Actualités : Médecin à l’autre bout du monde

Publié le 20 avr. 2026 à 17:58
Article paru dans la revue « ISNI / ISNI » / ISNI N°36

Jonathan Moisson partage son temps professionnel entre urgentiste au SAMU de Paris et médecin adjoint des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Il nous fait découvrir son quotidien au siège des TAAF entre coordination, recrutement et missions au bout du monde.
 

En tant que médecin adjoint au TAAF, quel est ton quotidien.?

Jonathan Moisson. Un mois par an, je pars en mission sur le Marion Dufresne, navire ravitailleur de 120m de long, qui dessert les îles Australes de Crozet, Kerguelen et Amsterdam et Saint- Paul, à plus de 3000km entre La Réunion et l'Antarctique, pour des expéditions scientifiques et de ravitaillement.

Le reste de l'année, je suis à mi-temps au SAMU de Paris, en tant qu'urgentiste « classique », et à mi-temps au siège des TAAF à Paris, au ministère des Outre-mer, où je suis en charge de valider tous les bilans d'aptitude médicale des personnels partant en mission, ainsi que de l'achat et de la logistique des produits pharmaceutiques et du matériel médical. Je participe aussi à la formation des médecins qui vont rester sur base, à la communication, au recrutement… Mon quotidien est très diversifié !

Comment devient-on médecin adjoint aux TAAF.?

J. M. J'étais en médecine générale pendant mon Internat mais j'ai fait un droit au remord pour la médecine d'urgence. J'ai toujours eu un petit côté "explorateur", attiré par les confins du monde, la faune et la flore… J'ai eu l'opportunité de faire mon Dr. Junior aux urgences de Saint-Pierre, à La Réunion, où travaillent mes collègues des TAAF. C'est comme ça que j'ai entendu parler de cet univers. Venant de Paris, ayant une petite expérience de gestion de projet avec le syndicalisme, et ayant envie de faire de la médecine au bout du monde, j'ai postulé pour le poste de médecin adjoint des TAAF à Paris.

La beauté de ce poste est son extraordinaire polyvalence ! Un jour je commande des scies à amputation pour l'Antartique depuis Paris, l'autre je me replonge dans les différents types d'hémophilie pour une aptitude, et quelques semaines après je suture une plaie à Kerguelen avec un bébé éléphant de mer qui bloque la porte de l'hôpital !

On partage aussi le quotidien de personnes passionnées, de scientifi ques, de techniciens, de cuisinier, de marins… Autant de gens que je n'ai pas l'occasion de fréquenter dans le monde professionnel d'habitude. On apprend beaucoup les uns des autres, et au-delà des paysages de bout du monde, c'est la grande richesse humaine de ces rencontres qui font l'interêt de ce travail.

 

Peux-tu nous en dire plus sur l'exercice médical sur le Marion Dufresne.?

J. M. L'exercice médical est très varié, c'est très proche de la médecine générale : une majorité de mal des transport, une douleur lombaire par ci, ou un mal de dent par là. Par contre, en cas de problème grave, on peut être amené à faire de la médecine d'urgence, de la chirurgie… Sur le navire il n'y a pas d'infirmiers ou d'autres spécialistes, nous sommes seuls à bord pour tous les soins ! Si besoin, sur le bateau comme sur les bases, on a accès à la télémédecine avec La Réunion où l'on peut avoir l'expertise d'un anesthésiste ou d'un chirurgien par exemple, et même l'hôpital de bord permet de faire de la réanimation et de garder un patient intubé à bord.

Comment se passe l'exercice médical sur les îles et en Antarctique ?

J. M. Il y a cinq postes de médecin-chef sur chacune des bases : sur l'île de la Possession (archipel de Crozet), sur Kerguelen, sur Amsterdam, à Dumont d'Urville (Terre Adélie. Antarctique) et à Concordia (Dome C en Antarctique), ainsi qu'un poste de médecin-adjoint à Kerguelen ouvert aux internes.

Tous les médecins sont spécifi quement formés à l'exercice en site isolé avant le départ : anesthésie, chirurgie, secourisme en milieu périlleux, échographie diagnostique mais aussi les bases de la dentisterie, de psychiatrie, de tout ce qui peut être nécessaire dans ce contexte d'isolation extrême.

Sur place, nous formons des assistants médicaux qui sont du personnel non médical qui viennent de tout corps de métier. Cela peut être le cuisinier ou l'électricien de la base, qui se portent volontaires pour être formés et assister le médecin. Ce qui caractérise le milieu isolé, c'est la difficulté d'accès à l'évacuation : en cas d'urgence médicale, il n'y a ni avion ni hélicoptère pouvant aller jusqu'à La Réunion, il faut organiser une évacuation sanitaire avec le Marion Dufresne ou un des rares bateaux de pêche qui sillonnent parfois la zone, et le trajet dure au minimum 6 jours… C'est encore pire en Antarctique où les évacuations sont simplement impossibles pendant 9 mois de l'année.

Sur base, les médecins ont ainsi cette triple casquette de médecin clinique, allant de la médecine générale à la réanimation si besoin, de formation des équipes médicales et de secours extérieur, et enfin d'entretien de l'hôpital, avec la maintenance des machines et de logistique.

Quelles spécialités sont les plus adaptées à cet exercice en milieu isolé.?

J. M. Il n'y a pas une spécialité spécifique. En général ce sont des médecins généralistes ou des urgentistes, mais parfois d'autres spécialités. Les expériences en plus sont les bienvenues, comme par exemple le DU urgence vitale, ou encore des expériences de médecine de montagne ou en milieu isolé. Nous cherchons surtout des médecins qui savent s'adapter, faire preuve de souplesse, et en général dégourdis !

Mais la compétence médicale ne suffit pas. Il faut aussi passer un bilan médical et un test d'aptitude psychologique. Avant de partir, il est essentiel de s'assurer que la personne soit apte à vivre éloignée de son quotidien et qu'elle puisse s'adapter à la vie en communauté dans un petit groupe.

Quelles qualités sont-elles requises pour cette vie à l'autre bout du monde ?

J. M. Contrairement aux idées reçues, il ne faut pas être trop solitaire ! Au contraire, les qualités sociales sont importantes pour vivre en petit groupe et savoir composer avec les personnalités de chacun : avoir l'esprit ouvert, aimer travailler en équipe, être empathique… En tant que médecin de base, il faut savoir jauger ses relations sociales, car on est à la fois un hivernant qui passe un an dans une base avec des relations humaines et personnelles, mais aussi un médecin avec ses potentiels patients.

Il faut être à l'aise sur le plan médical, tout en gardant en tête qu'on est bien préparé et que l'on a, à disposition, beaucoup d'outils malgré l'isolement, qu'ils soient matériels ou d'aide pour des avis.

Enfin il faut savoir s'adapter, et être prêt à découvrir un monde d'explorateurs, des paysages grandioses, d'albatros et de manchots !

As-tu une anecdote à raconter.?.

J. M.Il y a trop d'anecdotes sur les TAAF. Qu e cela soit les naufragés sur l'archipel de Crozet qui gravent une plaque métallique pour l'accrocher à un Albatros, retrouvé des milliers de kilomètres plus loin en Australie, le bonheur des hivernants quand ils retrouvent de la salade après des mois sans légumes frais, une orchidopexie à deux urgentistes en Visio avec chirurgien et anesthésiste, ou encore jouer du banjo devant une plage d'éléphants de mer…

Il faut venir voir par soi-même !
Et nous sommes en pleine période de recrutement pour les médecins de base, et le ou la prochain médecin de Paris en fin 2026 !

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