
Dans le cadre de la mise en place d'un partenariat entre les équipes de rédaction de La Lettre du Gynécologue et La Revue de la Gynéco Med, nous avons eu le plaisir de réaliser un entretien avec le Dr Brigitte Raccah-Tebeka, corédactrice en chef de La Lettre du Gynécologue. Son parcours et son expertise s'inscrivent en filigrane de nos carrières et parcours de formation en tant que gynécologues médicaux. Nous la remercions chaleureusement pour le temps qu'elle nous a accordé.
Entretien réalisé le 10 février 2026

Dr Brigitte RACCAH-TEBEKA
Rédactrice en Chef de La Lettre du Gynécologue
Quel a été votre parcours, de l'internat à votre poste actuel ?
Brigitte RACCAH-TEBEKA.- J'ai passé l'internat en 1983, à l'époque c'était un peu différent pour atteindre la gynécologie médicale (GM), il fallait passer par le biais de la médecine.
J'ai commencé par faire de l'endocrinologie, j'ai été dans des services d'endocrinologie, de diabétologie pure et j'ai trouvé ce raisonnement sur les hormones passionnant. En revanche, si un jour je souhaitais m'installer en ville, j'aurais dû faire beaucoup de diabétologie et de nutrition et ce n'était pas ce que je préférais. J'ai réfléchi à ce que je pouvais associer et naturellement est venue l'idée de la gynécologie.
À cette époque pour valider la GM il fallait faire 2 semestres de gynécologie-obstétrique (GO). J'ai fait mon 1er semestre à Tenon chez le Pr Salat-Baroux et c'était pour moi une grande découverte. Je suis allée dans son service en 4ème ou 5ème semestre et je n'avais jamais mis de spéculum de ma vie, je n'avais jamais assisté à un accouchement non plus sauf le mien car j'avais eu mon 1er enfant. C'était vraiment difficile, je n'étais pas très bien acceptée par une équipe obstétricale qui avait besoin d'internes « sur le feu », prêts à faire de la salle d'accouchement et des interventions. Mais ça m'a beaucoup plu et je m'y suis très vite mise ! Mon 2ème semestre a eu lieu à Port Royal, Baudelocque à l'époque, dans le service du Pr Philippe Blot, un professeur de gynécologie- obstétrique formidable et un magicien de l'accouchement. Je lui ai expliqué que je ne voulais pas faire d'obstétrique : les gardes et le stress des accouchements n'étaient pas ce que je voulais faire de ma vie mais la GM et l'endocrinologie m'intéressaient beaucoup. Il m'a dit de lui donner des nouvelles parce que mon profil était intéressant, et m'a conseillé des services dans lesquels poursuivre ma formation.
J'ai fini mon internat en passant à Bicêtre puis à Necker pendant 1 an puisque j'ai eu ma 2ème grossesse à ce moment. J'ai ensuite fait un clinicat, en commençant par 1 an de diabétologie à l'Hôtel Dieu pour confirmer que ce n'était pas ce qui m'intéressait le plus. Puis j'ai fait 3 ans de clinicat à Necker chez le Pr Mauvais-Jarvis. Au cours de ces 3 années j'ai eu 3 brillants internes qui sont devenus professeurs : Philippe Touraine, Sophie Christin-Maitre et Geneviève Plu-Bureau. Une fois fini le clinicat Philippe Blot m'a accueillie à Robert Debré à temps partiel pour faire des consultations de GM. En parallèle je me suis installée en libéral où je fais de l'endocrinologie et de la GM puisqu'à cette époque-là on pouvait valider les 2 spécialités.
Quel a été le moment déterminant dans votre choix de la gynécologie médicale ?
B. R.-T.- J'ai une tante qui était GM, et quand je faisais de l'endocrinologie, elle m'avait évoqué l'idée de faire de la GM. Elle me disait que la GM était une spécialité merveilleuse, avec des patientes très jeunes, moins jeunes voire très âgées et que les consultations étaient variées : problèmes d'hormones, de contraception, des choses gaies et moins gaies. Elle m'en avait brossé un tableau assez sympa !
Ensuite, les deux semestres de GO et de chirurgie m'ont passionnée mais j'avais déjà un enfant et allais en avoir un 2ème, je ne voulais pas passer ma vie à l'hôpital au bloc opératoire ou à faire des accouchements qui peuvent se produire au milieu de la nuit et se compliquer. En revanche j'étais passionnée par les hormones donc j'ai trouvé que la GM était le meilleur compromis pour allier tout ce que j'aimais.
J'ai eu la grande chance de tomber sur Philippe Blot qui a été d'une honnêteté incroyable puisqu'au bout de tout mon cursus il m'a acceptée dans son service à Robert Debré et a créé un poste dans son service à la maternité. C'est un poste que j'occupe toujours en tant que PH depuis 1992 mais plus pour longtemps. Je compte m'arrêter cet été mais je continuerai toutes mes autres activités : au cabinet, l'écriture de revues et de newsletter parce que ça me passionne.
Au milieu de tout cela, comment vous êtes-vous lancée dans la rédaction scientifique ?
B. R.-T.- Alors ça c'est une autre histoire ! Je n'ai jamais aimé parler et d'ailleurs vous me verrez rarement dans les congrès. Quand je dois préparer un congrès je suis stressée, je ne dors pas. Puis je me suis dit : « tu n'aimes pas parler, c'est comme ça, tu n'as pas besoin de faire des communications orales ». Par contre j'adore écrire.
Cette histoire a commencé avec Christian Jamin, c'est un gynécologue endocrinologue. Il avait eu ce même cursus avec de la GO et de l'endocrinologie et il faisait partie de La Lettre du Gynécologue. À un moment, il m'a proposé de le rejoindre. Ça a été une véritable histoire d'amour avec l'écriture, l'organisation, le contact avec des auteurs. J'adore écrire et faire écrire et depuis je n'ai pas quitté La Lettre du Gynécologue. À l'époque c'était déjà Philippe Descamps qui était le rédacteur en chef. Puis il y a une dizaine d'années après 10 ans de collaboration dans le comité de rédaction, il m'a proposé de m'associer à lui en tant que rédacteur en chef. Il faut dire qu'à l'époque, la gynécologie médicale et endocrinienne n'était pas très représentée. C'était beaucoup d'obstétrique, de chirurgie et de cancérologie. J'ai eu la tâche de développer ça et on a vu qu'au niveau des lecteurs ça marchait très bien.
Je faisais aussi partie de La Revue du Praticien - Gynécologie. C'était une petite branche de La Revue du Praticien et cette revue s'est arrêtée il y a une quinzaine d'années. On était une toute petite équipe avec Jean-Luc Mergui, Charles Brami, Nicolas Perrot et moi et on s'est dit que ce travail allait nous manquer, on ne voulait pas lâcher ça ! On avait une très bonne dynamique tous les 4 du coup on a créé Gynéco Online, pour faire suite à la fin de cette revue. Gynéco Online, c'est une newsletter mensuelle ou bimensuelle qui s'adresse à 10 000 professionnels de santé qui a un format différent, c'est une analyse de la littérature actuelle. Et tout ça c'est bénévole donc c'est vraiment de la passion !
Parallèlement à ça, en 2011, on m'a proposé d'écrire un livre sur la contraception. C'était un projet vraiment très important et j'ai proposé à Geneviève Plu-Bureau, qui est devenue une très grande amie, qu'on se mette à 2 sur le projet. Il est sorti en 2013 et depuis on a écrit 6 livres au total dont 1 pour le grand public et le reste pour les professionnels à la fois sur la contraception, la ménopause, les ordonnances et on en prépare un pour l'année prochaine !
Est-ce que ce rôle a des retentissements sur votre activité professionnelle ?
B. R.-T.- À l‘hôpital j'ai longtemps été très seule puis Clémence Delcour est arrivée dans le service et ça a été une bouffée d'oxygène parce que j'avais quelqu'un avec qui discuter des dossiers sur place. Grâce à elle on a eu un CCA et des internes de GM.
Depuis qu'il y a des internes, je participe à leur formation et j'essaie de leur donner ce goût de l'écriture. Je leur propose de participer à Gynéco Online et soit elles trouvent leurs articles, soit je leur propose des articles puis je les relis. Je vois très bien celles à qui ça plait et qui vont continuer et celles à qui ça plait moins. Encore ce matin une jeune interne en phase socle était en consultation avec moi, je lui avais proposé ce travail en début de semestre. Elle m'a relancée à ce sujet en me disant qu'elle souhaiterait essayer. Je vais lui trouver un article pour le mois de mai pour découvrir comment on écrit, comment on essaye à partir d'un article de faire passer les messages essentiels, ne pas se noyer avec tous les chiffres. Essayer de trouver la substantifique moelle de l'article, identifier les biais et essayer de prendre de la hauteur par rapport aux cours et apprentissages qu'on a eus.
À quoi ressemble concrètement votre travail de rédactrice en chef au quotidien ?
B. R.-T.- Pour la newsletter il y a un comité de rédaction tous les mois. On a 4 numéros spéciaux par an, de fertilité, de cancérologie, d'imagerie et de colposcopie. Pour les mois qui ne sont pas des numéros spéciaux je fais un peu de revue de littérature et je choisis 2/3 articles que je résume moi-même ou que je propose à des internes.
Pour La Lettre du Gynécologue c'est fait bien en amont, avec un comité de rédaction tous les 6 mois. On a avec Philippe Descamps la charge de relire tous les dossiers. Il y a certains dossiers qu'on fabrique et qu'on connaît parce que c'est nous qui les avons constitués et avons choisi les auteurs. Quoi qu'il en soit on est tenus de relire la totalité des revues tous les 2 mois et d'en faire la correction éventuelle. C'est un travail minutieux pour relire chaque ligne, chaque tableau avant que ça parte à l'impression.
Autre chose : les résumés de congrès, qui sont très importants et pour lesquels vous les jeunes êtes impliqués ! Je délègue les résumés des sessions de GM à Paris Santé Femmes, au congrès du GEMVI, InfoGyn aux internes et les relis avant publication.
Pour les livres, on se voit régulièrement avec Geneviève et justement on a rendez-vous demain pour le bouquin (qui est censé sortir l'année prochaine !) pour s'organiser, faire le sommaire et répartir le travail de rédaction. Elle fait, je corrige, et vice versa pour arriver à des articles qui nous conviennent à toutes les deux.
C'est beaucoup de boulot, mais je n'ai pas peur de travailler efficacement en consultation ou dans l'écriture !
Quels sont les principaux défis liés à l'intelligence artificielle aujourd'hui dans l'édition d'une revue médicale ?
B. R.-T.- C'est un vrai problème parce que les auteurs se servent beaucoup de l'IA. Ce qui n'est pas mal mais il y a peut-être moins de réflexion personnelle et d'originalité. ChatGPT est formidable et incollable, je l'utilise moi-même mais après le travail pour vérification. Pour ma part le démarrage c'est toujours de la création pure ! Si je regarde ChatGPT, il y a peut-être inconsciemment des tournures de phrases qui ne viennent pas de moi et ça ne me plait pas.
Pouvez-vous nous donner un aperçu en avant première de votre livre en collaboration avec le Pr Plu-Bureau ?
B. R.-T.- Ça va être un livre très pratique, à destination des jeunes médecins, à paraître chez Elsevier Masson, mais je ne peux en dire plus ! Avec Geneviève on est très complémentaires, elle est plus scientifique parce qu'elle est professeur et j'ai un côté un peu plus pratique. Et on adore travailler ensemble !
Quels conseils donneriez-vous aux futurs gynécologues de demain ?
B. R.-T.- S'accrocher. Les GM il faut s'accrocher.
Je ne sais pas de quoi sera fait l'avenir pour les GM. Malheureusement notre travail est en train d'être délégué à d'autres partenaires qui n'ont pas de formation de médecin. Pour nous c'est bien qu'il y ait une ouverture car les GM sont peu nombreux et les femmes ont du mal à trouver des médecins qui s'occupent d'elles. Elles se tournent alors vers d'autres spécialités mais qui ne sont pas médecins. Il faut maintenir des limites et j'ai un peu peur que les limites ne soient pas toujours respectées et dépassées au fur et à mesure.
Faire de la belle médecine, bien prendre en charge nos patientes et montrer qu'on est différents.
Notre travail est de faire de la bonne médecine en prenant en charge nos patientes au-delà de la gynécologie. C'est à- dire approfondir, ne pas rester cantonné dans notre domaine, aller plus loin dans tout le spectre de la médecine : savoir dépister des pathologies d'autres organes, diagnostiquer une hypertension artérielle, une pathologie dermatologique, des problèmes d'ordre psychologique... On n'est pas juste le médecin qui regarde le col de l'utérus et prescrit la bonne pilule – ce qui n'est pas toujours facile - mais on est un médecin à part entière, très complet et on va pouvoir ouvrir les perspectives de nos patientes pour qu'elles se soignent correctement. C'est toutes ces choses qui font qu'on est de vrais médecins !

