
Crohn : la maladie qui aurait pu s'appeler autrement
Burrill Bernard Crohn naît en 1884 à New York. Onzième d'une fratrie de douze enfants, il choisit la médecine à cause des troubles digestifs de son père (une décision qu'on n'aurait pas tous prise).
Brillant étudiant, il mène des travaux sur les hémorragies intra-abdominales et décroche un Master et un PhD… qu'il refuse pour des raisons financières.
Il entre au Mount Sinai, alterne médecine et chirurgie, puis fait une année d'anatomopathologie (oui, un de ces fous qui fait une médaille d'or).
En 1932, il cosigne avec Léon Ginzburg et Gordon Oppenheimer un article dans le JAMA décrivant 14 cas d'élite régionale. La maladie s'appelle aujourd'hui “maladie de Crohn” uniquement parce que les auteurs étaient classés par ordre alphabétique.
Autrement dit : si Oppenheimer s'était appelé Amour, on parlerait aujourd'hui de maladie d'Amour.
Le plus fascinant reste la précision clinique de leur description. Transmuralité, granulomes, sous-types inflammatoire, sténosant, fistulisant… tout y est déjà. Soixantequinze ans plus tard, on diagnostique toujours la maladie sur cette base.
Crohn lui-même écrivait en 1957 qu'il avait peut-être créé un “monstre de Frankenstein”. En réalité, il venait surtout d'ouvrir la porte à l'une des aventures immunologiques les plus vertigineuses du XXe siècle : NOD2, IL-23R, ATG16L1, le microbiote, les cellules dendritiques, TH17…
Blakemore : l'élégance du ballon qui a sauvé des vies
Arthur Blakemore naît en 1897, dernier d'une fratrie de neuf enfants. Son père est chasseur. Lui grandit entre le tir au faisan et la voile en eau salée.
Adolescent, il fracture une hanche en pratiquant le mule jumping (oui, faire sauter un mulet au-dessus d'un obstacle, avec ou sans cavalier). Puis il perd son index droit dans un accident de moto.
Il deviendra pourtant un chirurgien d'une finesse extrême. Comme quoi, si votre chirurgien a un doigt manquant, il se peut qu'il ne soit pas mauvais.
Dans les années 1950, l'hémorragie de varices oesophagiennes est une condamnation quasi certaine. Le traitement de référence est le shunt porto-cave, avec une mortalité opératoire prohibitive.
Blakemore et le neurochirurgien Robert Sengstaken décident qu'il faut une solution d'attente. Leur innovation ? Une sonde nasogastrique triple lumière avec ballon gastrique et ballon oesophagien renforcé.
Le détail qui a fait la différence : un renforcement en double épaisseur de caoutchouc à l'extrémité inférieure du ballon oesophagien pour éviter qu'il ne “mushroom” dans l'estomac (leur mot, pas le nôtre), et qu'il migre en intra-oesophagien et provoque vomissements, inhalation… et décès.
La sonde de Sengstaken-Blakemore n'est pas élégante. D'ailleurs, à Toulouse, avant la prothèse de Dannis, on parle bien de «Sonde de Blakemore, t'es mort». Elle est brutale. Mais elle a sauvé des vies à une époque où le TIPS n'était même pas encore un fantasme.

Charles Child : le fameux
Le score de Child n'est pas seulement une ligne bachotée en D2. Derrière les lettres A, B, C se cache un grand patron de l'hépatologie et de la chirurgie pancréatique, Charles Child III. Oui, “III”, comme dans une dynastie.
Chirurgien digestif américain né en 1908, il fait partie de cette génération qui expérimente tout, partout, tout le temps. L'hypertension portale ? Non seulement il la décrit, mais il la provoque, il la titille. Ligatures portales chez le chien, anastomoses porto-caves, observations méthodiques. Sa conclusion est presque hérétique pour l'époque : ce qui compte pour la régénération hépatique, ce n'est pas la “qualité” du sang portal, mais le flux sanguin hépatique. Le foie veut du débit.
Il travaille ensuite sur les dérivations porto-systémiques, pratiquées en urgence pour les hémorragies digestives, l'ancêtre héroïque du TIPS, version surrénales de bonhomme.
Puis vient le score. Le fameux score de Child. Un outil pensé pour prédire la mortalité après hémorragie digestive chez le cirrhotique. Quinze ans plus tard, Pugh viendra y ajouter le TP, donnant naissance au score de Child-Pugh (encore un sacré bonhomme). Et pourtant, malgré MELD et autre score, il reste indétrônable.
Il lance un programme de transplantation hépatique à l'Université du Michigan.
Mais Child ne s'arrête pas à la cirrhose.
En chirurgie pancréatique, on lui doit le “montage de Child” après duodénopancréatectomie céphalique : anastomose pancréatico-jéjunale puis bilio-jéjunale sur anse en Y, puis gastro-entéro-anastomose, standardisé, structuré, rationnel alors qu'on anastomosait auparavant sur la vésicule biliaire.
Et plus étonnant encore : il réfléchit à la qualité des soins. À une époque où tout est plutôt clinique, version papier, il propose déjà d'analyser les maladies et décès évitables comme indicateurs d'erreur ou de défaillance systémique.
Il était aussi plombier, couvreur et champion de ski de bosses.
Zenker : le diverticule des papis n'était pas sa plus belle trouvaille
Friedrich Albert von Zenker, anatomo- pathologiste saxon, étudie avec Weber (du syndrome de Weber et de la description du nerf vague) et Henle (oui, le Henle de l'anse, professeur de Robert Koch comme dans bacille de Koch). La classe de tête d'ampoules.
En 1860, il démontre qu'une mystérieuse mort à Dresde est due à la trichinose. Il prouve que les trichines, jusque-là considérées comme bénignes, peuvent tuer.
C'est la première maladie générale humaine attribuée à un microparasite.
Et accessoirement, il décrit notre diverticule pharyngo-oesophagien préféré.
On devrait aussi peut-être parler d'“embolie graisseuse de Zenker” aussi, puisqu'il en a fait la première description. Mais bon, un diverticule suffit à l'immortalité.

Friedrich Albert von Zenker (Wikimedia Commons, domaine public)
Oddi : génie précoce, destin chaotique
Ruggero Oddi a 23 ans lorsqu'il décrit, en 1887, les fibres musculaires entourant l'abouchement bilio- pancréatique.
Il n'est pas le premier à les voir. Francis Glisson les avait déjà mentionnées deux siècles plus tôt. Mais il est le premier à comprendre leur rôle : ce n'est pas un simple anneau anatomique, c'est un sphincter fonctionnel, capable de réguler le flux biliaire et pancréatique.
Il démontre que cette structure contrôle l'écoulement vers le duodénum, qu'elle n'est pas passive mais dynamique. Il donne un sens physiologique à ce que d'autres n'avaient fait que décrire. L'anatomie devient mécanique, la mécanique devient clinique.
Sa carrière démarre sous les meilleurs auspices : chef d'institut à Gênes, reconnaissance académique précoce, trajectoire prometteuse. Puis, brutalement, la rupture. Usage de narcotiques. Irrégularités financières. Destitution.
L'Italie académique se referme. Le Britney Spears de l'époque.
Il part travailler au Congo belge. Puis meurt à Tunis en 1913, loin des amphithéâtres et des publications.
Le sphincter d'Oddi, lui, reste. On le «manométrisait», sans le maîtriser, on le sectionne, on le suspecte dans les douleurs post-CPRE. On parle de “dysfonction d'Oddi” sans penser à l'homme.
L'éponyme survit.
L'homme, lui, disparaît dans les marges.
Peut-être que l'histoire de la médecine n'est pas seulement celle des grandes découvertes, mais aussi celle des trajectoires fragiles derrière les noms que l'on prononce sans y penser.

Ruggero Oddi
(Wikimedia Commons, domaine public)
Treitz : anatomiste, patriote, tragédie
En 1853, Václav Treitz décrit le ligament suspenseur duodéno-jéjunal.
L'angle de Treitz redessine la cartographie abdominale : frontière entre hémorragie haute et basse, repère chirurgical, pivot embryologique.
Mais Treitz n'est pas seulement un nom posé sur un angle.
Anatomiste brillant à Prague, il s'oppose à la germanisation de l'université dans un contexte où l'identité tchèque tente d'exister face à l'Empire austro-hongrois.
Il soutient également Ignaz Semmelweis, obstétricien hongrois qui, bien avant l'ère microbienne, démontre l'utilité du lavage des mains. En 1847, Semmelweis impose une solution d'hypochlorite de calcium entre les autopsies et les examens obstétricaux : la mortalité par fièvre puerpérale chute de 12 % à 2,4 %, puis à 1,3 % lorsque la désinfection est étendue aux instruments.
Résultats spectaculaires. Accueil glacial.
À l'époque, la théorie microbienne n'est pas encore formulée. Les maladies sont expliquées par la dyscrasie des « quatre humeurs». Admettre que les médecins transmettent eux-mêmes la mort supposerait de reconnaître une responsabilité insupportable. Le protocole est contraignant, irritant pour la peau, humiliant pour les certitudes. Semmelweis est marginalisé, freiné, puis écarté dans un climat de tensions politiques post-1848.

Vaclav Treitz
(Wikimedia Commons, domaine public)
De son nom naîtra l'« effet Semmelweis » : cette tendance presque réflexe à rejeter des preuves nouvelles parce qu'elles contredisent un paradigme établi.
Dans cette Europe médicale crispée, Treitz comprend. Il choisit le camp de la rigueur scientifique plutôt que celui de l'orgueil académique.
Esprit brillant. Patriote engagé. Médecin attentif aux idées neuves.
Et pourtant, à 52 ans, il met fin à ses jours en ingérant du cyanure de potassium…

Ignaz Semmelweis
(Wikimedia Commons, domaine public)
Voili voilou…
J'espère que ces anecdotes mettront un peu de couleur dans votre quotidien, vos gardes, et que vous pourriez les sortir en soirée, tout dépend franchement de vos soirées.
On peut les ressortir entre le fromage et le dessert, ou à 2h du matin devant une hémorragie digestive, quand on a besoin de se rappeler que derrière chaque éponyme se cache un humain un peu fou, un peu brillant, parfois cabossé.
Peut-être que ça donnera aussi envie de contredire un peu plus, d'oser un peu plus, de douter intelligemment ou plutôt de ne pas tout prendre trop au sérieux.

Zakia FILALI ANSARY
Trésorière de l'AFIHGE
Interne en HGE à Toulouse

