Actualités : Interview Du Pr Hélène Bihan

Publié le 14 janv. 2026 à 13:46
Article paru dans la revue « GÉNÉRATION S ENDOC » / Génération Endoc'Nut N°4

Pr Hélène BIHAN
PU-PH de diabétologie

Le Pr Hélène BIHAN travaille à l'hôpital Avicenne à Bobigny (APHP) depuis plus de 20 ans après un externat à Brest et un internat à Paris.

Comment avez-vous choisi la spécialité ?

Pr Hélène BIHAN. - Lors du choix, j'hésitais entre neurologie, médecine interne et endocrinologie (intérêt pour les régulations hormonales). A l'époque, nous n'étions pas obligés de choisir une spécialité dès le début de l'internat donc j'ai pu faire mes 4 premiers semestres dans les différentes spécialités qui m'intéressaient : endocrinologie, médecine interne, neurologie et réanimation. La médecine interne me semblait trop complexe et l'idée d'être obligée de travailler à l'hôpital m'effrayait à l'époque. La neurologie ne me semblait pas être une spécialité riche en thérapeutique. L'endocrinologie diabétologie m'est apparue comme une spécialité très variée avec beaucoup de traitements disponibles et une part importante d'éducation thérapeutique. De plus, il y a eu une très bonne entente avec mes chefs dès mon premier semestre. Enfin, l'endocrinologie est très stimulante intellectuellement et la complexité des pathologies qu'il fallait maîtriser m'ont permis de me sentir légitime en tant que spécialiste lorsque j'étais cheffe de clinique. En effet, à l'époque, je pensais que la diabétologie ne demandait pas une expertise de spécialiste mais mon point de vue a évidemment changé sur la question maintenant !

Comment vous êtes-vous orientée vers la diabétologie ?

Pr H. B.- Encore aujourd'hui, je fais de la diabétologie et de l'endocrinologie dans le service où je travaille et je n'ai pas envie de faire un choix. Je n'ai pas de formation spécifique en nutrition car cela n'existait pas lorsque j'étais interne. 

Qu'est-ce qui a mis la recherche sur votre route ?

Pr H. B.- Mon envie de faire de l'universitaire est venue à partir de mon poste de chef de clinique mais je n'avais aucune certitude d'avoir un poste d'universitaire par la suite.

Quel a été votre parcours recherche ?

Pr H. B.- J'ai publié des articles dès mon premier semestre d'internat, grâce à mon « patron » qui m'a proposé de nombreux sujets sur lesquels travailler : complications du NEOMERCAZOLE, cancer médullaire de la thyroïde, pathologie hypophysaire. Puis, durant mon clinicat, j'ai commencé à réfléchir à un sujet pour une thèse de science et le laboratoire qui pouvait m'accueillir était un laboratoire de santé publique et d'épidémiologie. De plus, en discutant avec mes « patrons », il apparaissait que réaliser une thèse sur le thème de la précarité et du diabète permettait de garder à la fois une cohérence clinique, puisque je travaillais avec des patients en situation de précarité, et une cohérence de site, puisque c'était le laboratoire associé au CHU où je travaillais.

Après mon clinicat, j'ai eu la chance qu'on me propose un poste de PHU (praticien hospitalouniversitaire) où j'ai continué à faire de la recherche et de la clinique.

Lorsque que j'étais PHU, j'ai commencé ma thèse de science alors que je venais d'avoir mes 2 enfants. Ainsi, l'idée d'écrire cette th.se sur le sujet « Précarité et diabète » en faisant de l'épidémiologie était d'autant plus avantageux pour moi. En effet, il était plus simple de travailler depuis mon domicile sur des données épidémiologiques plutôt que d'aller dans un laboratoire de recherche le soir après ma journée de travail ou le week-end, si je voulais avoir du temps avec ma famille. Je pouvais travailler sur des bases de donn.es depuis mon ordinateur à mon domicile avec mes enfants derrière à la sieste.

J'ai fait ma thèse de science en parallèle de la clinique : cela fait partie de mes regrets intellectuels même si j'ai adoré poursuivre mon travail de clinicienne. En effet, si j'avais pu me consacrer uniquement à la recherche pendant mes 3 années de thèse, cela m'aurait permis d'avoir un rythme un peu plus calme que celui que j'ai eu. Il est vrai que l'aspect financier m'a également poussé à continuer les deux en parallèle car même si on peut obtenir des bourses pour faire sa thèse de science, le salaire n'est pas le même qu'avec un poste à l'hôpital. Après le poste de PHU, il fallait avoir participé à suffisamment d'articles pour obtenir un poste de MCUPH (maître de conférence universitaire praticien hospitalier) ; ce que j'ai eu.

J'avais donc un poste de MCUPH, qui est un poste de titulaire et que l'on peut donc garder toute sa vie. Mais, après avoir fait la thèse de science qui était tout de m.me quelque chose de difficile, je ne voulais pas m'arrêter là et je voulais devenir PUPH (professeur des universités, praticien hospitalier).

Mais pour obtenir ce statut, il est nécessaire de faire une disponibilité ou mobilité, c'est-à-dire de ne pas être payé pendant un an par son hôpital en allant travailler dans un autre hôpital en France ou à l'étranger. Je me suis dit que, s'il fallait quitter mon hôpital, autant en profiter pour partir à l'étranger afin de perfectionner mon anglais. J'ai t'encouragée par mon patron de l'époque à mener à bien ce projet.

Où avez-vous fait votre ou vos expériences de recherche à l'étranger ?

Pr H. B.- J'ai fait ma mobilité en Australie, mais il m'a fallu un an pour mener ce projet à bien. En effet, j'ai insisté auprès de mes « patrons » pour obtenir mon poste de MCUPH avant de partir afin d'assurer ma place à mon retour et surtout de pouvoir toucher la part du salaire payée par la faculté. Financièrement, ce fut compliqué puisque j'ai perdu la moitié de ma paye alors que j'avais une quarantaine d'année, un emprunt en cours, 2 enfants à charge et que, pour me suivre, mon mari n'a pas travaillé Pendant 6 mois. Ce projet n'aurait pas été possible sans l'aide financière de mes parents et leur soutien en Australie lorsqu'ils sont venus garder mes enfants sur place. Ce fut une expérience incroyable professionnellement mais aussi pour ma famille : aujourd'hui, mes enfants sont bilingues et mes parents ont adoré vivre 3 mois en Australie avec leurs petits-enfants. 

Actuellement, notre statut d'universitaire a changé et il nous permet de réaliser des missions courtes à l'étranger où l'on est toujours payé entièrement par le CHU d'origine. Dans ma pratique quotidienne, la charge de pratique clinique étant importante, je n'ai pas beaucoup de temps à accorder à la recherche. J'ai donc effectué récemment une mission de 4 mois au Canada pour pouvoir me consacrer uniquement à la recherche pendant cette période.

Y a-t-il eu des personnes qui se sont opposées à votre choix de parcours recherche ?

Pr H. B.- Personne ne s'est opposé à mon choix de parcours universitaire.

La position de mes proches était toutefois variable : parfois ils étaient très soutenants et parfois beaucoup moins lorsqu'ils me reprochaient de ne pas être disponible pour les réunions de famille ou pour les appeler, alors que je vivais des moments difficiles professionnellement. Certains de mes « patrons » me disaient de penser à « mon grand projet » de devenir PUPH pour faire avancer la science mais il était parfois compliqué de se sentir éloignée de sa famille uniquement pour ce « grand projet ».

 

Y a-t-il eu des personnes qui vous ont soutenue et encouragée dans ce parcours ?

Pr H. B.- Je suis très reconnaissante du soutien indirect que j'ai pu recevoir, par exemple de la part de ma professeure d'endocrinologie de Brest, Pr Véronique Kerlan, avec qui je suis toujours en contact. Il y a également le Pr Richard Maréchaud, professeur d'endocrinologie et de médecine interne de Poitiers, que j'avais rencontré en congrès, qui m'a permis de faire de l'enseignement dans le cadre de son DU. Ces personnes que je ne côtoyais pas au quotidien mais que je croisais quelques fois par an en congrès, avaient toujours des encouragements et des paroles soutenantes à mon égard.

Mes patrons proches avaient une approche différente et leurs encouragements étaient parfois moins visibles au quotidien, mais très réels dans les faits. Par exemple, ils ne m'ont jamais demandé de répéter mes topos avant que je les présente, car me connaissant, ils avaient confiance. Aujourd'hui, en tant que professeure et encadrante de jeunes chercheuses et chercheurs, c'est une pratique (faire répéter un exposé important) que j'ai beaucoup mise en place.

Avez-vous eu envie d'arrêter parfois et qu'est-ce qui vous a poussée à continuer ?

Pr H. B.- J'ai eu la chance de ne pas avoir eu de drames familiaux pendant mon parcours parce qu'il m'aurait été très difficile de continuer en sachant que je n'avais pas accordé assez de temps à mes proches.

Mon plus gros moteur au quotidien, c'était mon conjoint. Pendant la préparation du CNU, la pression était très forte et les critiques des PUPH alors que j'avais une quarantaine d'années étaient déstabilisantes. Dans cette période, même si je n'ai jamais eu envie d'arrêter, j'en avais parfois assez. Et c'était dans ces moments de doute que mon conjoint m'aidait à rehiérarchiser mes motivations dans ce projet universitaire et à me rappeler l'intérêt que je portais et que je porte encore à l'enseignement. La préparation des topos, les interactions avec l'auditoire durant la présentation et la satisfaction d'avoir mené cette présentation à bien m'animent toujours avec la même intensité.

Un autre moteur fut les compliments de mes « patrons » que j'admirais concernant ma qualité d'enseignante. Cela m'a permis de me sentir légitime et méritante face à tous les PUPH qui m'impressionnaient par leur capacité à citer de mémoire des articles en connaissant l'auteur et l'année de publication. Et maintenant, je suis même capable d'en faire autant parce que, lorsqu'on publie beaucoup d'articles dans un même domaine, on finit par lire toute la littérature sur le sujet et on peut en parler de mémoire.

À l'époque, il était parfois difficile ou on ne voulait pas se dire qu'il allait falloir travailler autant que ces grands PUPH qu'on côtoyait. Pour ma part, je pouvais et j'aimais travailler énormément, mais cela m'était parfois reproché et cela me mettait mal à l'aise.

La formation et le parcours pour faire de la recherche ont-ils retardé ou modifié vos projets de vie personnelle ?

Pr H. B.- Il y a un événement où j'ai de faire un choix par rapport à mes enfants : j'ai refusé un clinicat car il était très éloigné de la crèche de mes enfants et cela aurait fait peser toute la charge des enfants sur mon mari. Cependant, ce n'est pas en lien avec le fait d'être une femme selon moi, car je n'aurais pas laissé mon mari prendre un poste très éloigné si cela impliquait que toute la gestion des enfants allait être à ma charge. De plus, ce fut un refus motivé par le fait de rester fidèle mon patron. 

J'ai rencontré plusieurs femmes engagées dans des parcours de recherche qui ont arrêté car la suite du parcours nécessitait de partir et de déménager et cela n'était pas compatible avec leur couple. Il faut que les femmes trouvent des hommes féministes avec qui elles pourront construire un avenir qui leur permet d'avoir la carrière qu'elles souhaitent.

Durant votre parcours, avez-vous eu l'impression que le fait d'être une femme dans la recherche était un frein ? Ou une force ?

Pr H. B.- Le fait d'être une femme n'a rien changé pour moi. J'ai toujours été prise au sérieux. Néanmoins, le parcours universitaire nécessite de passer beaucoup de temps à travailler : il n'est pas envisageable de finir le travail tous les jours à 18 heures et de ne jamais travailler en rentrant chez soi. Il est donc évident qu'il est plus difficile d'allier ce parcours avec une vie de famille et des enfants ; cela demande de l'organisation et il est nécessaire que le conjoint soit soutenant et en accord avec le projet pour partager la charge familiale. J'ai l'impression que, lorsque c'est le mari qui travaille énormément, l'épouse se charge de la vie quotidienne pour lui permettre de devenir PUPH. Les 3 hommes qui ont passé le CNU en m.me temps que moi, ont révisé au laboratoire pendant 4 mois tous les jours de 7 heures à 21 heures. Je n'aurais jamais envisagé d'en faire autant car je voulais continuer de passer du temps avec mes enfants et j'aurais craint que mon mari ne me quitte !

 

Le parcours de PUPH est-il un frein pour fonder une famille et passer du temps avec ses proches ?

Pr H. B.- Cela n'a pas changé mes projets de parentalité. J'ai réussi à passer du temps de qualité avec mes enfants car j'avais la capacité de travailler tard le soir. J'appelais ça la « double peine », car, comme je voulais prendre du temps pour le bain et les histoires de mes enfants, il fallait que je me remette à travailler après qu'ils soient couchés. Actuellement, j'arrive à prendre du recul dans mon travail afin d'accorder plus de temps à mes proches.

Décrivez-nous une semaine type de votre vie de PUPH (s'il en existe une) ?

Pr H. B.- Je passe 4 jours par semaine à l'hôpital, de 8 heures à 18 heures 30 : je fais des consultations, 2 visites par semaine et j'organise et encadre les staffs. Je passe également 2 ou 3 heures par semaine à des missions de management d'équipe où j'ai des réunions avec les secrétaires ou les cadres.

Je garde une journée par semaine hors de l'hôpital pour la recherche : soit je télétravaille, soit je vais au laboratoire de recherche. J'ai besoin de cette journée sanctuarisée pour écrire mes articles.

Pour mes soirées, je m'efforce de ne plus travailler m.me s'il y a des périodes où je ne peux pas faire autrement ; mais dans ce cas je limite à 1 ou 2 heures de travail.

Aujourd'hui, pendant mes week-ends, j'ai réussi à limiter mes périodes de travail entre 2 et 4 heures sur l'ensemble du week-end.

Lorsqu'il y a des périodes plus intenses, je suis encore obligée de travailler tous les soirs.

Qui choisit la balance entre médecine hospitalière, recherche et enseignement ?

Pr H. B.- La balance n'est pas uniquement le choix du médecin. Cela dépend aussi du contexte du moment et du travail qu'il y a faire.

Qui choisit la balance entre médecine hospitalière, recherche et enseignement ?

Pr H. B.- La balance n'est pas uniquement le choix du médecin. Cela dépend aussi du contexte du moment et du travail qu'il y a faire.

Dans un tout autre domaine, je suis assez fière de mes travaux sur la sarcoïdose qui sont 2 papiers français avec un nombre respectable de patients pour une pathologie si exceptionnelle. Il y a un autre article qui m'a marquée : c'est celui sur le cancer médullaire de la thyroïde que j'ai soumis dix fois avant qu'il ne soit publié. Cela est un bon exemple de la pugnacité dont il faut faire preuve dans le domaine de la recherche.

Quels sont vos sujets de recherche actuellement ?

Pr H. B.- Je travaille toujours sur l'impact de la précarité sur le diabète et sur sa prise en charge.

Quels conseils donneriez-vous à une jeune interne qui hésite à s'engager dans la voie de la recherche ?

Pr H. B.- N'attendez pas d'être en fin d'internat pour vous demander si la recherche vous intéresse potentiellement. N'hésitez pas à accepter toutes les propositions de vos chefs concernant des articles ou des travaux de recherche car ils ont toujours besoin d'aide pour réaliser leur projet en cours ! Grâce à cela, vous accumulez déjà de l'expérience dans la rédaction d'articles, quel qu'en soit le thème. Parfois, il est difficile de venir à bout de ces articles en 6 mois de stage mais il faut tester pour voir si écrire des articles est un exercice qui vous plait, malgré le temps qu'il faut y consacrer en plus de l'internat qui est déjà chargé.

Il est aussi essentiel de trouver des tuteurs pour vous conseiller et vous guider sur les étapes suivantes du parcours. Ils peuvent vous ouvrir des portes dont vous n'auriez m.me pas imaginé l'existence !

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