
Entretien avec la Pre Alexandra BENACHI
De la création de l'AGOF à la Vice-Présidence du CNGOF et au CCNE : une vie dédiée à l'excellence et à la déontologie.

Professeure des universités et praticienne hospitalière, Alexandra Benachi est une figure reconnue de notre spécialité et une pionnière en médecine foetale, surspécialité qu'elle a vu naître et grandir au début de sa carrière. Elle a aussi eu le privilège et la chance de participer au comité Consultatif National d'Ethique dans une période de grands bouleversements autour de la procréation et de l'anténatal… À l'occasion des 30 ans du Cordon Rouge, elle a accepté de se prêter au jeu d'une interview dans laquelle elle raconte son parcours, ses implications personnelles et ce qu'était la version alpha de l'AGOF dont nous sommes les héritiers.
Quelques mots sur son parcours en gynécologie obstétrique ?
Dès le début de sa formation, Alexandra Benachi souhaitait faire de l'obstétrique, et même plus précisément de la médecine foetale. À l'époque, lors du début de son internat, la spécialité était moins divisée en “surspécialités” et les frontières étaient moins claires. D'ailleurs, il n'était pas très encouragé de s'orienter vers de l'obstétrique pure et on incitait plutôt fortement les internes à se former en chirurgie. C'est comme ça qu'en 3e semestre, elle se retrouve en stage de viscéral à Poissy. Pas un choix de passion mais pour ne pas trop perdre de vue l'obstétrique, elle passe son DU d'échographie en gynécologie obstétrique : précoce dans l'internat mais belle anticipation !
Comme le lien anténatal et chirurgie n'était pas si facile à établir, il lui a été permis de passer un stage en chirurgie pédiatrique en 4e semestre à Necker. Un bon compromis !
D'ailleurs, pour l'anecdote, on pouvait faire l'amalgame entre la procréation médicalement assistée (anténatale aussi par définition…) et diagnostic anténatal tel qu'on peut l'envisager aujourd'hui. C'est lors d'un semestre dans le service de médecine reproductive du Pr WOLF que le voile se lève… et qu'une belle rencontre a lieu avec un père du diagnostic anténatal et de la médecine foetale : le Professeur Yves Dumez.
Le choix de spécialité : coup de coeur ou projet sur le plus long terme ? Quelles ont été les figures et rencontres inspirantes sur la route de la gynécologie obstétrique ?
L'envie de faire la gynécologie obstétrique est venue pendant un stage chez le Pr Roland Taurelle (Hôpital Boucicaut), au contact des sages-femmes et baignée dans l'ambiance de la maternité. Pour cibler plus précisément sur l'échographie et le diagnostic anténatal, elle nous raconte qu'à l'époque les machines d'échographie étaient majoritairement utilisées par des professionnels médecins titulaires d'un CES (certificat d'études spécialisées), ayant une formation uniquement obstétricale plus ou moins complétée d'une formation en foetopathologique. Ce n'était pas un aspect très développé de la spécialité et n'attirait pas grand monde à l'époque…
Heureusement, sous la direction du Professeur Dumez, les portes s'ouvrent progressivement. On avait une grande autonomie dans la formation à cette époque. Le compagnonnage prenait une place très importante et le sens clinique du Professeur lui a permis d'apprendre beaucoup à ses côtés. Bien sûr, c'est aussi grâce au réseau professionnel et des rencontres bien placées que l'on progresse. Ainsi, le Pr Dumez, le Dr Fernand Daffos et le Pr Jean-François Oury développent les trois premières unités de médecine foetale parisiennes à la maternité de Port-Royal, l'institut de puériculture et la maternité Robert Debré. S'ajoutent progressivement l'hôpital Armand Trousseau, l'hôpital Necker et le centre de Paris Saclay (Antoine Béclère-Bicêtre). De nos jours, la charge de travail en échographie a explosé et ce depuis la recommandation en 1998 de réaliser trois échographies de dépistage.
Et le rapport avec l'éthique ? Comment se former à titre individuel, s'impliquer en tant que citoyen et médecin ?
À la genèse de nouvelles préoccupations, les lois bioéthique de 1994 régulaient l'assistance médicale à la procréation mais pas tant le prénatal. Cependant, la législation sur l'interruption médicale de grossesse en 1994 a permis d'en définir le cadre d'organisation. On commençait à discuter en équipe et à débattre sur la prise en charge de la prématurité, un des obstacles éthiques en soins autour de la naissance. Les progrès techniques avancent mais on s'interroge sur le bien fondé de nos prises en charge.
Dans ce contexte, les rencontres se multiplient et s'enrichissent en dehors du domaine de la médecine grâce à des personnalités comme le gynécologue Paul Atlan. La question de la sélection des embryons prend une grande place dans la conscience collective et le thème de l'eugénisme revient souvent dans les débats. Il est demandé au Pr Benachi de faire une présentation sur l'eugénisme et le diagnostic prénatal. De quoi douter de sa légitimité en tant que gynécologue obstétricienne… ! Mais n'est-ce pas partie intégrante de nos questions de tous les jours en anténatal ? Et ce n'est pas le seul challenge qui apparaît : le Ministère de la recherche lui propose une nomination au Comité National Consultatif d'Éthique (CCNE) lors des premiers états généraux de la bioéthique (2009-2010). La solitude se fait sentir mais le Pr Catherine Patrat, biologiste en AMP, est aussi proposée. Pas facile d'accepter cette charge ! Mais la légitimité de cette demande du Ministère fait finalement sens en considérant la réalité de terrain qui est portée par les cliniciens et les biologistes : les deux médecins apportent alors leurs explications sur la génétique et les enjeux pratiques sousjacents aux débats philosophiques de haut vol du CCNE. L'interdisciplinarité du groupe permet d'enrichir le débat, de développer un argumentaire plus vaste et adapté aux questions sur les cas d'application.
Lors de la révision des lois de bioéthique en 2021, Pre Benachi est interrogée en tant que présidente de la Fédération des CPDPN. Son exercice lui donne une vision globale qui encore une fois enrichit les débats éthiques. Elle co-dirige également, avec Pierre-Henri Duée, un travail du CCNE sur la question brûlante : "Est-ce éthique de repousser le délai de l'IVG ?".
Mais enfin, rappelons qu'après 2020 s'est aussi étendue la pandémie de la Covid-19 ! Difficile alors de reposer les décisions médicales sur des revues systématiques de la littérature sur cette nouvelle menace envers la santé… La prise de position est poussée par l'urgence, rendue encore plus difficile par l'agressivité ambiante et la méfiance envers les professionnels de santé alimentée par les réseaux sociaux. Les voix s'élèvent contre le “manque de légitimité” de certains médecins considérés incompétents en la matière… Heureusement, les décisionnaires comprennent les enjeux et, pour protéger les professionnels, embauchent différents spécialistes.
Et l'éthique durant la formation médicale ?
Pas évident dans la formation de développer une réflexion éthique. Surtout après cet aparté sur la pandémie. Le temps de réflexion pour mettre en place une pensée éthique est long, parfois peu compatible avec la décision clinique comme on l'évoquait plus haut. Notamment en obstétrique, on est de facto limité par le timing d'une grossesse qui avance. Pour autant, cela fait partie de nos échanges quotidiens avec les patientes et les couples, de manière encore plus marquante en anténatal quand la décision implique l'enfant à venir…
Pour en revenir à nos questions “anniversaire” : quel parcours avec l'AGOF ? Quel impact cela a-t-il eu sur le choix de carrière ? Les rencontres via l'asso ? Avez-vous toujours des contacts ?
Un peu d'histoire de l'association maintenant. Au début, l'AGOF était constituée de quatre membres : Alexandra Benachi, Olivier Multon, Véronique Lejeune et Yves Vincent. L'objectif principal était de participer aux décisions concernant la spécialité et la formation, dans une époque autrement plus hiérarchique que celle que nous vivons maintenant. Cette idée-clé est restée dans la mentalité de l'AGOF qui a toujours à coeur d'impliquer les internes dans les questionnements autour des réformes et des choix du CNGOF et du CNG, entre autres.
Et le lien avec la vocation universitaire ?
Même avec une volonté de faire de l'universitaire en début d'internat, le constat est que la route est longue, les places chères et peu nombreuses, les difficultés multiples sur le chemin. Les obstacles pratiques peuvent être qu'on exige de vous des compétences managériales et de savoir diriger de la recherche de haut niveau en plus des compétences habituelles demandées. En somme, cela demande énormément de travail et d'avoir de la chance sur les rencontres que l'on réalise. Souvent, le chemin s'ouvre à l'aide d'opportunités à saisir.
Quel message pour la génération AGOF qui débute ? Quelle inspiration/ligne de conduite ?
La Pre Benachi nous adresse ses félicitations pour avoir choisi cette vaste spécialité, qui permet de s'orienter vers de nombreuses sous-spécialités et d'améliorer la santé des femmes. La participation de l'AGOF est ubiquitaire et témoigne d'une voix portée pour améliorer les choses. Continuons sur cette lancée !
Propos recueillis par
Morgane GOETZ-FU

