
Martial Jardel, médecin généraliste de 33 ans est cofondateur de l'association Médecins Solidaires. Il parle d'innovation organisationnelle. « Si on ne peut pas demander beaucoup à peu de médecins, on peut demander peu à beaucoup de médecins ». Concrètement : une semaine de soins, ou plusieurs, par an où les médecine générale jeunes, actifs ou à la retraite se relaient. Et ça marche !
Comment est née cette idée de Médecins Solidaires ? Martial Jardel.
Après l'internat en médecine générale, j'ai fait le tour de France en 2021 en camping-car avec 10 remplacements sur 10 territoires. On parle beaucoup de désertification médicale : il y a des propositions, des revendications, mais pas d'action. Ce que je voulais, c'est être dans l'action et créer une force de contribution médicale collective.

Vous dites « demander peu à beaucoup de médecins ». Comment cela se traduit-il concrètement ?
M. J.- Actuellement, nous avons un vivier de 575 médecins, en majorité des remplaçants et des retraités actifs. Chacun, quand il peut, donne de son temps pour exercer une semaine (ou plus) dans un des 7 centres de santé Médecins Solidaires. Nous nous occupons de son hébergement et de toute la logistique. Grâce à ce relais solidaire nous rétablissons une présence médicale pérenne dans les villages. En deux ans, nous n'avons pas eu une seule défaillance, il y a eu un médecin toutes les semaines dans tous les centres.

Que disent les médecins déjà engagés dans votre dispositif ?
M. J.- Les médecins engagés sont ravis de leur semaine, ils disent que cela casse leur routine, que cela redonne du sens à leur métier, que c'est en plus médicalement passionnant car certains patients ont quitté le parcours de soins depuis longtemps, ce qu'ils n'ont pas l'habitude de rencontrer dans leur pratique. Le résultat est qu'ils reviennent ! 50 % des médecins sont déjà revenus une fois ; 25 % sont revenus deux fois.
Vous parlez d'une « médecine enthousiaste ». Vous êtes à contre-courant de tout ce que l'on entend en ce moment sur la médecine générale, la désertification médicale ou l'installation des jeunes !
M. J.- Oui, je le reconnais. Quand on devient médecin généraliste, ce n'est pas par hasard. Beaucoup sont animés par cet enthousiasme au moment d'enfiler leur blouse pour la première fois au début de l'externat. Et puis le système en désillusionne beaucoup. On entend beaucoup de revendications, parfois de la colère. Je la comprends, mais me questionne sur la fécondité de cette colère. Il ne faut pas tomber dans l'angélisme naïf. Mais notre époque exige de grandes transformations. L'enthousiasme comme moteur de cette transformation me parait bien plus puissant.
Comment organisez-vous le relais entre chaque médecin dans vos centres de santé ?
M. J.- Les médecins ont un contrat de 42 heures, du lundi matin au samedi midi. Le jeudi après-midi (ou le mercredi après-midi) est systématiquement libre. Les médecins peuvent arriver dès le samedi pour faire la passation entre eux. S'ils préfèrent arriver le dimanche soir, ils font le point par téléphone. Les dossiers médicaux sont extrêmement bien remplis et il existe des fiches navette transmises d'un médecin à l'autre. Enfin, nous avons deux coordinatrices à plein temps pour faire le lien entre les médecins et les patients. Et jusqu'à présent, nous n'avons pas eu une seule semaine de carence.
Où ont lieu les consultations ? Combien sont rémunérés les médecins ?
M. J.- La mairie nous met à disposition des locaux. Nous sommes très exigeants sur la qualité de ceux-ci, l'aménagement, et le matériel mis en place. Les médecins doivent être très bien accueillis pour avoir envie de revenir ! Concernant la rémunération, il s'agit d'un salaire "solidaire" de 1000 euros net la semaine. C'est grâce à cet « effort » que nous avons un modèle économique à l'équilibre, ce qui est la condition de la pérennité de notre projet.
Quel est l'objectif en nombre de centres de santé Médecins Solidaires ?
M. J.- Notre objectif, fin 2026, c'est d'ouvrir 20 centres de santé Médecins Solidaires. Pour cela, il nous faut un vivier de 2000 médecins. On pourrait se dire que c'est énorme, mais finalement pas tant que ça : si 100 % des médecins généralistes adhère à Médecins Solidaires, on pourra créer 1500 centres ! Cela fait 15 centres par département. Et c'est la fin de la désertification médicale ! On a donc encore de la marge et surtout beaucoup de travail !
Avez-vous beaucoup de jeunes médecins dans vos équipes ?
M. J.- A peu près 25 % de nos médecins sont des jeunes remplaçants. Ce n'est pas encore assez car notre dispositif est nouveau. C'est justement l'occasion de partager notre expérience à tous les internes en MG en fin de parcours et les jeunes médecins.
Propos recueillis par Vanessa Pageot
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