
Le Pr Rachel DESAILLOUD travaille au CHU d'Amiens depuis 2000, PUPH depuis 2009. Elle a fait son internat à Lille.

Pr Rachel DESAILLOUD
PUPH d'endocrinologie -
diabétologie-nutrition
Comment avez-vous choisi la spécialité ?
Pr Rachel DESAILLOUD. - J'ai découvert la spécialité dans un des services d'endocrinologie de Lille durant l'externat.
En dehors du diabète, on ne connait pas bien le domaine d'expertise des endocrinologues diabétologues-nutritionnistes. C'est une spécialité dont on comprend la portée et le large champ des pathologies qu'on est amené à prendre en charge, en allant en stage. Ce qui m'a séduit dans la spécialité., c'est la « puissance des hormones ». J'étais impressionnée de l'impact que pouvait avoir sur la santé des patients, un simple déficit ou excès d'une hormone. J'avais également beaucoup apprécié le raisonnement intellectuel qu'il faut avoir pour comprendre les bilans hormonaux : cela me faisait penser à une enquête qu'il fallait mener bien pour comprendre la pathologie sous-jacente. Un troisième poste a eté ouvert à Lille l'année de ma promotion (il n'y avait que 2 internes par an à Lille à l'époque) et je l'ai pris. Mon coordonnateur de l'époque m'a dit qu'il fallait donc que je me trouve un mari riche car il ne serait pas facile de vivre de cette spécialité. ! Lorsque j'ai choisi l'endocrinologie-diabétologie, la nutrition ne faisait pas partie de la spécialité mais je me suis formée pendant mon clinicat en faisant, ce que l'on appelait à l'époque, un DESC.
Comment vous êtes-vous orientée vers l'endocrinologie ?
Pr R. D.- En médecine, toutes les thématiques peuvent être très intéressantes si on s'y intéresse. La diabétologie et l'endocrinologie me plaisaient donc toutes deux et j'ai fait la formation complémentaire en nutrition car cela m'intéressait et il me paraissait essentiel d'être formée sur le sujet pour prendre en charge de façon globale les patients diabétiques.
De même pour la recherche, je me suis toujours intéresse à la fois la diabétologie et à l'endocrinologie : les mécanismes pathologiques sont comparables, c'est la prise en charge des malades qui peut demander des compétences différentes. Le diabète est une pathologie hormonale si on considère les mécanismes d'insulinopénie et d'insulinorésistance ou certains diabètes secondaires. On retrouve aussi le raisonnement endocrinologique en nutrition quand on considère l'obésité, qui s'apparente davantage une pathologie neuroendocrinienne qu'une pathologie nutritionnelle. Ces 3 spécialités se recoupent ; il n'y a peut-être que la dénutrition qui est à part…
Selon moi, elle ne devrait pas être réservée une spécialité (pour ses aspects les plus communs) mais être un aspect de prise en charge globale dans l'ensemble des spécialités.
Qu'est-ce qui a mis la recherche sur votre route ?
Pr R. D.-. A l'époque, l'année recherche était proposée selon le classement l'internat et j'y avais accès. Je n'avais pas de projet de recherche ce moment de mon parcours, mais j'en avais la possibilité donc je l'ai fait : j'ai travaillé à Lille sur la culture des îlots de Langerhans dans le cadre des greffes d'îlots qui étaient encore expérimentales. J'ai découvert le monde de la littérature médicale, de l'écriture et de la vie dans un laboratoire et j'ai beaucoup apprécié.
Avez-vous commencé votre parcours recherche dès l'internat ou est-ce venu plus tard ?
Pr R. D.- Je n'avais pas de projet universitaire initialement. J'étais issue d'un milieu modeste et sans aucune connaissance du monde médical, la carrière universitaire m'était complètement étrangère. J'ai fait médecine pour soigner des patients mais je n'avais aucune connaissance sur les différents modes de pratique ou sur la possibilité de faire de la recherche. La carrière universitaire me paraissait très éloignée de mon univers, je n'avais pas prévu d'en faire une et je n'avais pas les « clés » pour me lancer dans ce parcours, mais c'était par méconnaissance. C'est important de dire aux internes et CCA que cela est possible, de leur expliquer le parcours ; c'est ce qu'essaie de faire le CNU par les rencontres universitaires le lendemain des JNDES.
Quel a été votre parcours recherche ?
Pr R. D.- Mon parcours professionnel n'a pas du tout été anticipé. J'ai fait mon année recherche sur les aspects immunologiques de la greffe d'îlots (DEA immunologie de la transplantation à Dijon) et au laboratoire de François Pattou et Julie Kerr Conte - qui n'étaient pas encore professeurs à l'époque ! - puis ma thèse de médecine sur le diabète de type 1 lent.
Durant mon année recherche, j'avais développé un attrait pour les maladies auto-immunes : le lien entre syst.me endocrinien et syst.me immunitaire retenait beaucoup mon attention. J'ai fait mon clinicat à Lille et j'ai ensuite pris un poste de clinicat à Amiens pour rejoindre mon conjoint.
Après mon clinicat, je n'avais pas de poste au CHU, je suis restée vacataire (équivalent de praticien hospitalier contractuel) pendant 3 ans et je faisais aussi des remplacements en ville. A la suite du départ d'un des PH d'Amiens, j'ai pris le poste. 4 ans après mon arrivée à Amiens, la PUPH d'endocrinologie est malheureusement décédée. Pendant mon clinicat, puis comme vacataire, j'avais assuré une grande partie de ses cours car elle était déjà souffrante. Suite à son décès, personne en France n'était disponible pour ce poste universitaire à Amiens. Ce fut cet évènement de vie qui m'a poussée dans la carrière universitaire. Je ne sais pas si je serais devenue PUPH si elle n'était pas décédée, mais sans certitude non plus car, de son vivant, elle m'avait encouragée à m'engager dans cette voie.
A cet instant, j'avais l'impression qu'il était un peu tard pour me lancer mais j'étais dans une spirale qui ressemblait à un entonnoir, et je n'avais qu'une seule issue ! J'ai donc contacté le CNU qui m'a donné la marche à suivre et je me suis lancée dans le parcours.
A dire vrai, dans les ann.es qui ont précédé cette décision, je n'avais pas complètement arrêté la recherche. Suite à ma thèse d'exercice sur le diabète de type 1, j'avais été contactée par le laboratoire de virologie de Lille qui travaille sur l'étiopathogénie du diabète de type 1 et le rôle des coxsakievirus. J'étais sollicitée pour recruter des patients et envoyer des prélèvements sanguins dans le cadre de la recherche clinique et j'ai donc gardé un lien avec le monde des laboratoires.
Où avez-vous fait votre ou vos expériences de recherche à l'étranger ?
Pr R. D.- Je ne suis pas partie en mobilité à l'étranger. Cela était compliqué à ce moment de ma vie car mon conjoint venait de s'installer en libéral. Si cela avait été exigé, cela aurait été très difficile. La mobilité c'est travailler dans une autre structure que celle où l'on va être nommé. Ainsi, j'ai validé ma mobilité avec mon clinicat à Lille. Cependant, la demande pouvait varier d'un CNU à l'autre et certains exigeaient que la mobilité soit réalisée à l'étranger : je remercie le CNU de l'époque de ne pas me l'avoir imposé. Actuellement, les textes ont assoupli les validations de mobilité ce qui est id.al pour les parcours un peu atypiques ! La mobilité de recherche peut même être validée en changeant de laboratoire, au sein de la même université.
Cela dit, j'aurais adoré à partir à l'étranger ; j'ai travaillé comme aide-soignante en Angleterre pendant mes études et c'était une très bonne expérience.
Y a-t-il eu des personnes qui se sont opposées à votre choix de parcours recherche ?
Pr R. D.- Je n'ai pas eu d'opposition frontale lors de mon parcours mais j'ai tendance à ne pas garder en mémoire le négatif. J'ai tout de même eu des remarques voire un non-soutien par des membres du CNU : ils m'ont fait comprendre que mon épreuve de titre et travaux n'était pas d'assez grande qualité. ; je n'avais pas beaucoup de publications à mon actif... J'étais consciente de cela mais il ne fallait pas que cela me découragé à poursuivre mon parcours et cela n'a pas été le cas.

Y a-t-il eu des personnes qui vous ont soutenue et encouragée dans ce parcours ?
Pr R. D.- Tous mes anciens professeurs de Lille m'ont rassurée quant à ma légitimité à réaliser ce parcours. Mon mari aussi m'a soutenue dans mon projet ; c'est de toute mani.re une condition indispensable sinon il faut choisir entre les deux !
Avez-vous eu envie d'arrêter parfois et qu'est-ce qui vous a poussée à continuer ?
Pr R. D.- Commencer le parcours plus tardivement m'a permis d'avoir plus conscience des enjeux et des efforts à fournir. Ce qui m'a donné envie de continuer, c'est la stimulation, la satisfaction intellectuelle de mes recherches et le fait que je tenais à aller au bout de ma division.
De la recherche au poste de PUPH, quelles sont les grandes étapes que vous avez traversées ?
Pr R. D.- Pour commencer, il a fallu que je fasse une thèse de science. En réalité, dans mon cas, ce n'était pas obligatoire car j'avais déjà travaillé suffisamment d'années à l'hôpital pour pouvoir passer le concours de PUPH sans th.se de science. Cependant, je voulais être légitimé en termes de recherche. J'ai trouvé un sujet de recherche où je n'avais pas besoin d'aller tous les jours au laboratoire : j'étais PH temps-plein en parallèle... Il fallait un sujet suffisamment clinique mais aussi suffisamment scientifique, et en endocrinologie pour correspondre aux besoins du service.
J'ai eu l'idée d'un projet de recherche en miroir de celui du diabète de type 1, en collaboration avec les virologues de Lille (effet des coxsakievirus sur des cultures de thyrocytes) pour la partie expérimentale, et avec les ORL et anatomopathologistes d'Amiens (recherche d'ARN d'entérovirus dans les pièces de thyroïdectomie de maladies de Basedow) pour la partie clinique.
Une fois ma th.se de science validée, vient le parcours pour l'HDR (habilitation à diriger des recherches) : c'est le diplôme universitaire « ultime », remis par les écoles Doctorales des universités et c'est indispensable pour prétendre à un poste de PUPH. Ainsi, toute personne ayant l'HDR est considère comme ayant terminé son parcours universitaire de recherche. L'HDR, c'est montrer que tu es capable d'encadrer des travaux : il est nécessaire d'avoir encadré des masters et/ou co-encadré des doctorants et d'avoir des travaux à son actif. L'HDR est un oral où on présente son parcours, ses travaux et publications, et son projet futur. C'est comme « prouver » qu'on a suffisamment d'expérience pour ce diplôme.
On est ensuite reçu au CNU qui donne son accord et nous reconnait apte à occuper un poste de PUPH. Il faut présenter ses activités de soin et répondre à un cas clinique, présenter son parcours de recherche et d'enseignement, et présenter un cours. On aborde les 3 valences du poste : soin, recherche et enseignement. Il faut aussi exposer ses projets pour l'avenir.
La formation et le parcours pour faire de la recherche ont-ils retardé ou modifié vos projets de vie personnelle ?
Pr R. D.- Durant mon parcours pour devenir PUPH, j'avais trois journ.es en une : la journée, j'assurais mon poste de PH (on ne libérait pas de temps universitaire pour ceux qui rédigeaient une th.se de recherche à l'époque), le soir je m'occupais de ma fille, puis je travaillais ma th.se de science de 21h30 à 2h. C'était intense mais je ne regrette pas d'avoir fourni autant d'efforts. Ma 1.re grossesse a eu lieu avant de me lancer dans la recherche. Ma 2ème grossesse est arrivée dans la période où j'avais énormément de travail mais mon horloge biologique ne me permettait pas d'attendre plus longtemps !
Même si cela change avec votre génération, la « charge mentale » de la vie quotidienne reposait à l'époque en majeure partie sur la femme… mais on sait que les femmes peuvent faire plusieurs choses à la fois !
Durant votre parcours, avez-vous eu l'impression que le fait d'être une femme dans la recherche était un frein ou une force ?
Pr R. D.- Dans mon parcours institutionnel et dans la recherche, je ne me suis jamais sentie dévalorisée ou mésestimée parce que j'étais une femme. Je ne peux pas dire que je n'ai pas fait face au sexisme m.me de façon minime, mais j'ai tendance à ne pas prêter trop attention aux choses négatives qui m'entourent.

Le parcours de PUPH est-il un frein pour fonder une famille et passer du temps avec ses proches ?
Pr R. D.- Comme dans tout poste à responsabilité., cela demande beaucoup plus d'organisation à une femme.
J'ai forcement passé moins de temps avec mes proches mais cela ne m'a pas empêchée de partager beaucoup de choses avec mes enfants. Je me suis organisée le matin pour accompagner le plus souvent possible mes enfants à l'école, mais je ne pouvais pas venir les récupérer le soir ce qui m'a valu quelques reproches parfois ! Mais ça peut être l'inverse dans d'autres spécialités comme la chirurgie. Il est certain qu'il est nécessaire d'avoir une solution confortable pour garder ses enfants et ce n'est pas spécifique aux PUPH ; j'ai eu la chance d'avoir une nounou extraordinaire et elle fait toujours partie de notre vie.
Qui choisit la balance entre médecine hospitalière, recherche et enseignement ?
Pr R. D.- C'est un choix qui est un peu dicté par les contraintes locales. J'ai pris beaucoup d'engagement institutionnel donc j'ai moins de temps de recherche. Si l'équipe médicale est amoindrie, il est alors nécessaire de consacrer plus de temps à. l'activité de soin. C'est variable selon les équipes et selon les périodes.
Quels sont les sujets de recherche qui vous ont le plus marquée dans ceux auxquels vous avez participé depuis le début de votre carrière ?
Pr R. D.- Durant ma th.se de science, les découvertes que j'ai faites sur la présence d'ARN viral dans les pièces opératoires de thyroïdectomie chez des patients présentant une maladie de Basedow et le fait de voir les virus entrer dans les thyrocytes, m'ont passionnée. Les déterminants de l'auto-immunité étaient très peu abordés dans les cours que j'avais pu avoir et j'ai eu l'impression de découvrir un nouveau monde.
En réalité, quel que soit le sujet auquel je m'intéressé, je trouve qu'en approfondissant ses connaissances, tout est passionnant.
Quels sont vos sujets de recherche actuellement ?
Pr R. D.- Mes sujets de recherche fondamentale portent sur le lien entre environnement et hormones thyroïdiennes.
Au début de ma carrière, j'ai surtout étudié l'impact de l'environnement viral et maintenant mes recherches s'intéressent à l'impact de l'environnement chimique (pesticides et autres perturbateurs endocriniens) et physique (champs électromagnétiques) sur le fonctionnement thyroïdien. L'orientation de mes sujets de recherche est liée à la spécialisation de mon laboratoire à Amiens (Peritox).
Dans mes recherches cliniques actuelles, je travaille sur différents sujets dont le lien entre métabolisme et SOPK ; je m'attache à explorer tous les patients de mani.re rigoureuse et systématique pour avoir des cohortes de patients qui peuvent être ensuite étudiées pour des thèses ou autres projets.
Quels conseils donneriez-vous à une jeune interne qui hésite à s'engager dans la voie de la recherche ?
Pr R. D.- Il ne faut pas se fermer de porte, il faut prendre toutes les opportunités quand elles se présentent parce qu'on ne sait jamais de quoi l'avenir sera fait.
Si tu as une curiosité intellectuelle, si tu as déjà eu l'occasion d'écrire et que tu as apprécié l'expérience (malgré le travail que cela représenté), fonce et tente l'expérience de la recherche !
Enfin, il ne faut pas limiter sa vision de la recherche au laboratoire, aux rats ou à la paillasse. Les possibilités sont nombreuses et il faut tenter l'expérience pour découvrir toutes les opportunités disponibles.

