vulnérabilité ou dépendance futures, sur ceux qui font déjà l’expérience de la vulnérabilité. Dès l’introduction la question qui est posée  : «  L’euthanasie, progrès social ou avancée du libéralisme  ?  », sort le questionnement de la simple technique médicale autorisée et de la réflexion éthique théorique, pour le placer sur le plan de la réflexion politique, avec les notions de progrès social, technique et moral. Les questionnements suivants abordent tour à tour les notions de « souffrance et d’indignité », ainsi que l’enjeu de « la mort au cœur du biopouvoir », pour finir la discussion en considérant l’euthanasie comme un enjeu de domination économique pouvant remettre en question les trois piliers de notre République que sont  : solidarité, égalité et in fine la liberté.

Faut-il légaliser l’aide médicale à mourir ? 
Auteur François BLOT 
Date parution : avril 2023 
Nombre de pages : 212 pages 
Collection Médecine Humaine Editeur Hermann 
Mis en ligne sur Cairn.info le 22/05/2023 
ISBN 9791037029621 ISBN en ligne 9791037031136 
https://www.cairn.info/faut-il-legaliser-l-aidemedicale-a-mourir--9791037029621.htm

La conclusion, louable pour des professionnelles du soin, c’est que l’euthanasie est avant tout un débat politique. Le dernier chapitre offre des phrases très fortes comme celle-ci : « L’euthanasie n’est ni un « progrès » social ni l’accomplissement de la marche de l’histoire, elle est le développement ultime d’une culture capitaliste où l’inutile, le dépendant est prié de quitter la scène, où le soin est réduit à la gestion technique des corps ». Le livre se finit en apostrophant les politiques de gauche sur leur position concernant la fin de vie. Enfin pour conclure j’aimerais revenir, en miroir du premier livre, sur la préface de celui-ci signée par Marie-Georges Buffet. Tout d’abord une page seulement en double-interligne, respectant le style concis du livre, contrastant avec la démonstration en quatre pages simple-interligne de notre confrère sans frontières. Cette préface nous livre, non pas ses convictions, peut-être questionnées par la lecture du livre, mais rappelle plutôt que « la fin de vie ne peut être détachée de la vie, que la fin de vie dans la dignité ne peut effacer une vie frappée par l’exploitation et les inégalités  ».

Ce texte, comme le précédent, sont de véritables appels à l’approfondissement et au débat citoyen, en suivant le chemin humaniste qui avait conduit à la loi Léonetti de 2005. Ce véritable bijou démocratique et d’intelligence collective, n’a malheureusement pas été complètement mis en œuvre, essentiellement par carence d’une véritable réflexion sur toutes « les obstinations déraisonnables », que nous ne réglerons pas avec une succession de lois techniques, quelles qu’elles soient.

Voici donc un livre d’hommes, suivi quelques mois après par un livre de femmes  : l’intelligence collective serait-elle en marche ?



Euthanasie  : un progrès social  ? 
Auteurs Isabelle MARIN et Sara PIAZZA 
Editeur Feed Back 
Date parution : septembre 2023 
ISBN 2492359166 Nombre de pages : 78 pages


Dr Eric OZIOL
Lecteur solidaire,
égalitaire et libre…car responsable

Article paru dans la revue « Le magazine de l’Intersyndicat National des Praticiens d’exercice Hospitalier et Hospitalo-Universitaire » / INPH N°27

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