

Pr Najate ACHAMRAH
PU-PH de nutrition
Le Pr Najate ACHAMRAH est cheffe du service nutrition au CHU de Rouen depuis 2 ans. Normande de naissance, elle a fait son externat et son internat à Rouen.
Comment avez-vous choisi la spécialité ?
Pr Najate ACHAMRAH. - J'ai su assez tard dans mon parcours scolaire que je voulais faire médecine. J'avais envie de travailler dans l'enseignement et dans la transmission de connaissance depuis longtemps, mais j'ai choisi la médecine qu'au milieu de mon lycée. Mon intérêt pour le milieu médical fait écho à des événements de vie personnelle.
Par ailleurs, je viens d'un milieu plutôt modeste et je n'avais aucun modèle de médecin dans mon entourage en dehors de ma médecin généraliste, Dr Anne-Marie Del Sole, qui me suivait depuis mon enfance et qui exerce toujours aujourd'hui !
J'ai donc choisi la médecine générale, c'était un choix positif, mais au cours de mes stages o. je remplaçais des médecins généralistes (dont ma médecin généraliste !), j'ai commencé à ressentir un peu d'ennui.
Comment vous êtes-vous orientée vers la nutrition ?
Pr N. A.- Dans la maquette de médecine générale de l'époque, on avait facilement accès à un stage de découverte (stage libre) dans la spécialité de notre choix. J'ai voulu découvrir une discipline un peu plus transversale et j'ai donc fait un stage en nutrition dans le service du Pr DECHELOTTE. Ce stage libre m'a beaucoup plu donc je me suis ensuite inscrite au DESC de nutrition.
Qu'est-ce qui a mis la recherche sur votre route ?
Pr N. A.- J'ai rapidement côtoyé le monde de la recherche avec les Prs DECHELOTTE et COEFFIER, directeur actuel du laboratoire INSERM U1073 (Nutrition, inflammation et axemicrobiote intestin cerveau). Je me suis très rapidement plu dans cet environnement, avec différents types de recherche (clinique, translationnelle de l'animal à l'Homme ou de l'Homme à l'animal, sur culture cellulaire…), et différentes thématiques (étude du microbiote intestinal, du comportement alimentaire…), et cela dans une équipe très bienveillante !
Quel a été votre parcours recherche ?
Pr N. A.- J'ai fait mon master 2, juste après avoir validé mon internat, sur le thème : « évaluation de la fonction de barrière intestinale dans le modèle de souris ABA (activity based anorexia : modèle de souris anorexique) ».
J'ai aussitôt poursuivi avec la th.se de science pendant un peu plus de 3 ans sur le même modèle de souris afin de continuer à le caractériser, et j'ai étudié l'intérêt du maintien de l'activité physique pendant la période de renutrition.
En parallèle de la thèse, j'ai tout d'abord eu un poste d'assistante régionale recherche pendant 2 ans : c'était un poste financé en partie par l'ARS qui permettait d'avoir un vrai partage avec 50 % de clinique et 50 % de recherche. Ce poste avait l'avantage de ne pas devoir considérer le temps accordé à la recherche comme la variable d'ajustement dans le travail au quotidien. J'ai eu mon deuxi.me enfant pendant ma th.se de science ce qui l'a prolongé un peu.
J'ai ensuite obtenu un poste de CCA pendant 3 ans durant lesquels j'ai terminé ma thèse initialement, puis j'ai poursuivi la recherche en dehors du cadre de ma thèse.
Lorsque j'ai terminé mon clinicat, je suis partie, pendant un peu plus d'un an, pour ma mobilité à l'étranger.
Où avez-vous fait votre ou vos expériences de recherche à l'étranger ?
Pr N. A.- J'ai fait ma mobilité aux Hôpitaux Universitaires de Genève pendant un peu plus d'un an. Là-bas, j'ai travaillé dans le service de nutrition, plus particulièrement sur la validation d'un nouveau calorimètre chez des patients hospitalisés en soins intensifs, dans le cadre d'une étude multicentrique. J'ai aussi participé à l'équipe mobile de nutrition du service.
C'est également une période où. j'ai eu beaucoup plus de temps pour écrire et publier des articles, car, pendant la mobilité, l'environnement de travail est plus propice à l'écriture, il y a moins de sollicitation extérieure concernant la gestion du service par exemple. J'ai pu poursuivre mes travaux qui avançaient à Rouen et j'ai également collaboré avec des chercheurs à Genève.
Mon mari a pris une disponibilité d'un an pour me suivre avec nos enfants. Ils en gardent tous un bon souvenir : nous étions frontaliers, mes enfants étaient scolarisés à l'école en France et mon mari n'a jamais autant skié de sa vie !
Y a-t-il eu des personnes qui se sont opposées à votre choix de parcours recherche ?
Pr N. A.- Comme je l'ai dit, nous n'avions pas de modèle de médecin dans la famille. Il y a avait l'idée que seuls les « enfants de médecins » réussissaient médecine. Même s'ils m'ont toujours encouragée, mes proches craignaient que je ne réussisse pas la première année de médecine. Au niveau professionnel, je n'ai jamais vraiment ressenti de discrimination, ni en tant que femme, ni en raison de mes origines maghrébines. Avec le recul, je me rends toutefois compte que j'ai sans doute minimisé certains épisodes qui, aujourd'hui, me paraissent révélateurs : après avoir été lauréates d'un appel à projet, un chercheur m'a dit qu'il était « tendance d'attribuer des prix à des femmes pour satisfaire à la fameuse parité ». Je suis aussi sollicitée pour participer à des jurys dans des domaines où je n'ai aucune expertise… simplement parce qu'il faut des femmes !
Autour de moi, j'ai connu des femmes pour qui le parcours a été beaucoup plus difficile que pour les hommes : elles doivent faire deux fois plus leurs preuves et sont oblig.es de supporter des remarques de leurs collègues masculins. Et les chiffres parlent d'eux-mêmes : les PUPH et les chefs de service sont en majorité des hommes. Les raisons de cette disparité sont probablement multiples. D'une part, les femmes se voient encore moins souvent proposer certains postes ou responsabilités. D'autre part, il arrive qu'elles hésitent à accepter les missions qui leur sont offertes, par manque de confiance ou à cause d'un sentiment d'illégitimité. ; un phénomène bien documenté dans de nombreux secteurs.
Y a-t-il eu des personnes qui vous ont soutenu et encouragé dans ce parcours ?
Pr N. A.- Ma famille m'a toujours soutenue et encouragée, depuis ma première année de médecine jusqu'à aujourd'hui. Sur le plan professionnel, j'ai eu la chance d'être guidée par deux mentors qui m'ont offert un accompagnement précieux, tant dans le service qu'au laboratoire de recherche. Le Pr Coeffier, en particulier, m'a beaucoup aidée : il a encadré mon master 2 puis ma th.se de science, et son soutien a été déterminant tout au long de mon parcours académique.
Avez-vous eu envie d'arrêter parfois et qu'est-ce qui vous a poussé à continuer ?
Pr N. A.- Oui, j'ai parfois eu envie d'arrêter, surtout pendant la thèse. Quand les expériences échouaient et qu'il fallait tout recommencer, ou quand les articles étaient refusés, la lassitude pouvait s'installer. Le milieu de la recherche demande une grande persévérance pour faire aboutir un projet. Mais j'ai toujours choisi de continuer, parce que j'aime ce que je fais. J'apprécie aussi la liberté que ce métier offre, même si la charge de travail est importante : je reste maîtresse de la façon dont j'organise mon temps. Et après toutes ces années d'études et d'efforts, je n'avais pas envie de tout remettre en question.
J'ai aussi eu en tête que mon parcours pouvait, peut-être, servir de repère à d'autres femmes, et leur montrer que c'est possible.
De la recherche au poste de PUPH, quelles sont les grandes étapes que vous avez traversées ?
Pr N. A.- Après ma mobilité à Genève, je suis rentrée à Rouen sur un poste de CCA en attendant de pouvoir être nommée MCUPH. Aujourd'hui, j'aurais probablement eu un poste de PHU mais ils étaient moins proposés à l'époque.
Pour obtenir un poste de MCUPH, il faut passer devant le CNU, tout comme pour le poste de PUPH. Je suis donc passée deux fois devant le CNU (pré-CNU et CNU). Aujourd'hui, il est de plus en plus courant de passer devant le pré-
CNU qui donne un avis et des conseils, avant le passage devant le CNU qui remettra un avis officiel au Doyen de l'UFR Santé. Aujourd'hui, les CNU rencontrent même les chefs de clinique qui sont potentiellement candidats à une carrière hospitalo-universitaire afin de les accompagner au mieux.
Il faut savoir que, sur le plan de l'évolution de carrière et sur le plan financier, il n'est pas intéressant de garder le statut de MCUPH. Il est intéressant de noter que, parmi les médecins qui restent MCUPH, une majorité sont des femmes…
J'ai ensuite obtenu l'HDR (habilitation à diriger la Recherche). C'est un diplôme qui permet d'encadrer des thèses d'Université et qu'il est nécessaire de posséder pour prétendre à un poste de PUPH. La plupart du temps, les MCUPH n'ont pas l'HDR, ils peuvent néanmoins coencadrer des thèses d'Université.
Dans l'année qui a précédé mon passage devant le CNU pour être qualifiée PUPH en Nutrition, j'ai donc validé mon HDR.
La formation et le parcours pour faire de la recherche ont-ils retardé ou modifié vos projets de vie personnelle ?
Pr N. A.- Non. J'ai 2 enfants, et lorsque j'ai annoncé mes grossesses, personne dans mon entourage professionnel n'a considéré cela comme un problème. Je sais que ce n'est pas le cas pour toutes mes collègues à qui on a parfois reproché à leur absence (congés maternité.). Je n'ai pas eu le sentiment de devoir choisir entre ma vie personnelle et professionnelle.
Durant votre parcours, avez-vous eu l'impression que le fait d'être une femme dans la recherche était un frein ou une force ?
Pr N. A.- Les choses évoluent : il y a davantage de femmes dans la recherche et dans les postes d'encadrement, mais la progression reste lente. Le fait d'être une femme n'est plus un frein explicite, mais il existe encore des biais implicites, notamment dans la reconnaissance ou la valorisation du travail.
Le fait d'être une femme incite à explorer des champs encore sous-étudiés, notamment les spécificités biologiques et physiologiques féminines. La recherche sur la santé des femmes, longtemps négligée, devient un enjeu scientifique majeur. C'est un domaine dans lequel les chercheuses ont toute légitimité à apporter un regard neuf. Pendant longtemps, la plupart des études portaient uniquement sur des sujets mâles, qu'il s'agisse d'animaux ou d'humains. On réalise désormais que cela limite la compréhension de nombreux phénomènes biologiques.
L'intégration des différences entre sexes dans la recherche permet d'enrichir nos connaissances, notamment sur le métabolisme, la composition corporelle, le microbiote ou le fonctionnement hormonal. Être une femme pousse naturellement à s'intéresser à ces dimensions, mais aussi à explorer des thématiques encore trop peu étudiées, comme la nutrition et la ménopause, ou les liens entre microbiote et endométriose…
Le parcours de PUPH est-il un frein pour fonder une famille et passer du temps avec ses proches ?
Pr N. A.- Je n'ai pas le sentiment d'avoir sacrifié des moments importants de ma vie personnelle au profit de ma carrière. Je viens d'un environnement familial où les liens sont essentiels, donc j'ai toujours veillé à préserver un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Mon entourage joue un rôle déterminant dans cette organisation. Le partage des responsabilités au sein du foyer est réel, et cela contribue largement à la possibilité de concilier les exigences de mes fonctions avec la vie familiale. Depuis ma nomination en tant que PUPH, j'évite autant que possible de travailler le soir ou le week-end. Il m'arrive toutefois de prolonger certaines journées lorsque les projets le nécessitent. Avant cette nomination, la charge de travail était plus soutenue, dans un contexte d'investissement intense pour atteindre les objectifs que je m'étais fixés.

Qui choisit la balance entre médecine hospitalière, recherche et enseignement ?
Pr N. A.- M.me si les PUPH disposent, en théorie, d'une certaine liberté pour orienter leur carri.re entre les volets clinique, d'enseignement et de recherche, dans la pratique, l'équilibre dépend surtout des besoins du service (d'autant plus en tant que cheffe de service). « Choisir, c'est renoncer ». Et comme je n'aime pas renoncer, j'essaie de préserver toutes les dimensions de mon métier, car chacune participe à mon équilibre professionnel.
Quels sont les sujets de recherche qui vous ont le plus marquée dans ceux auxquels vous avez participé depuis le début de votre carrière ?
Pr N. A.- Parmi les projets de recherche auxquels j'ai participé depuis le début de ma carrière, plusieurs m'ont particulièrement marquée. J'ai notamment beaucoup apprécié travailler sur le modèle murin ABA (Activity-Based Anorexia), développé à Rouen, et contribuer à sa caractérisation. Ce modèle, qui reproduit certains mécanismes physiopathologiques de l'anorexie mentale, a depuis été repris et utilisé dans d'autres laboratoires en France, ce qui est une réelle satisfaction scientifique et collective.
Je porte également un vif intérêt à la recherche translationnelle, qui constitue, à mes yeux, un maillon essentiel entre les travaux fondamentaux et leur application clinique. Pouvoir transposer les découvertes issues des modèles animaux à l'être humain est une démarche stimulante, car elle permet d'apporter des réponses concrètes aux problématiques rencontrées en pratique médicale.
Quels sont vos sujets de recherche actuellement ?
Pr N. A.- Nous menons actuellement plusieurs travaux de recherche dans le service et au sein du laboratoire : l'étude TRANSMIC porte sur la transplantation de microbiote fécal de patients présentant un trouble du comportement alimentaire (TCA) vers la souris. Nous avons également participé à une étude d'accès précoce au Sémaglutide, incluant environ 300 patients, dont les premiers résultats ont donné lieu à une publication récemment. Nous nous intéressons aussi à l'impact de ces nouveaux médicaments sur la composition corporelle, pas uniquement sur le poids. Cela a fait également l'objet d'une publication récente. Enfin, plusieurs thématiques complémentaires sont également en cours d'exploration, notamment les liens entre troubles du comportement alimentaire et troubles du spectre autistique, ainsi que les interactions entre TCA et troubles fonctionnels intestinaux.
Quels conseils donneriez-vous à une jeune interne qui hésite à s'engager dans la voie de la recherche ?
Pr N. A.- Je lui dirais d'abord que la recherche est une voie stimulante et exigeante, faite pour celles et ceux qui n'aiment pas la routine. C'est un domaine où la curiosité est une qualité essentielle, et o. l'on a la chance de travailler de manière interdisciplinaire, en collaboration avec des chercheurs, des cliniciens, des ingénieurs ou encore des partenaires industriels. La diversité des projets est une véritable richesse : on peut passer de l'expérimentation animale à l'étude du microbiote, de l'analyse de données à la modélisation mathématique, ou encore à la création de partenariats avec des start-up.
S'engager dans un parcours de recherche, c'est aussi accepter une part d'incertitude et de remise en question permanente, mais c'est ce qui en fait tout l'int.r.t. Pour que cette expérience soit positive, il est fondamental d'évoluer dans un environnement de travail bienveillant. Il faut savoir s'entourer, choisir un encadrement à l'écoute et ne pas hésiter à demander de l'aide si le climat devient toxique. Les comités de suivi de thèse, désormais présents dans les Écoles Doctorales, offrent justement un espace d'échange et de vigilance sur le déroulement du travail doctoral, tant sur le plan scientifique que sur le vécu personnel.
Je conseillerais également de préserver un équilibre personnel, de garder du temps pour soi et pour ses proches. La recherche est une activité passionnante, mais elle peut vite devenir envahissante si l'on n'y prend pas garde.
Enfin, il existe des réseaux de soutien et des associations utiles, comme Agnodice à Rouen, qui accompagnent les jeunes chercheuses et chercheurs, notamment les femmes, en leur offrant des ressources pratiques et des espaces d'échange bienveillants. Des initiatives similaires existent dans d'autres régions et constituent de véritables appuis pour les jeunes qui se lancent.

