
Habituée aux températures méditerranéennes, Agathe opte pour l'Océan Indien en novembre 2022 pour son internat. Elle a immédiatement le coup de cœur pour l'Île aux parfums malgré une situation un peu tendue suite à des violences inter-quartiers.
« Aux urgences, il y avait davantage de traumatologie et de blessures par machette, mais je ne me sentais pas en insécurité, nous pouvions circuler librement », se souvient-elle.
La particularité de Mayotte est le rôle central du centre hospitalier dans l'accès aux soins des habitants, la médecine de ville étant quasiment inexistante. Avec une contrepartie : les habitants attendent souvent le dernier moment pour se présenter à l'hôpital, que ce soit aux urgences ou en consultation. « Les femmes consultent très tard pour un cancer du sein ou en cas de diabète par exemple, sans compter les insuffisances rénales qui nécessiteraient une dialyse et ne sont pas prises en charge… », observe Agathe. Quant aux enfants, ils représentent 70 % des patients aux urgences. Ils souffrent de maladies infectieuses comme la leptospirose, de gastro-entérites aiguës mais aussi de plaies et brûlures. « Dans les bidonvilles que l'on appelle des bangas, les familles cuisinent au feu de bois, à même le sol. Les enfants jouent à côté et les accidents sont courants », précise Agathe.

Les habitations des bidonvilles toutes effondrées
Lors du cyclone Chido, le 14 décembre 2024, elle est interne à La Réunion et se sent impuissante.
« J'étais en contact avec les internes sur place et j'ai été très affectée. J'ai cherché tout de suite un moyen pour me rendre utile sur place », témoigne- t-elle avec encore de l'émotion dans sa voix.
Toutes les liaisons aériennes pour le public sont fermées. Elle cherche auprès des organisations humanitaires comme la Croix Rouge ou Médecins sans frontières. Ce sera finalement avec la Protection Civile qu'elle rejoindra Mayotte le 1er janvier 2025 en tant que renfort médical au sein d'un dispensaire de fortune monté au sein d'une école. « Un autre interne en semestre de médecine d'urgence avait réussi aussi à se faire embarquer. Nous étions affectés chacun à un dispensaire. Six ou sept infirmières et secouristes travaillaient avec nous ».
Quinze jours après le cyclone, elle constate que les axes principaux sont dégagés et que les habitants se réorganisent petit à petit. Mais les habitations des bidonvilles se sont toutes effondrées. « C'était très compliqué pour la population car ce cyclone avait été très mal anticipé, elle croyait qu'il éviterait l'île. Lors de l'alerte, une partie de la population a pensé que c'était une fausse alerte, un prétexte pour rassembler les gens dans des hébergements d'urgence et contrôler les papiers… Beaucoup ne se sont pas abrités… » déplore-t-elle. Au dispensaire elle prend en charge de nombreux patients : traumatologie, fractures, plaies, gastro et maladies de peau sont au programme des nombreuses consultations. Au dispensaire, les patients arrivent résilients. Ce qu'elle avait déjà constaté lors de son stage aux urgences. « Ils ne se plaignent jamais, ni du temps d'attente ni de leurs douleurs », remarque-t-elle.
Elle ne comprend pas le décompte officiel du nombre de morts - 39 décès - alors que les témoignages des habitants recueillis au dispensaire font état de davantage de victimes. Agathe remarque aussi l'état d'anxiété dans lequel arrivent les patients. « Le Nord de l'île était toujours en zone blanche plus de quinze jours après le cyclone, les gens angoissaient car ils n'arrivaient pas à joindre leur famille pour prendre ou donner des nouvelles, cela les angoissait beaucoup… ». Dans cette partie de l'île, plus de 10 % des patients consultaient au motif du psychotraumatisme suite au cyclone, motif de consultation rare dans la population mahoraise.

Une solidarité entre soignants vue nulle part ailleurs
Autre épisode marquant vécu par Agathe, l'épisode de barrages citoyens en janvier/février 2024. Agathe est en stage en médecine polyvalente au centre hospitalier. Un nouveau couloir migratoire depuis l'Afrique des grands lacs s'est mis en place depuis quelques mois. Les migrants qui en sont issus font la cible de la colère des habitants, car ils seraient selon eux la cause des insécurités du moment. « Il y avait beaucoup de barrages sur la route, avec des poubelles et des barrières de déchets verts. On ne pouvait plus circuler ni rejoindre l'hôpital, même le SAMU avait beaucoup de mal à arriver », raconte Agathe ; la barge de liaison avec l'île de Petite Terre était aussi suspendue. Beaucoup de soignants ne peuvent plus se rendre à l'hôpital ou rentrer chez eux.
« Je me souviens que plusieurs infirmières et aides-soignantes ont fait le choix de rester à l'hôpital car elles savaient qu'elles ne pourraient pas revenir le lendemain ou les jours suivants. Elles enchaînaient les jours et les nuits, sans compter leurs heures. Elles étaient exceptionnelles ! », confie Agathe. Une solidarité entre soignants qui l'a marquée.
Parler de Mayotte sans parler de l'accès à l'eau serait un portrait incomplet. « Tant que l'on ne l'a pas vécu, on ne peut pas s'en rendre compte…», déclare-t-elle. Au moment de l'interview, mi-mai 2025, Mayotte faisait de nouveau face à des restrictions d'eau : 36h d'eau courante suivie de 36h de coupure. Une contrainte moindre eu égard à la situation début d'année 2024. Toutefois, cette restriction demande de l'organisation et change le rapport à l'eau potable abondante en métropole. « À l'hôpital et dans les centres de soins, il y a des réserves d'eau mais ailleurs, il n'y en a tout simplement pas : pas de toilettes fonctionnelles ni d'eau pour laver sa vaisselle ou sa lessive », rapporte-t-elle. Quant à l'eau en bouteille pour compenser celle absente du robinet, il faut oublier… « Lors des pénuries d'eau, il n'y a pas d'eau en bouteille dans les magasins. S'il y en a, elles partent très rapidement et coûtent très chères, inaccessibles pour une grande partie de la population de l'île », fait remarquer Agathe. « D'ailleurs, de nombreux produits manquent régulièrement : nous n'avons plus d'œufs, plus de lait ni de pain pendant des mois jusqu'au prochain ravitaillement… », ajoute-t-elle. Un mode de fonctionnement qui ne la perturbe pas : « on fait avec ce que l'on a ! ». « Mayotte, poursuit-elle, on le vit plus ou moins bien mais personne ne pourra quitter l'île et dire ‘je n'ai rien appris' », conclut-elle.

