« Le consentement est le point aveugle de la formation médicale »

Publié le 11 May 2022 à 11:24
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INTERVIEW DE CLARA DE BORT, DIRECTRICE D’HÔPITAL 

Propos recueillis par Elvire Duvelle-Charles et Clémentine Labrosse

ACCRO À TWITTER - QUAND “H” LA REJOINT POUR L’INTERVIEW, ELLE EST EN PLEINE PUGILAT AVEC UN ABONNÉ - CLARA DE BORT EST DIRECTRICE D’HÔPITAL, CHEFFE DE LA RÉSERVE SANITAIRE À L’EPRUS, FÉMINISTE ET CONNECTÉE. CONNUE POUR AVOIR LANCÉ LA PÉTITION POUR INTERDIRE LES TOUCHERS VAGINAUX SUR LES PATIENTES ENDORMIES, ELLE EST PLUS LARGEMENT SPÉCIALISTE DES QUESTIONS DE VIOLENCES EN MILIEU DE SANTÉ.

"J'AIMERAIS QU'ON DÉBATTE DES MODALITÉS DE SÉLECTION ET D'ENSEIGNEMENT DE LA MÉDECINE. J'AIMERAIS QUE DES GENS PLUS LITTÉRAIRES PUISSENT ÊTRE MÉDECINS PAR EXEMPLE ! "

« H » : VOUS VOUS ÊTES FORTEMENT MOBILISÉE CONTRE LES TOUCHERS VAGINAUX SUR PATIENTES ENDORMIES.
Clara de Bort : Ce que je dénonce - notamment à travers cet exemple du toucher vaginal qui est extrêmement puissant en matière symbolique – c’est que ce geste-là ne saurait être distinct de l’acte de demander l’accord de la patiente. Même si le médecin le fait pour ce qu’il croit être une bonne raison. Le problème, c’est qu’on parle aux médecins de consentement comme d’un formulaire qu’il faut remplir pour se protéger de la justice lors d’actes dangereux. Pour les touchers vaginaux, l’excuse qui ressortait souvent était “la patiente est en CHU”, on est dans l’enseignement, donc elle est d’accord. Étrange de croire que quand on rentre au CHU, on laisse tous ses droits à la porte de l’hosto.

Je crois que le consentement doit devenir un vrai sujet. Et c’est d’ailleurs important qu’il soit abordé dans des revues médicales comme celle-ci.

Y A-T-IL D'AUTRES EXEMPLES DE NON CONSENTEMENT DU PATIENT QUI VOUS CHOQUENT ?
Je pense que le consentement doit être général et être recherché en permanence. J’ai d’ailleurs été un peu critiquée par le community manager d’une association de patients souffrant d’insuffisances rénales, qui me disait : “vous exagérez avec vos histoires de consentement et de toucher vaginal”. Oui, c’est vrai que c’est un toucher vaginal et qu’on n’en meurt pas. On m’a dit que me battre pour ça, c’est faire l’enfant gâtée. Est-ce que lutter pour le consentement autour du toucher vaginal c’est le combat de féministes-cadres sup-parisienne que je suis, alors qu’il y a d’autres sujets importants autour du cancer, de la mort ? La réponse est oui, évidemment. Sauf que la question ne se pose pas comme ça. Moi, ce qui m’intéresse dans ce sujet, c’est qu’il met en lumière clairement ce problème de consentement pour les patients : c’est un acte non urgent, no vital, dans une zone - le sexe - importante pour beaucoup. Vu ces trois critères, et sachant que le geste est réalisé sur des personnes qui ont en général toute leur tête, il ne devrait pas y avoir de défaut de consentement.

L’éthique, ce n’est pas plaquer des règles valables pour tout. C’est avoir en tête quelques grands principes intangibles, comme par exemple l’inviolabilité du corps humain, pour ensuite mieux articuler les exceptions.

VOUS PARLEZ DE MÉDECINE “BIENTRAITANTE”. CA VEUT DIRE QUOI ?
La bientraitance est d’abord et avant tout un système qui s’organise. C’est par exemple “être traité” lorsqu’on on arrive aux urgences, même s’il y a de l’attente. C’est savoir combien de temps on risque d’attendre et pourquoi, être écouté et avoir la possibilité de dire non. Mais c’est une définition beaucoup trop réductrice. La bientraitance a beaucoup à voir avec la prise en compte de la singularité du patient. Le patient n’est pas tel que moi je suis, ni tel que moi je voudrais qu’il soit. La bientraitance, c’est un équilibre qui consiste à essayer de prendre en compte le patient dans son individualité. Par exemple, je n’ai pas envie d’être un bout de chair pour le gynéco. J’ai envie qu’il me regarde dans les yeux avant de m’insérer ses doigts. C’est con, mais ça compte pour moi. Et je ne vois pas pourquoi je m’oublierais en tant qu’être humain au moment d’aller le ou la voir. Je pense d’ailleurs qu’il y a des abandons de prise en charge qui sont liés à ça.

EST-CE QUE C'EST UN SUJET TABOU, MÊME CHEZ LES JEUNES MÉDECINS ?
Je n’ai pas fait d’études de médecine, et je n’ai pas vocation à dire ce qu’il se passe dans toutes les facs, donc je parle surtout de mon sentiment à l’égard des réactions de médecins lorsqu’on évoque le sujet.

On voit bien que les sélections – en particulier en 1e année – n’abordent absolument pas le consentement. On croit qu’il faut violenter les étudiants en médecine pour les endurcir. Mais non, un bon médecin n’est pas un médecin endurci mais enrichi, et qui a des outils pour comprendre ce qui lui arrive. On est face à une culture qui consiste à endurcir, abraser, éduquer en banalisant complètement les violences et en amenant le jeune à ne plus y voir clair.

La maltraitance n’est qu’un symptôme très fort de cet enseignement et le moins interrogé parce qu’on “ne touche pas aux études de médecine, on ne touche pas aux médecins”. C’est pour moi le dernier champ de la médecine qui sera touché par la réflexion éthique, philosophique sur le soin. Je regrette que ça ne soit toujours pas abordé dans les congrès médicaux. Par exemple, j’ai épluché tout le programme du dernier congrès des gynécos : jamais le sujet n’a été évoqué, c’est affolant. C’est le point aveugle de la formation des médecins. Le jour ou le consentement fera l’objet d’éléments clés du congrès de gynécologie par exemple, ce sera le signal que les choses s’améliorent.

A QUOI PENSEZ-VOUS LORSQUE VOUS PARLEZ D’APPRENTISSAGE DU CONSENTEMENT DANS LA FORMATION MÉDICALE ?
La gouvernance du système d’enseignement de la médecine me semble ne pas soutenir la véritable qualité du soin entre médecins et patients. Enseigner aux étudiants sur des mannequins n’est pas forcément la solution parce qu’ils ne sont pas des êtres humains, et ne sont donc pas traités comme tel.

Je préfère qu’un étudiant me fasse mal et qu’il soit un peu indélicat plutôt qu’il ait appris sur un bout de viande ou de plastique. Il y a 20 ans, j’ai eu une épisiotomie après la naissance de mon 1er enfant. J’étais dans un CHU et il y avait des étudiantes sage-femmes. Elles sont venues avec l’enseignante et je me souviens qu’il y avait un côté sympathique. J’ai eu l’impression que ce que je ressentais avait de l’importance. C’est une étudiante qui a enlevé les points, elle m’a fait hyper mal, elle tremblait même un peu. Je l’ai sentie mal à l’aise, du coup j’ai fait une blague. Et à ce moment-là j’ai senti – à mon petit niveau et toutes proportions gardées – que j’ai compté dans la formation de cette sage-femme. Et c’est quelque chose qui compte pour moi. Le fait que j’ai eu mal parce qu’elle m’a fait mal n’a aucune importance. A ce moment-là, quelque chose.

« ON VOIT BIEN QUE LES SÉLECTIONS – EN PARTICULIER EN 1E ANNÉE – N’ABORDENT ABSOLUMENT PAS LE CONSENTEMENT. »

CERTAINS SOIGNANTS CRITIQUENT VOTRE OPINION PARCE QUE VOUS N’ÊTES PAS MÉDECIN...
Alors je ne peux pas comprendre la neurochirurgie, la dermato, l’ophtalmo, je ne sais pas changer une prothèse de hanche, c’est clair. Mais les questions de l’humain au travail, du psychisme au travail, du respect du corps... J’ai le droit de m’exprimer ! Je ne me considère pas comme meilleure, je me positionne comme une citoyenne qui interroge des comportements tellement ancrés qu’il ne sont pas remis en question et parce qu’il ne faut pas toucher aux médecins.

« JE ME POSITIONNE COMME UNE CITOYENNE QUI INTERROGE DES COMPORTEMENTS TELLEMENT ANCRÉS QU’IL NE SONT PAS REMIS EN QUESTION. »

VOUS ÊTES ACTIVE SUR TWITTER, C’EST UN BON MOYEN POUR FAIRE BOUGER LES CHOSES ?
C'est surtout un bon moyen pour faire bouger les journalistes, qui eux sont un bon moyen de faire bouger les choses ! Cela permet de sortir de l’entre-soi et de mettre la lumière sur des idées qui restent habituellement dans un cercle restreint.

Je pense qu’il faut rendre certains comportements publics. En masquant le nom du médecin d’ailleurs, je ne suis pas du tout pour la chasse à l’homme. Parce que la chasse à l’homme c’est confirmer le fait que le système va très bien, et qu’il s’agit juste deux ou trois mecs qui déconnent. Récemment, un jeune médecin a été poursuivi par l’ordre pour avoir fait des posts Facebook homophobes au sujet de patients qu’il avait reçu. J’ai approuvé et diffusé les captures d’écran qui masquaient son nom. Ce qui est intéressant n’est pas de se faire justicier, il s’agit de prendre du recul.

Une étudiante avait publié la capture d’écran d’un QCM d’examen blanc : “Une patiente de 35 ans reçoit une fessée sur son lieu de travail par son supérieur hiérarchique devant ses collègues. Elle consulte aux urgences… L’une des réponses était : au coin parce qu’elle n’a pas été sage”. Je l’ai aidée à écrire un billet publié sur Le Plus de l’Obs. Si je peux aider des étudiants en médecine à dénoncer ce genre de choses, je suis la plus heureuse des femmes.

COMMENT IMAGINEZ-VOUS LA MÉDECINE DE DEMAIN ?
C’est aux médecins de montrer l’exemple. Beaucoup de gens pensent que je ne les aime pas. J’ai une exigence plus forte encore à leur égard parce que pour moi, ils donnent le tempo.

J’aimerais que l’on puisse mettre en débat les modalités de sélection et d’enseignement de la médecine. J’aimerais que des gens plus littéraires puissent être médecins, j’aimerais que l’on prenne en compte le fait que l’enseignement livresque de la médecine n’a plus aucun sens à l’heure d’internet et de l’intelligence artificielle. La sélection des médecins sur leur capacité à mémoriser est une hérésie totale. A mon sens, ce qui distinguera un bon d’un mauvais médecin sera ce qu’on appellerait les humanités médicales.

L’éthique ne viendra pas des robots. C’est donc là-dessus que le médecin devra être bien meilleur et je trouve ça d’une tristesse folle que ce virage ne soit pas pensé pour la médecine de demain.  

Clara de Bort sur Twitter :
@ClaradeBort
Blog : enjupe.com
Article paru dans la revue “Le magazine de l’InterSyndicale Nationale des Internes” / ISNI N°16

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