
Si l’on vous parle de la découverte de la double hélice d’ADN, vous répondez - sans l’ombre d’une hésitation bien sûr - « Watson et Crick ! Publié en 1953 (1), Prix Nobel 1962 ! ». C’est donc cela l’histoire d’une découverte, l’auteur et la date de publication d’un article scientifique ? Mais qu’est-ce qu’un article scientifique ? D’un point de vue strictement technique, c’est un texte de quelques pages, synthétisant un travail médical, dans le but de faire partager ses connaissances et de faire avancer la médecine.
Mais ce qu’en retient l’Histoire, c’est une trace datée, signée, des grandes découvertes scientifiques. L’Histoire est friande de héros. Elle imagine le découvreur solitaire, isolé dans un laboratoire sombre, travaillant sans relâche à ses expériences absconses jusqu’à l’« Eurêka » qui le conduira à la gloire. L’Histoire, mauvaise lectrice, ne retient souvent que le premier auteur comme glorieux découvreur, laissant parfois dans l’ombre ceux et celles qui ont participé au travail. Certains l’ont bien compris, et ont astucieusement récolté seuls les fruits d’un travail collectif. D’autres ont même tenté de s’emparer de la découverte de leur concurrent.
La découverte de la trisomie 21 et celle du virus HIV illustrent bien le rôle clé joué par la publication scientifique dans l’écriture de l’histoire des sciences.
Découverte de la trisomie 21 : de l’importance d’être premier auteur.
La paternité de la découverte de l’anomalie chromosomique responsable du « mongolisme », la trisomie 21, est communément attribuée au Pr Jérôme Lejeune, pédiatre et généticien français, considéré comme l’un des pères de la génétique médicale française. C’est aussi quelqu’un de controversé, de par ses positions farouchement anti-avortement et anti-contraception.
Dans les années 1950, le syndrome de Down, décrit en 1866 par le médecin anglais John Langdon Down, est encore connu en France sous le nom de mongolisme. Le Professeur Turpin à l’hôpital Trousseau à Paris, travaille depuis longtemps sur cette maladie. Il a comme hypothèse étiologique une anomalie chromosomique, car le mode de transmission n’est pas mendélien, et il remarque que les femmes âgées donnent plus souvent naissance à des enfants mongoliens. Jérôme Lejeune est alors chargé de recherche CNRS dans le service de Raymond Turpin. Il étudie et photographie les empreintes digitales comparées des jeunes mongoliens, de témoins et de primates.
En 1956, Joe-Hin Tijo et Albert Levan établissent le premier caryotype humain, à l’aide d’un nouveau procédé de culture cellulaire (2). Raymond Turpin a alors l’idée de décompter les chromosomes d’enfants mongoliens. Malheureusement, personne en France ne maîtrise ces nouvelles techniques de cultures cellulaires. Personne, sauf Marthe Gautier, jeune chef de clinique dans son service.
Pédiatre de formation, Marthe Gautier se destine à la cardiologie pédiatrique. Avant de prendre un poste en cardiologie infantile à l’hôpital Bicêtre, elle effectue un stage à Harvard en 1955 afin de parfaire ses connaissances en cardiologie pédiatrique. Afin de financer son séjour, son contrat prévoit un mi-temps de technicienne dans un laboratoire de culture cellulaire. Revenue en France, son poste à Bicêtre lui est passé sous le nez. Elle atterri finalement à Trousseau, chez le Professeur Turpin. C’est en mettant en application ses techniques de culture cellulaires, qu’elle parviendra, dans un laboratoire de fortune, à mettre en évidence la trisomie 21. Ne disposant pas de microscope permettant de photographier ses cellules, c’est Jérôme Lejeune qui s’en
charge, dans son laboratoire mieux équipé. En 1959, la publication dans les Comptes-Rendus de l’Académie des Sciences de cette découverte rendra son premier auteur mondialement célèbre (3). Marthe Gautier reprendra la route de la cardiologie pédiatrique (4).
La découverte du VIH : chercher méthodiquement, publier astucieusement.
La querelle opposant l’équipe française de Luc Montagnier et Françoise Baré-Sinoussi à l’Institut Pasteur, à l’équipe américaine du Professeur Gallo, concernant la paternité de la découverte du virus du sida est bien mieux connue et a largement dépassé les milieux scientifiques. Il aura fallu des années pour que la communauté scientifique reconnaisse la primauté de l’équipe française. Tout aurait peut-être été plus simple, si l’équipe française avait pu mieux exposer ses travaux.
Nous sommes en 1983, en pleine émergence du sida. Les équipes du monde entier s’affairent à en découvrir l’agent infectieux responsable. L’équipe du Pr Gallo est déjà célèbre, pour avoir découvert en 1980 les premiers rétrovirus, les Human T cell-Leukemia Virus (HTLV) 1 et 2. Pour lui, l’agent responsable du sida est sûrement un HTLV, possiblement un nouveau membre, qu’il baptisera plus tard HTLV3. Utilisant certaines techniques élaborées par Gallo, notamment la culture lymphocytaire T en présence d’IL2, L’équipe de Pasteur isole, dans un prélèvement ganglionnaire d’un patient atteint du sida, un nouveau rétrovirus, baptisé Lymphadenopathy Associated Virus (LAV). Pourtant, peu habitués aux grandes conférences internationales, et écrasés par la machine à publication américaine, les français peinent à publier leur découverte. Gallo, intéressé, leur facilite l’accès à la revue Science. Le 20 mai 1983, Science publie l’article français (5) : « Isolation of a T-lymphotropic retrovirus from a patient at risk for acquired immune deficiency syndrome (AIDS).” On remarque tout de suite que T-lymphotropic retrovirus pourrait presque s’abréger par… HTLV… Titre peu percutant pour signifier qu’on a découvert un nouveau virus qu’on pense différent des HTLV… Arrangée par Gallo, qui en aurait même rédigé – à son avantage – l’abstract, la publication de cet article majeur est accompagnée de celle de 4 autres articles et d’un éditorial sur le rôle des HTLV dans le sida. Voilà comment Gallo, par un tour de passe-passe éditorial, a réussi à noyer la découverte française. Il ira même l’année suivante par faire renommer « ses » virus HTLV de Human T-Leukemia Virus en Human T-lymphotropic Virus… En 1984, Robert Gallo annonce avoir découvert un nouveau rétrovirus, l’HTLV-3, responsable du sida. Il faudra attendre 1986 pour prouver l’unicité des virus LAV et HTLV-3, renommés alors VIH (appartenant à la famille des lentivirus, à la différence des HTLV).
En 2008 est inauguré à l’hôpital Trousseau à Paris une plaque commémorative, 50 ans après la découverte de la trisomie 21. Marthe Gautier y figure en première place. La même année, Luc Montagnier et Françoise Baré-Sinoussi reçoivent le prix Nobel – sans Robert Gallo – pour la découverte du VIH.
Ces deux découvertes nous montrent l’importance de la publication scientifique dans l’Histoire des sciences. Mais elles nous montrent surtout que derrière la façade de la publication, l’histoire d’une découverte est souvent bien plus complexe et riche qu’un simple « Dupont, et al ».
Martin Castelle
- WATSON JD, CRICK FH. The structure of DNA. Cold Spring Harb. Symp. Quant. Biol. 1953;18:123–31.
- Harper PS. The discovery of the human chromosome number in Lund, 1955-1956. Hum. Genet. 2006 Mar;119(1-2) : 226–32.
- LEJEUNE J, TURPIN R, GAUTIER M. [Mongolism; a chromosomal disease (trisomy)]. Bull. Acad. Natl. Med. 1959 Apr 7;143 (11-12):256–65.
- Marthe Gautier. La découvreuse oubliée de la trisomie 21. La recherche [Internet].
Available from : http://www.larecherche.fr/content/recherche/article?id=26428 - Barré-Sinoussi F, Chermann JC, Rey F, Nugeyre MT, Chamaret S, Gruest J, et al. Isolation of a T-lymphotropic retrovirus from a patient at risk for acquired immune deficiency syndrome (AIDS). Science. 1983 May 20;220(4599):868–71.
Article paru dans la revue “Association des Juniors en Pédiatrie” / AJP n°07

