Actualités : Internes et handicap - Briser les silences et garantir les droits

Publié le 24 févr. 2026 à 14:00
Article paru dans la revue « ISNI / ISNI » / ISNI N°36

Combien d'internes en médecine sont en situation de handicap ? Combien connaissent leurs droits pour les faire valoir ? L'enquête nationale de l'ISNI, publiée en septembre dernier, a mis en lumière les obstacles rencontrés par les internes et l'impact du handicap sur leurs parcours professionnel et personnel. Une enquête qui ne s'arrête pas au constat : elle propose des solutions concrètes pour améliorer l'accès et la reconnaissance des droits des internes concernés.

« Un chef de service m'a dit : de toute façon, toi tu es handicapé, et ce n'est pas un métier pour les Handicapés », témoigne l'un des internes en médecine cité anonymement par l'enquête nationale menée en 2025 par l'ISNI. Combien d'internes en médecine ont fait face à ce genre de commentaires stigmatisants ? Si dans le monde, 16 % de la population vit avec un handicap, les étudiants à poursuivre leurs études supérieures en France avec un handicap sont seulement 2,2 %. Et pendant l'internat ? « Jusqu'à présent, aucune donnée nationale ne documentait la situation des internes en situation handicap », constate l'ISNI.

Sur les 39 000 internes en médecine, toutes spécialités et années confondues, 391 étudiants ont répondu au questionnaire. « Ce pourcentage peut sembler faible, mais les données recueillies sont statistiquement significatives », a précisé Killian L'helgouarc'h, président de l'intersyndicale pour l'année 2024/2025. Qu ant aux résultats, ils sont édifiants : 39,1 % des répondants déclarent avoir un handicap psychique (dépression, trouble bipolaire) ; 27,6 % une maladie invalidante, 21,7 % un handicap mental et 13,6 % un handicap physique et moteur. Dans la majorité des cas (77 %), le handicap était présent avant l'internat.

Prévalence et caractéristiques du handicap

Les internes en médecine : une population déjà vulnérable

L'ISNI rappelle les conditions de travail déjà particulièrement exigeantes des internes :

  • 59 heures de travail hebdomadaires en moyenne (Enquête Temps de Travail, ISNI/ISNAR-IMG/FNSIP-BM, 2023), avec des gardes épuisantes jusqu'à 24h d'affilée, et des horaires imprévisibles.
  • 6 facteurs de risques psychosociaux cumulés : intensité du travail, exigence émotionnelle, manque d'autonomie, rapports sociaux dégradés, conflits de valeur, et insécurité de la situation de travail.
  • 66 % des internes avec des signes de burn-out, 52 % avec des symptômes anxieux,
  • 27 % avec des signes d'épisodes dépressifs caractérisés et 21 % des idées suicidaires (Enquête Santé Mentale, ISNI/ISNAR- IMG/ANEMF, 2024), un chiffre qui reflète la pression extrême pesant sur cette population.

Comment concilier ces conditions de travail et ces risques psychosociaux avec son handicap ? Des aménagements existent mais très peu d'internes connaissent leurs droits, l'accès à l'information n'étant pas facilité que ce soit à la faculté, à l'hôpital ou auprès de la médecine du travail. Or, sans connaissance de leurs droits, les internes ne peuvent pas faire reconnaitre leur handicap et encore moins bénéficier des aménagements auxquels il peuvent prétendre.

Connaissance des droits et accès aux ressources

Impact du handicap dans la vie personnelle et professionnelle

Suivi médical et difficultées de prise en charge

Des aménagements au compte-gouttes

Si seul un tiers des internes interrogés a bénéficié d'un aménagement de stage, la quasi-totalité indique que cet aménagement a été totalement ou partiellement respecté. Le droit aux aménagements ne concerne pas seulement le volet formation, mais aussi celui du logement. Un tiers des internes pointe du doigt un internat inadapté à leur handicap.

 

L'ISNI alerte également sur la stigmatisation et le harcèlement encore trop présents et appelle à appliquer une politique de tolérance zéro en sanctionnant par un retrait d'agrément du stage, et en engageant des procédures judiciaires contre les stages et médecins à l'origine des discriminations.

Ressentis et expériences vécues

Des solutions concrètes

L'ISNI propose des solutions au niveau universitaire pour les internes en situation de handicap avant leur internat :

  • Créer un parcours de soin pour les internes vivant avec un handicap en partenariat avec les institutions hospitalières et facultaires en lien étroit avec la médecine du travail.
  • Identifier pour chaque interne en situation de handicap une personne ressource ayant la capacité d'intervenir rapidement en cas de survenue d'événement intercurrent.

En cas de survenue d'un handicap durant l'internat :

  • Mettre en place un parcours coordonné en facilitant les démarches et en diminuant le nombre d'intervenants.
  • Renforcer la législation sur les changements de filières et de spécialités. a Permettre la prise en compte des conséquences d'une déclaration d'inaptitude par la médecine du travail.

Au niveau des stages, l'ISNI appelle à :

  • Intégrer dans le choix du stage (y compris en surnombre) la distance entre l'habitation, le lieu de travail, et le lieu d'exercice des professionnels suivant l'interne ainsi que l'accès des lieux de stage.
  • Adapter le rythme du stage et sa durée, comme c'est déjà possible pour les autres étudiants, en étalant leurs stages sur une période plus longue si nécessaire, notamment sur une durée de 12 mois.
  • Communiquer directement entre la faculté et les terrains de stage, pour faire connaître les aménagements et préserver l'interne du risque de difficultés pour faire valoir ses droits.
  • Garantir le respect des aménagements et sanctionner les manquements ou menaces.
  • Adapter l'accès aux bâtiments (y compris les internats) et l'architecture des lieux aux normes sur le handicap.
  • Renforcer et majorer les aides pour les aménagements de poste et leur accès par les internes ayant un handicap.
  • Mettre en place des structures d'écoute dédiées ou formées aux problématiques des internes en situation de handicap, permettant conseils, accompagnements, soutien.

Cette enquête est un premier pas vers un travail de fond mené avec les doyens et le ministère de la Santé. Pour concrétiser leur engagement, l'ISNI, a signé le 6 septembre 2025 la charte Romain Jacob en faveur de l'accessibilité de l'accès aux soins pour les personnes en situation de handicap.

Carla Magaud est chargée de mission Handicap à l'ISNI pour 2025/2026. Elle a piloté l'enquête sur le handicap l'année dernière, alors vice-présidente en charge du handicap et de la communication.

Vous êtes l'auteur de l'enquête nationale sur le handicap, un travail de longue haleine e£ ectué sur une année en parallèle de votre dernière année d'internat et de viceprésidente en charge de la communication et du handicap à l'ISNI. Que retirezvous de cette année de travail ?

Carla MAGAUD.- Les témoignages des internes en situation de handicap sont édifiants. Je n'ai pas recueilli un seul témoignage positif. Mais ce travail fut constructif car la diffusion de cette enquête à fait bouger les choses. Nous avons réussi à mobiliser la conférence des Doyens, la Directrice Générale de l'Offre de Soins, présentes à notre assemblée générale de début septembre. L'enquête a été partagée au niveau des internes et c'est déjà un premier pas. Concrètement, nous militons aussi pour une formation à la question du handicap pendant nos études comme c'est désormais le cas pour les Violence Sexuelles et Sexistes.

Quelle fut la principale contrainte lors de ce travail d'enquête  ?

C. M.- Le temps ! Une année c'est très court. Le questionnaire était aussi long à faire valider par le comité d'éthique et de recherche. J'aurais aimé le laisser plus longtemps en ligne pour que davantage d'internes puissent y répondre [NDLR. Un peu plus de 1 % des internes ont répondu au questionnaire soit 391 personnes]. Peu d'internes ont eu le temps d'y répondre et peu se sont reconnus car nombreux ignorent qu'ils sont eux-mêmes en situation de handicap et qu'ils peuvent bénéficier d'aménagements pendant leurs études et leur stages.

Comment peuton ne pas se reconnaître en tant que personne en situation de handicap ?

C. M.- Cela peut paraître surprenant mais on oublie que 80 % des handicap sont invisibles et peu connus, y compris par les médecins. Ce sont les handicaps sensoriels, cognitifs, psychiques comme un trouble dépressif ou bipolaire, une maladie chronique invalidante, etc. Ce n'est pas propre aux internes en médecine, c'est le cas à l'échelle nationale. Seuls 2 % des étudiants dans l'enseignement supérieur sont accompagnés par les missions handicap.

Votre enquête est soustitrée « Briser les silences, garantir les droits ». Fautil aussi libérer la parole des internes ?

C. M.- Oui, la question du handicap est toujours taboue et c'est un paradoxe. Nous sommes formés pour prendre en charge le handicap chez les patients, mais pas pour nous-mêmes ou nos co-internes ! D'un autre côté, il y a beaucoup de souffrance mentale chez les internes et c'est plus difficile de faire preuve d'empathie envers ses collègues quand on ne va pas bien soi-même. Cette enquête est aussi l'occasion de diffuser plus largement l'information aux internes, dont 70 % ne sont pas informés de leurs droits, et de briser l'invisibilisation du handicap à tous les niveaux : à la faculté, lors des stages, au CHU…

Avez-vous rencontré des obstacles lors de votre parcours d'interne ?

C. M.- Le principal obstacle est la méconnaissance de ses droits ! Au début de mon internat, je ne connaissais aucun de mes droits, ni les leviers syndicaux pour les faire respecter. En tant qu'interne en situation de handicap, nous avons par exemple dans certains cas le droit d'être en surnombre. Cela permet notamment de ne pas léser nos co-internes au niveau des plannings des gardes, si nous avons le droit d'en effectuer moins. Au niveau des terrains de stage des internes, nous défendons aussi le droit d'adapter le rythme et la durée aux besoins de l'interne, comme cela se fait déjà pour d'autres étudiants dans le supérieur ! Comme l'a dit Killian [NDLR : président de l'ISNI en 2024/2025], nous savons que ce n'est pas le nombre de jours passés sur un stage qui fait la compétence de l'interne.

Qu'aimeriezvous dire aux internes en situation de handicap qui ne savent pas vers qui se tourner ?

C. M.- Ils peuvent se tourner vers leur syndicat local, et vers le service de santé universitaire. Nous avons aussi édité un guide pratique pour les internes en situation de handicap et les aidants et une contribution dédiée. Ils sont téléchargeables gratuitement sur le site de l'ISNI.

80 % des handicaps sont invisibles

Handicap physique/moteur : Paralysies, myopathies, malformations congénitales, pathologies neuromusculaires, maladies osseuses ou articulaires, …

• Handicap sensoriel : Visuel (cécité, malvoyant, amblyopie, achromatopsie, …) ; Auditif (malentendant, surdité, troubles vestibulaires, …).

• Maladies invalidantes : Maladies chroniques pouvant causer des incapacités importantes, (respiratoires / digestives / infectieuses / neurologique, diabète, endométriose, troubles du sommeil, douleurs chroniques…).

• Handicap cognitif : Trouble du neurodéveloppement sans déficience intellectuelle : TDAH, trouble du spectre autistique, troubles des apprentissages (dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, dysorthographie), troubles du langage ; trouble de la mémoire, démence…

• Handicap psychique : Troubles mentaux invalidants sans déficiences intellectuelle (trouble bipolaire, trouble dépressif, trouble de la personnalité, trouble anxieux, schizophrénie, …).

• Handicap mental : Déficience des fonctions intellectuelles entraînant des difficultés de réflexion, trouble du neurodéveloppement avec déficience intellectuelle (trouble du spectre autistique)…

Publié le 1771938032000