
Dominique MEDA, Professeure de sociologie à l'Université Paris Dauphine PSI, Présidente de l'Institut VEBLEN.

Lors de notre Congrès, Dominique MEDA (1) est intervenue sur le travail, sujet de ses travaux de recherche depuis longtemps, répondant aux interrogations des professionnels de santé au travail sur les mutations du monde du travail et ses répercussions sur la santé.
Quelques jalons pour une histoire du travail…
Tripalium, travail-épanouissement. Le travail a-t-il toujours existé ? A-t-il toujours été vécu ou perçu de la même manière ?
Eh bien non ! La signification en a été différente au cours des siècles. Avant le 18ème siècle, il n'y avait pas le concept actuel contemporain du travail. Par exemple, dans la Grèce Antique, il y avait une grande différence entre les citoyens et les autres, ceux qui travaillaient... Il n'y avait pas de valorisation du travail.
Au 18ème siècle, avec le développement du capitalisme, on invente la notion moderne, avec une conception économique du travail (Adam Smith, Ricardo), ou la conception marxiste du travail comme liberté créatrice.
Puis, vers la fin du 19ème siècle, sont installés le droit salarial et la protection sociale.
Le travail est devenu une valeur, bien que cette notion soit enfermée dans le lien salarial.
On passe d'une éthique de devoir à un travail-épanouissement. Le concept du travail devient multi-dimensionnel : facteur de production, épanouissement, dans un contexte de subordination.
Est-il vrai que les Français ne veulent plus travailler ?
Y aurait-il une crise de la valeur travail ? Les salariés seraient-ils devenus paresseux ? La génération Z ne partage plus les valeurs du travail ? Le Covid aurait inventé un nouveau rapport au travail ?
En fait, quand on regarde le nombre d'heures annuelles travaillées par personnes en emploi, les Français travaillent plus que dans beaucoup de pays européens, plus que les hollandais, danois, allemands… L'enquête européenne sur les valeurs du travail montrent que ce sont les Français qui sont le plus attachés au travail en Europe.
Le Covid n'a pas entraîné de refus du travail, mais un refus des conditions de travail les plus difficiles. Mais, paradoxalement, les salariés voudraient que le travail prenne moins de place, car il y a une aspiration forte à mieux concilier vie professionnelle et vie privée. Une enquête du CREDOC (2) montre que 60 % des Français ont des difficultés à les concilier.
D'autre part, le sujet des conditions de travail est primordial : 37 % (3) des salariés ne se sentent pas capables de tenir jusqu'à la retraite, et les jeunes sont beaucoup plus nombreux à répondre cela, car ils sont plus exposés à la précarité et à des mauvaises conditions de travail. (DARES : Enquête française sur les conditions de travail, faite tous les sept ans sur un échantillon scientifiquement construit et représentatif d'actifs occupés de 25.000 personnes).
Une enquête européenne en 2021 (4), montre qu'au niveau pénibilité, la France fait moins bien que les autres pays, que plus d'un salarié sur deux travaille dans l'urgence, et qu'il y a moins de soutien des collègues.
La France est en queue de peloton sur les conditions de travail.
Les entreprises ne sont pas des organisations apprenantes comme dans les Pays Nordiques.
La Fonction Publique, notamment hospitalière, est aussi malmenée.
Et les jeunes ?
Ils sont victimes de stéréotypes, mais ce n'est pas nouveau. Ainsi, en 1972 déjà, une enquête montrait les plaintes des employeurs sur le manque d'adhésion des jeunes à la valeur travail !
36 % des jeunes, 3 ans après leur sortie de formation, veulent changer de travail, et d'orientation. Ils sont les premières victimes des transformations du marché de l'emploi (21 % chômage). Ils illustrent plus encore que les autres tranches d'âge les désillusions par rapport à l'emploi (enquête DARES (5)).
Alors, que faire ?
On peut définir trois scénarios :
- Démantèlement du droit du travail et flexibilité, mais ce scénario montre son inefficacité et une vraie dégradation des conditions de travail !
- La révolution technologique. Une enquête OIT 2025 (6) précise que 34 % des emplois pourrait être menacés par l'Intelligence Artificielle. Axelle Arquier (7) montre que les choses vont beaucoup plus vite que prévu.
- Le scénario qui serait à privilégier : la reconversion écologique, qui permettrait de créer des emplois et de changer le travail, mais à condition d'investir massivement dans le secteur. Pour cela, il faut ouvrir le chantier des conditions de travail, le chantier des classifications, le chantier des modes de management. Il faut redonner du pouvoir aux salariés, démocratiser les organisations de travail (8).
Comment agir syndicalement ?
En France, il n'y a que 10 % de syndicalisation contre 60 % par exemple dans les pays nordiques. Nous avons, en France, une certaine partie du patronat qui est archaïque, et des syndicats en position systématique de conflit.
Les juristes rappellent que l'entreprise n'est pas la propriété des actionnaires.
Dans une « organisation apprenante », les salariés ont des marges de manœuvre et de l'autonomie. Il y a des employeurs qui souhaitent réellement améliorer les conditions de travail.
Ces chantiers doivent être lancés par l'État et les partenaires sociaux. Rappel : plus de 4 millions de « travailleurs essentiels » sont payés moins de 11.000 euros annuels.
Pour nous, professionnels de santé au travail, il est important d'assurer l'une de nos missions, à savoir la veille sanitaire. Il faut pouvoir remonter les indicateurs de santé physique et mentale, pour pouvoir proposer des améliorations des conditions de travail.
Le SNPST se propose de travailler avec Dominique MEDA sur ce volet, ainsi que de solliciter lors de prochains webinaires ou interventions des spécialistes tels que Olivier FAVEREAU, Christophe CLERC, Thomas COUTREAU, Isabelle FERREIRA…
(1) Dominique MEDA. « Une société désirable, comment prendre soin du monde ? » Éditions Flammarion- France Culture- 2025.
(2) Centre de Recherches pour l'Étude et l'Observation des Conditions de Travail. www.credoc.fr
(3) Enquête sur les conditions de travail 2019 DARES ( Direction Statistique du Ministère du Travail).
(4) Eurofound : Enquête sur les conditions de travail en Europe réalisée entre Mars et Novembre 2021.
(5) DARES 2019.
(6) Organisation Internationale du Travail : « Emploi et questions sociales dans le onde. Tendances 2025 ».
(7) D6 Axelle Arquier, économiste. Voir article du Monde, 1er Mars 2026.
(8) Le Manifeste Travail : démocratiser, démarchandiser,dépolluer - J Battilana, I Ferreras, D Meda ; Éditions SEUI 2020.
Par V. BACLE

