Actualités : Médecin en milieu pénitentiaire

Publié le 24 févr. 2026 à 14:31
Article paru dans la revue « ISNI / ISNI » / ISNI N°36

Mélanie Kinné est médecin généraliste depuis 9 ans au sein de l'Unité de soins en milieu pénitentiaire (USMP) de la maison d'arrêt de Nîmes et unité médicale du centre de rétention (UMCRA), unités rattachées au CHU. Un poste qu'elle a choisi après une première expérience enrichissante en tant qu'interne.

Le vent souffle fort en cette fin de novembre. Mélanie Kinné s'abrite pour poursuivre notre échange. Elle parle à la fois avec douceur et enthousiasme : la médecine en milieu pénitentiaire est un choix et elle n'est pas prête à changer de voie. « J'ai toujours été attirée par la médecine générale dès mon externat à Paris. En 2013, j'ai fait mon internat à Montpellier/Nîmes, déjà attirée par le social avec un stage à la PMI (Protection Maternelle et Infantile) et un stage en médecine générale auprès de populations précaires. Lors d'un stage au CHU, un de mes chefs m'a parlé de l'exercice en milieu pénitentiaire. J'avais envie de le découvrir alors je me suis portée volontaire pour faire une journée par semaine à la prison de Nîmes dans le cadre du SASPAS (Stage Ambulatoire en Soins Primaires en Autonomie Supervisée). Cet engagement lui confirme son orientation vers la médecine générale en milieu pénitentiaire. Dès la fin de son internat en 2016, elle intègre l'Unité de soins en milieu pénitentiaire (USMP) de la maison d'arrêt de Nîmes. L'année suivante, en juillet 2017, elle prend la responsabilité de l'unité médicale du centre de rétention administrative. Elle continue depuis 9 ans à exercer dans ces deux unités avec différentes missions de coordination.

Des consultations en face à face, sans surveillant ni menottes

Elle a aimé son exercice médical au sein du centre de rétention malgré la grande précarité des patients et l'incertitude permanente dans la planification des soins. « Le centre de rétention de Nîmes accueille des migrants - hommes adultes – qui sont reconduits à la frontière. Nous ne savions jamais combien de temps ils y resteraient, principale contrainte pour les soins. » À l'USMP, la coordination des soins est plus fluide. Si le bâtiment de l'unité sanitaire fait partie intégrante de l'enceinte de la prison, l'équipe, le matériel, la gestion et l'employeur restent le CHU de Nîmes. « Les ordinateurs sont ceux du CHU et pas ceux de l'administration pénitentiaire », précise Mélanie Kinné face à l'une des questions qui revient le plus souvent chez les patients : l'équipe médicale a-t-elle accès au dossier judiciaire ? « La réponse est NON, clame-t-elle. Nous respectons le secret médical, cette notion est très importante ! ». Néanmoins, elle est informée s'il s'agit d'une première incarcération ou non afin « d'anticiper le choc de l'incarcération » lors de la consultation d'entrée. « La majorité des patients sont éloignés du système de soins et c'est à nous de les remettre dans le soin. Il faut parfois attendre que le choc soit passé pour entamer ce travail », analyse Mélanie Kinné. Des consultations en face à face, sans surveillant ni menottes : le détenu est un patient. S'est-elle déjà sentie en insécurité ? « Non. Paradoxalement, je pense qu'en tant que médecin généraliste, je suis plus en sécurité ici que dans un cabinet en ville ! ». Le surveillant pénitentiaire, lui, coordonne les flux des patients détenus dans le couloir le temps des consultations.

Un tiers des détenus ont un trouble psychiatrique

Si tous les après-midis sont dédiés aux consultations des primo- arrivants, les matins sont consacrés aux consultations de suivi et aux urgences. Des journées bien remplies au vu de la surpopulation carcérale et du ratio soignants/patients calculé au nombre de places – théoriques – de la prison. « Nîmes est l'une des prisons les plus surpeuplées de France. Sa capacité était de 200 places alors que nous accueillons entre 450 et 480 personnes ! Depuis le mois d'août, la capacité a augmenté à 341 places, mais le nombre de personnes détenues est déjà de 670. La promiscuité est extrême », s'inquiète Mélanie Kinné.

Au-delà du manque de soignants, l'exercice en milieu pénitentiaire reste aussi trop souvent confidentiel, y compris entre collègues. Elle s'est engagée au sein de l'AFSEP, l'association des professionnels de santé exerçant en prison dont l'objectif est justement de favoriser l'échange d'informations. Car l'équipe médicale au sein d'une USMP est plurielle : médecin généraliste, psychiatre, addictologue, gynécologue, ophtalmologue, infirmier, kinésithérapeute, chirurgien-dentiste, etc. Tous ne sont pas à temps complet, le gynécologue n'intervient par exemple qu'une fois par mois et l'ophtalmologue une fois par semaine, mais cette diversité de spécialistes permet une prise en charge la plus complète possible sur place, notamment pour les maladies chroniques comme l'hypertension ou le diabète.

La plupart des détenus sont également suivis pour leur(s) addiction(s). « 90 % des détenus ont une addiction au tabac », observe Mélanie Kinné, sans s'en alarmer vraiment. D'autres sont pris en charge pour une addiction à l'alcool, à la drogue, au protoxyde d'azote ou à des jeux d'argent. Mais le plus compliqué, ce sont les troubles psychiatriques ou du comportement qui touchent « un tiers des patients qui arrivent ». Ce sont des patients intolérants à la frustration, borderline, etc. La tâche des psychiatres et des psychologues de l'unité est infinie.

« On ne sait jamais de quoi la journée sera faite »

Chaque journée, l'équipe de l'USMP entame les consultations programmées souvent entrecoupées par les urgences : fractures, traumatologie et prise en charge de la douleur notamment. L'USMP dispose d'un équipement radiographique et d'un manipulateur radio à temps partiel. « Nous faisons les sutures et les plâtres si besoin. En cas de trauma plus important, nous envoyons le patient aux urgences. » La coordination avec les spécialistes du CHU est omniprésente. Une coordination que Mélanie Kinné souhaite renforcer avec un projet de télémédecine courant 2026. L'une des ombres au tableau de son exercice médical est d'ailleurs « le peu d'extraction à l'hôpital, souvent par manque de places », souligne-t-elle. Elle déplore aussi les conditions de vétusté des anciens locaux de la prison de Nîmes avec des douches et toilettes partagées et une grande humidité. Une situation indigne, s'insurge-t-elle. « Les gens pensent que les détenus ont une cellule individuelle avec télévision et une salle d'eau privative mais on en est très loin ! Je ne vous parle même pas des cellules où les hommes dorment sur un matelas à même le sol… ».

Elle défend ardemment l'égalité de l'accès aux soins pour les patients détenus comme pour tous les patients mais aussi des conditions plus dignes. Un combat qu'elle mène sans animosité, par respect envers son serment et par humanisme. Un combat qui va se poursuivre encore quelques années, puisqu'elle vient de reprendre le poste de cheffe de service de l'USMP et de l'UMCRA. Et de conclure « beaucoup sont surpris de savoir que nous sommes volontaires à ce poste, mais c'est un fait et c'est un stage qui plait beaucoup aux internes, nous avons de très bons retours ! ».

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