Portrait - La tension hospitalière ? Elle est partout, c’est une réalité

Publié le 1707297759000
Article paru dans la revue « ISNI / ISNI » / ISNI N°31


En MG à Lyon et en chirurgie digestive et viscérale à Tours, Marie-Aude et Jean-Emmanuel font face à la désertification médicale. Pendant leur parcours d’interne, ils ont vécu plus d’une fois la pénurie de seniors, de co-internes, de moyens, de temps. La désertification n’est pas seulement « médicale », elle est générale.

« Toute la région est sinistrée sur le plan médical », commente d’emblée, Jean-Emmanuel Langdorph, interne en 5e semestre en chirurgie digestive et viscérales à Tours où il est président des internes. «Je me souviens de mon stage en Chirurgie Pédiatrique. Quand il fallait rédiger des courriers à l’attention des médecins traitants, on réalisait alors combien de patients n’en avaient pas… ». Il souligne la tension en pédiatrie qui perdure dans la région avec la fermeture et la saturation progressive des urgences des CH alentours, ce qui ajoute une pression supplémentaire aux urgences pédiatriques du CHU tourangeau. « Parfois, il y a 200 km qui séparent le lieu de résidence de la famille et notre CHU… ».  

Du côté des urgences en Haute-Savoie, la situation n’est pas meilleure. «  C’est surtout aux urgences que la désertification médicale m’a vraiment marquée. Les patients arrivent dans un état catastrophique, incurique, et on découvre au scanner qu’ils ont un cancer métastasique. Quand on s’étonne qu’ils n’aient pas consulté avant, les patients nous répondent qu’ils ont effectivement perdu 10 kg récemment mais qu’ils n'ont pas de médecin traitant, qu’ils ne savaient pas…  », témoigne Marie-Aude de Failly, interne en MG en 5e semestre à Lyon Sud et actuellement en inter-Chu à Tahiti.

Marie-Aude de Failly, interne en MG en 5e semestre
à Lyon Sud et actuellement en inter-Chu à Tahiti

Lors d’un autre stage en urgences pédiatriques, elle raconte combien le manque de médecin généraliste altère le comportement de certaines familles. Et de raconter cette maman qui vient dans la nuit pour sa fille de 2 ans suite à un choc sur le pied, sans gravité,

« la maman en profite alors pour nous demander de renouveler l'ordonnance pour la Ventoline® comme si elle faisait ses courses… sûrement parce qu’elle n’a pas forcément accès facilement à son médecin traitant mais c’est une maladie chronique, elle aurait pu anticiper, prendre un rdv avant la fin de l’ordonnance…  ».

Obliger de trier les patients aux urgences

L’interne en MG se désole du manque de moyens qui oblige à « trier » les patients à l’hôpital. « On trouve des masses chez certains patients aux urgences mais, faute de lit d’hospitalisation, on ne peut pas toujours les prendre en charge immédiatement, alors on les reconvoque à distance… Aux urgences on est là pour débiter des patients, si le patient est stable on le ré-adresse à son médecin traitant, on n’a pas le choix », regrette-t-elle. « Le problème c’est qu’en France on nous apprend à soigner mais plus à prévenir les maladies, on est vraiment nul en prévention, ça n’intéresse personne, on résume les généralistes à la bobologie alors qu’on pourrait faire tellement plus si on avait le temps et la formation… » souligne Marie-Aude.

Dans le secteur lyonnais, la tension sur les médecins généralistes est omniprésente. Marie-Aude a effectué trois stages en cabinet. « Je me souviens d’un appel d’un homme de 30 ans qui souffrait de rectorragie et cherchait un MG désespérément. Mais ma praticienne ne pouvait prendre aucun nouveau patient… Je ne sais même pas si le patient se doutait de la gravité qui pouvait se cacher derrière ce symptôme…». Un autre praticien, à Villeurbanne, se limitait à 1000 patients avec la stratégie de « blacklister les patients au bout de deux lapins ». Quant au dernier MG, à Bourgoin-Jallieu, c’était une exception. Pourquoi ? « Il acceptait tout le monde ! ». En précisant que la situation était différente car il exerçait en maison de santé avec trois autres praticiens. Au-delà du manque de praticiens, la MG est aussi, parfois, à bout, en compressant le temps passé auprès des patients pour répondre aux charges administratives. « Si on nous simplifiait l’administratif, on pourrait passer plus de temps avec les patients, et c’est ce pourquoi nous faisons ce métier ! ». Un constat qui est vrai aussi dans le monde hospitalier. En stage en gynéco, elle se souvient d’avoir « passé plus de temps à écrire les comptes rendus que faire les consult’ ! ».