Gouverner, c’est prévoir. Ne rien prévoir, ce n’est pas gouverner, c’est courir à sa perte

Publié le 1689071248000

 

L’actualité de la psychiatrie en Pays de la Loire illustre les termes attribués à Emile de Girardin et témoigne des effets délétères d’une politique de santé irresponsable qui a conduit le système sectoriel français à l’affaiblissement que nous connaissons.

Le manque de moyens, la fermeture de lits et la désaffection des praticiens qui fuient les contraintes du métier en sont les conséquences non exhaustives.

Les particularités de cette situation signent l’absence d’anticipation politique à prévoir la catastrophe annoncée. Elle est bien sûr une illustration de la réalité au plan national. Une autre hypothèse reste plausible et inclusive celle d’une intentionnalité de freiner l’essor de la Psychiatrie de Secteur.

Le constat est sans appel : l’insuffisance chronique de moyens, l’accroissement démographique de la population (0,8 % par an) et l’absence d’adéquation entre les besoins et les moyens existants ont produit une mise en tension progressive du système qui aujourd’hui s’écroule comme un château de cartes.

Tous les hôpitaux sont dorénavant touchés par la désertification médicale, par la raréfaction des soignants, leur jeunesse dans le métier et leur formation incomplète.

Les difficultés de la pédopsychiatrie ont été parmi les premiers symptômes de ce processus et reste emblématique du déni de réalité des politiques.

Les exemples à ce sujet ne manquent pas et leurs impacts n’ont pas généré de réaction franche de la part des tutelles malgré la menace de démission des pédopsychiatres du CHU de Nantes.

Le dysfonctionnement des urgences de pédopsychiatrie au CHU de Nantes, la fermeture début juin 2023 de l’unité SHADO (hospitalisation pour adolescent de 18 lits) à St Nazaire, la croissance des hospitalisations de mineurs en psychiatrie adulte et les listes d’attente pour l’hospitalisation des mineurs en unité spécifique sont devenus la norme.

Ce ne sont que les parties émergentes de l’iceberg

En 2018 les services de psychiatrie adulte du 44 vivaient déjà des tensions fortes sur les lits. Il fallait y mettre bon ordre et la création d’un comité inter-établissement était promue par l’ARS avec pour mission d’élaborer des organisations plus efficientes

Le manque de lits était déjà criant dans les conclusions de nos réflexions mais l’ARS se refusait à entendre cette évidence tant pour la psychiatrie adulte que pour la pédopsychiatrie.

La crise en psychiatrie adulte s’amplifia et des tentatives de sauvetage par fusion de secteurs reculèrent l’échéance sans toutefois l’écarter. Les CH de Blain et de Saint Gemmes adoptèrent ces modalités espérant un avenir meilleur.

Dans la région PDL, en fi n de période COVID, les établissements les plus fragiles furent contraint sous peine de disparaître de faire appel aux structures les mieux dotées. La création d’une cellule régionale d’ordonnancement (CROP) fut décidée par l’ARS pour tenter de répondre à la crise. Le but était de répartir les besoins d’hospitalisation de la population sur l’ensemble des ressources de la région.

Les hôpitaux de Cholet puis d’Allonnes et plus récemment de la Mayenne furent successivement touchés. Désormais, la plupart des établissements de cette région sont en souffrance et peinent à éviter des fermetures de lits malgré une forte mobilisation collective.

L’évolution de cette situation en Pays de la Loire depuis 2 ans prend désormais une tournure inédite pour atteindre un seuil critique jusqu’alors inconnu. Les fermetures de lits d’hospitalisation liés à la pénurie médicale se succèdent malgré les efforts erratiques des

pouvoirs publics qui face à ces crises recourent aux mêmes procédés que par le passé : plan d’attractivité inefficace, création de commissions, rédaction de rapports, instauration de systèmes de régulation des demandes d’hospitalisation.

Autant de tentatives de résolution qui restent sans effet devant l’ampleur du problème. La désertification médicale dans les hôpitaux psychiatriques s’accroit.

Pour des raisons à la fois démographique et historique, celle-ci est plus sensible en Mayenne et en Sarthe. La lutte de l’hôpital d’Allonnes pour éviter l’intégration dans le groupement hospitalier de territoire fut chèrement payée.

Le directeur de cet hôpital en fut démis après un bras de fer avec la tutelle.

Par ailleurs, la maltraitance des soignants n’est pas isolée. Celle des directeurs est moins visible mais n’est pas en reste et se paie parfois au prix fort avec le décès d’un directeur par suicide.

Comment expliquer un tel naufrage ?

Bien sûr, l’augmentation des besoins de la population en lien avec le Covid et sa démographie pèsent dans la balance.

À cela s’ajoute la démographie médicale en France et les évolutions sociétales qui poussent les plus jeunes à quitter l’hôpital pour s’installer en libéral et s’extraire des contraintes. Le manque de reconnaissance et la perte de sens dans le travail y contribuent aussi et diffusent une ambiance qui teinte nos échanges quotidiens dans le service. Les éléments les plus prégnants dans le discours des collègues restent l’impact des décisions législatives sur les mesures d’isolement et contention qui impose sans contrepartie une modification des pratiques et du mode d'exercice à l’hôpital.

L’inégalité dans la charge de travail du praticien hospitalier lambda s’accroit et creuse des différences entre ceux qui exercent en psychiatrie (et pédo) de secteur et les autres. Leurs missions s’élargissent tout en étant moins nombreux pour assurer la continuité des soins.

Les contraintes éthiques génèrent une souffrance et une perte de sens dans le travail et parmi les éléments clés qui nous tiraillent, il faut trier les malades prioritaires, refuser des hospitalisations ou au moins les différer dès lors qu’elles n’ont pas de conséquences vitales, parfois détourner l’accueil du patient au profit d’une évaluation susceptible de réorientation vers le libéral et encore supporter l’accumulation de nouvelles tâches sans moyens supplémentaires.

Judiciarisation des mesures d’isolement contention et multiplication des levées des mesures d’hospitalisation sous contrainte le vendredi soir par les J.L.D. entament notre enthousiasme.

Quand la levée découle d’un jugement sur le fond, la disqualification du soin et des équipes est alors à son comble.

Le reclassement des échelons généré par le Ségur conserve une palme d’or dans ce classement. Il génère des rivalités et un sentiment d’injustice entre collègues au sein d’un même établissement.

Comment alors ne pas comprendre la colère voire parfois la haine à l’égard de ces transformations où l’injustice grandissante vient éprouver l’engagement des professionnels de santé. L’espoir est-il encore permis ?

Beaucoup d’entre nous, porteurs de l’ADN secteur, savent l’efficacité de ce mode de soins tout autant pour réduire les effets de la pathologie psychotique que pour toutes les autres souffrances.

C’est souvent une des raisons qui nous fait tenir

Certains résistent, tentent de pérenniser et transmettre nos savoir-faire sur un mode intégratif mais leur nombre se réduit. Les réflexions et la révolte issues des dernières mobilisations ont engendré un mouvement pluri-professionnel encore balbutiant qui s’est nommé « collectif psychiatrie 44 ». Ses objectifs sont d’informer le public, les élus et de lutter contre la déshumanisation du soin psychique.

Vincent BURGOS

Article paru dans la revue « Le Syndicat des Psychiatres des Hôpitaux » / SPH N°23

 

 

 

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