
Pouvez-vous nous décrire votre parcours professionnel et ses moments clés ?
J'ai découvert la radiothérapie externe auprès du Professeur Pierre Bey en Centre de Lutte contre le Cancer à l'Institut de Cancérologie de Lorraine. J'ai tout de suite été séduit par cette technique locale, curative, que je qualifie volontiers de « chirurgie sans les mains ». Ce qui m'a particulièrement attiré, c'est aussi l'exercice de la clinique en cancérologie au sein d'un centre de lutte contre le cancer, avec une activité partagée et transversale entre différents professionnels.
À l'époque, on pouvait passer le CES de radiologie. Mais j'ai choisi de m'engager dans le concours l'internat pour suivre un parcours universitaire. Mon internat a commencé par un stage en hématologie, ce qui m'a permis d'avoir une approche très transversale, entre médecine interne puis en chimiothérapie, à ses débuts à l'époque avec les premiers traitements du cancer du testicule. Ensuite, j'ai passé un an et demi en gastro-entérologie pour m'exercer au diagnostic et au bilan des cancers, une étape que nous ne voyons souvent plus en radiothérapie, les patients nous étant déjà adressés avec un diagnostic établi. J'ai ensuite terminé ma formation en radiothérapie, avec une spécialisation en curiethérapie.
Chef de clinique, puis de praticien de centre, je suis parti à Rotterdam, dans le service du Pr Levendag, une référence mondiale de la curiethérapie à haut débit de dose (HDD) et initiateur de la curiethérapie pulsée (PDR). En France, on faisait encore du bas débit à ce moment-là. Mon objectif était alors d'adapter ces innovations à Nancy. J'ai poursuivi une carrière universitaire et suis devenu professeur des universités en 2000, le deuxième PU-PH de radiothérapie à Nancy.
J'ai piloté un programme national financé par l'INCa pour développer la curiethérapie pulsée en France, j'ai concouru à l'obtention d'un des trois premiers CyberKnife français installé à Nancy.
Et en 2007, l'accident d'Épinal. Un véritable tsunami. J'ai dû gérer la prise en charge des patients accidentés, les relations avec les autorités sanitaires, la fermeture du service, puis sa réouverture un an après avec une réinstallation complète, en lien étroit avec Nancy. Ce fut un premier tournant vers des fonctions de santé publique. Enfin, ma nomination comme directeur général de l'ICL il y a trois ans, après plus de dix années au sein du comité de direction, m'a impliqué totalement dans le management en lien avec UNICANCER.
Pouvez-vous nous présenter le département de radiothérapie de l'ICL et quelles sont ses spécificités ainsi que ses thématiques de recherche privilégiées ?
Notre département est résolument tourné vers l'innovation dans les traitements focaux des cancers et la recherche de précision. Cela a permis d'investir très tôt dans la curiethérapie moderne et dans des nouvelles technologies comme le CyberKnife. L'une des particularités de notre service est de se consacrer exclusivement à la radiothérapie, sans activité de chimiothérapie — un choix organisationnel fort.
L'étroite relation entre radiothérapeutes et physiciens médicaux est fondamentale. Cela se traduit par une culture de la qualité, une harmonisation poussée des pratiques, et des procédures respectées par tous. La gestion quotidienne des dossiers est partagée, ce qui permet une vraie collégialité dans le choix des traitements.
Côté recherche, nous nous inscrivons dans une dynamique d'innovation : médecine personnalisée, IA pour le screening des essais cliniques, télémédecine, radiothérapie fonctionnelle avec désescalade de doses et de volumes, et optimisation sur les organes à risque.

Comment cette thématique des soins de support est devenue un sujet d'intérêt particulier à l'ICL et qu'est-ce qui vous a le plus attiré dans ce domaine ?
La thématique des soins de support a pris une importance particulière pour moi à la suite de l'accident d'Épinal. Ce drame a mis en lumière un point fondamental : l'importance d'un suivi très rapproché des patients pendant et après les traitements. Il est essentiel que le radiothérapeute continue à voir ses patients, notamment pour détecter et prendre en charge les effets secondaires, et pour évaluer les conséquences de chaque changement de pratique.
Ce besoin de suivi rigoureux a renforcé mon intérêt pour les soins de support, qui vont bien au-delà de la simple gestion des effets indésirables. C'est une approche globale, centrée sur la qualité de vie du patient, qui doit accompagner chaque étape du parcours de soins, depuis la prévention jusqu'au suivi post-thérapeutique.
Quelles sont les innovations et avancées récentes dans la prise en charge et le parcours des soins de support en radiothérapie à l'ICL ?
Nous avons intégré les soins de support dès la conception de nos traitements, avec une approche visant à minimiser les effets secondaires, plutôt qu'à simplement les traiter. Cela passe par des techniques innovantes :
radiothérapie stéréotaxique, curiethérapie, désescalade des doses et personnalisation des volumes. Par exemple, en ORL, nous optimisons les doses sur 20 à 30 organes à risque pour réduire la toxicité.
Un autre axe important est la photobiomodulation, que nous avons développée avec un plateau technique dédié. Elle permet de prévenir certains effets secondaires cutanés et muqueux.
Nous avons aussi mis en place des parcours de soins coordonnés, notamment en hôpital de jour, où différents acteurs (médicaux, paramédicaux, psychologues, socio-esthéticiennes…) interviennent ensemble, au même moment, au même endroit. Cela permet une prise en charge globale, fluide et rapide.
La prévention est un mot clé : nous ne devons pas attendre l'apparition des symptômes pour démarrer les soins de support.
En pédiatrie aussi, nous avons développé des dispositifs spécifiques : dispositif KidCalm, salle d'attente adaptée, consultation paramédicale dédiée… L'accompagnement psychologique et émotionnel des enfants est essentiel.
Quels sont vos domaines de recherche actuels en soins de support ? Essais cliniques ? organisation et parcours innovants ?
Nous travaillons sur plusieurs axes. D'abord, la recherche en soins de support et paramédicale est en plein essor. Nous soutenons des projets menés par les soignants, infirmiers, manipulateurs, pour valoriser leurs initiatives et améliorer le parcours de soin. C'est une dynamique essentielle pour ancrer les soins de support dans la pratique quotidienne. Par exemple, des études sur l'acceptabilité des dispositifs de curiethérapie ont été présentées en congrès de la SFRO.
Nous développons aussi une approche architecturale innovante avec le projet EPONA, un futur bâtiment médico chirurgical ambulatoire. Il intégrera un espace dédié aux soins de support, pensé pour accueillir cette activité en pleine croissance, dans un cadre cohérent avec les soins curatifs, et les parcours de soins.
Sur le plan technologique, nous explorons des outils d'intelligence artificielle pour le screening des essais cliniques et la médecine personnalisée, avec des projets autour de la biopsie liquide pour anticiper les récidives ou adapter les traitements.
Enfin, comme déjà évoqué, nous développons la photobiomodulation en lien avec les manipulateurs et les radiothérapeutes.

Quels seraient les pistes de réflexion pour améliorer la prise en charge en soins de support à l'échelle locale et nationale et sensibiliser les soignants ?
Il faut d'abord structurer les soins de support dans le parcours initial du patient, dès l'annonce du diagnostic et du parcours de soins, pas comme une étape secondaire. Ils doivent faire partie intégrante du plan de soins, avec un accès organisé à la psychologie, la socio-esthétique, la fertilité, l'ergothérapie, etc. Cela implique une formalisation claire, et une proposition systématique faite aux patients.
À l'échelle locale, cela passe par des parcours coordonnés, transversaux, en lien avec les hôpitaux de jour, les consultations dédiées, et une coopération renforcée entre les acteurs médicaux et paramédicaux.
Au niveau national, il faudrait mieux financer ces dispositifs et reconnaître leur valeur ajoutée. Il est également nécessaire de former davantage les professionnels à cette culture du soin global, notamment en valorisant les expériences comme celles de l'AFSOS partagées avec la SFRO.
Quels conseils/pistes donneriez-vous à un interne qui désirerait s'impliquer pour la diffusion, la sensibilisation, et la recherche en soins de support en radiothérapie ?
Je lui conseillerais d'être curieux et de s'impliquer très tôt dans les projets transversaux. Il ne faut pas hésiter à s'intéresser aux soins paramédicaux, à discuter avec les infirmiers, les manipulateurs, les psychologues. C'est dans cette interaction que naît une vraie compréhension des enjeux du soin global. Dans son parcours, un stage dans un service de soins de support peut être proposé.
Je l'encouragerais aussi à participer à des projets de recherche, même modestes au début. Chaque initiative compte. Et pourquoi ne pas proposer un mémoire de DES ou une thèse autour de ces questions ? Les soins de support offrent un champ de recherche encore largement ouvert, où l'innovation organisationnelle est aussi précieuse que l'innovation technique. Il n'y a pas de « petite » recherche.
Enfin, je lui dirais que les soins de support ne sont pas une “option” : ils font partie intégrante de notre métier de radiothérapeute. Et qu'en les intégrant dès maintenant dans sa pratique, il contribuera à façonner une médecine plus humaine, plus précise et plus respectueuse du patient.

Propos recueillis par
Dr Olivier CRAVÉREAU
Docteur Junior
Département d'oncologie radiothérapie
Institut de Cancérologie de Lorraine
Nancy

