Tribune libre : plaidoyer pour des sciences citoyennes

Publié le 23 May 2022 à 12:14
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Aude Lapprand est déléguée générale de l’association Sciences Citoyennes.

Docteure en physico-chimie des polymères, elle a exercé le métier d’ingénieure de recherche dans le secteur privé durant plusieurs années. Elle a rejoint l’équipe de Sciences Citoyennes par conviction et coordonne l’ensemble des activités de l’association dont l’objet principal est la démocratisation de la science.

« La recherche est un bien public. Il appartient au public de choisir où est son bien ». Jacques Testart, président d’honneur de Sciences Citoyennes.

Le 25 septembre 2018, le professeur Peter Gøtzsche a été exclu1 par un vote unanime du conseil d’administration de l’organisation à but non lucratif « Collaboration Cochrane », le réseau international de 35 000 médecins et pharmaciens qui travaillent au regroupement de données médicales scientifiquement validées, de manière accessible et résumée, en l’absence de conflits d’intérêts2. C’est justement autour de cette revendication d’indépendance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique que la réputation de Cochrane s’est construite et que le conflit avec M. Gøtzsche a explosé, à propos du vaccin contre le papillomavirus. Le médecin et chercheur danois, cofondateur de l’organisation, déplore une revue sur le sujet incomplète, ignorante de nombreux biais et les conflits d’intérêts majeurs de la plupart des 14 auteurs du 1er protocole de l’étude3.

La crise de Cochrane n’est qu’une illustration parmi tant d’autres de la difficulté d’assurer une expertise scientifique autonome et indépendante dans le domaine médical et dans l’ensemble des autres domaines scientifiques (expérimentales et sciences humaines). Notre société est la proie d’injonctions contradictoires quand les pouvoirs publics, d’un côté, en appellent à des experts indépendants et, de l’autre, encouragent fortement les chercheurs à collaborer avec le monde industriel. Or les individus sont les mêmes si ce n’est qu’ils se livrent selon la casquette (chercheurs ou experts) à des exercices différents.

Comment gouverner alors ? C’est la question que posait le sénateur Joël Labbé, en accueillant le premier des trois colloques d’un cycle organisé par l’association Sciences Citoyennes et intitulé « Pour une recherche scientifique responsable »4.

Comment gouverner quand les décisions politiques sont fortement liées à l’état des connaissances scientifiques parfois lacunaires ou influencées par leur mode de financement, faute d’un éclairage plus large que la seule connaissance technique du produit ? Ainsi, quand on est un sénateur responsable, qui faut-il écouter ? L’expert le plus fin sur les insecticides néonicotinoïdes, connaisseur sur le bout des doigts du produit qu’il a développé, ou bien les apiculteurs constatant une hécatombe dans les rangs des abeilles ? Comment légiférer sur la culture de l’huître triploïde génétiquement modifiée quand on manque de données pour documenter les fortes mortalités dans les élevages d’huîtres naturelles ? Et pour cause, c’est un même laboratoire public, l’IFREMER5, qui est à la fois détenteur du brevet sur les huîtres triploïdes et chargé de la surveillance du milieu ostréicole.

Les articulations nombreuses et complexes entre le développement scientifique, l’expertise, les choix de société sont le nerf de la guerre que l’association Sciences Citoyennes veut mener pour « permettre l’appropriation citoyenne et démocratique de la science, afin de la mettre au service du bien commun »6. Elle considère que les sciences ont été des sources d’émancipation pendant plusieurs siècles mais, devenues technosciences7, elles constituent aujourd’hui un formidable pouvoir. Or, pour servir le bien-être de l’ensemble de l’humanité, ce pouvoir requiert d’autres moteurs que la seule volonté de savoir, le désir de puissance ou les logiques du profit. Après l’ère de la « maîtrise de la nature » doit venir celle de la « maîtrise de la science » et de la citoyenneté scientifique.

L’association, créée en 2002, se donne ainsi comme objectifs de (1) réunir des citoyens et des scientifiques pour produire une analyse critique des technosciences, (2) de responsabiliser la recherche et l’expertise, (3) de réorienter les politiques de recherche et (4) de renforcer le tiers secteur scientifique 8.

Produire une analyse critique des technosciences
La 24e Conférence des Parties à la Conventioncadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP 24) se tiendra du 3 au 14 décembre prochain et devra élaborer des décisions permettant la réalisation effective de l’Accord de Paris. La présidence polonaise aux manettes pour les négociations a sélectionné trois thèmes sur lesquelles elle souhaite organiser les discussions9 :

  • La technologie : développement de solutions modernes et climate friendly, comme les transports électriques ;
  • L'homme : transition juste et solidaire dans les régions industrielles ;
  • La nature : atteindre la neutralité climatique en absorbant le CO2 par les forêts et les sols ou par la gestion des eaux.

Pour deux des thèmes mis en avant dans ces discussions politiques, on retrouve la technologie vue comme entité salvatrice des méfaits engendrés par cette même technoscience, sans que jamais le citoyen ne soit amené à se prononcer sur cette orientation des débats. Or, les technologies à émissions négatives, dont il est question sous le thème « la nature », font partie de la grande famille de la géo-ingénierie, rassemblant l’ensemble des techniques visant à contrôler le climat10. Plus de 80 % des scénarios du GIEC11 envisagés pour tenir l’objectif des 2°C impliquent un recours rapide et massif à ces technologies, dont l’efficacité et les conséquences sont très peu étudiées à ce jour. Utiliser la planète comme laboratoire mériterait un large débat, notamment sur la gouvernance de leur mise en oeuvre, mais aussi tout simplement sur les conséquences d’une mauvaise évaluation des risques, quand c’est la biosphère entière qui est en jeu. De plus, en poursuivant ces chimères technologiques, on évite soigneusement les débats autour de la réduction des émissions des gaz de serre, tout en cheminant vers des lendemains douloureux.

Absence de débats sur des recherches dangereuses, mise en avant de solutions technologiques pour contourner les questions économiques et politiques, la géo-ingénierie fait partie des controverses technoscientifiques que Sciences Citoyennes veut rendre visible dans le débat public. Comme sur quantité d’autres sujets, comme la manipulation du vivant végétal et animal (OGM par exemple), ou humain (transhumanisme par exemple), l’objectif est de ne pas laisser aux seuls experts auto-proclamés la légitimité des arbitrages politiques.

Responsabiliser la recherche et l’expertise
Pour cela, il est nécessaire d’assurer la pluralité des expressions dans le domaine scientifique et technique et de poser la question de la responsabilité individuelle et collective des chercheurs. Dès sa création, l’association a défendu des lanceurs d’alerte, certains comptant parmi ses fondateurs. Elle poursuit aujourd’hui les efforts dans ce sens avec la création de la Maison des Lanceurs d’Alerte, portée par une vingtaine d’organisations et destinée à accueillir les personnes et leurs alertes. L’initiative est soutenue, entre autres, par une lanceuse d’alerte fameuse dans le domaine médical, Irène Frachon, qui s’est, en son temps, heurtée au jeu trouble de l’ANSM12 au sujet du Médiator, ce qui vaut aujourd’hui à cette agence d’être mise en examen pour homicide involontaire par négligence. Récemment, cette agence, pourtant publique, s’est de nouveau distinguée en s’abritant derrière le secret des affaires pour bloquer l’accès à la composition complète du Lévothyrox aux associations de victimes (malades de la thyroïde). On a là un autre exemple très actuel des enjeux économiques autour de la recherche scientifique, qui illustre « l’irresponsabilité des États, enfermés dans une vision dépassée de leur souveraineté et plus préoccupés par des compétitions économiques, policières et militaires que par le bien commun des populations »13 décrit dans le Manifeste pour une Recherche Responsable, publié en 2015 par Sciences Citoyennes. Pour prolonger cette réflexion, le cycle de colloques sur la responsabilité, organisé en 2018, s’est articulé autour de trois temps forts : la responsabilité des institutions, les pratiques du métier de chercheur et les contre-modèles possibles14.

Réorienter la recherche
À l’Institut national de la recherche agronomique (INRA, principal organisme français de recherche dans le domaine agricole), seulement 35 chercheurs travaillaient il y a dix ans sur des projets d’agriculture biologique, dans une structure regroupant alors environ 9000 salariés15. Aujourd’hui, la production française en agriculture biologique peine à satisfaire le marché croissant en produits bio. Si les choix d’orientation de la recherche ne sont pas les seuls facteurs aboutissant à cette situation, les politiques de recherche sont néanmoins un vecteur très influent sur la construction de nos sociétés. Les décideurs politiques ne s’y trompent pas en consacrant toujours plus de financement à la Recherche et Développement, même en période de vaches maigres. Pour le prochain plan de financement européen de la recherche, ce sont près de 100 milliards d’euros qui ont été proposés par la Commission pour les années 2021-2017. Hélas, les recommandations de Sciences Citoyennes et d’autres ONG européennes de faire participer la société civile et les citoyens à la définition des grandes missions de la recherche européenne16 n’ont pas pesé lourd face au lobbying du monde industriel. Ce dernier est en passe d’obtenir une large part de ce financement européen, par le biais des futurs piliers « Innovation ouverte » et « Problématiques mondiales et compétitivité industrielle ». La production de connaissances est aujourd’hui davantage pilotée par des considérations économiques que par la volonté de favoriser le progrès humain et une société plus juste.

Pour opérer différemment, des procédures permettant de mieux accompagner la décision existent. Sciences Citoyennes milite depuis 2007 pour l’inscription dans la loi des Conventions de Citoyens, sorte de jury de citoyens tirés au sort, qui combine une formation préalable (où les citoyens étudient), une intervention active et transparente (où les citoyens interrogent une pluralité d’experts – de l’industrie, du monde académique et de la société civile) et un positionnement collectif (où les citoyens élaborent un avis)17. Beaucoup d’exemples suite à des expériences internationales et françaises témoignent de la capacité de ces conférences à produire des avis critiques et de qualité, sur des sujets complexes18.

Renforcer le tiers secteur scientifique
La proposition de loi sur les Conventions de Citoyens est issue d’un travail conjoint entre l’association Sciences Citoyennes et des équipes de sociologues et de juristes, réunis ensemble dans le cadre d’un projet PICRI19. À cette occasion, Sciences Citoyennes a pu directement expérimenter ses propres recommandations visant à favoriser les capacités d’expertise de la société civile (elle-même dans ce cas) et à renforcer la constitution d’un tiers secteur scientifique, dont les questions de recherche soient pilotées par les besoins sociaux et écologiques croissants actuellement négligés par les orientations scientifiques dominantes.

Outre la reconnaissance de l’expertise associative, l’association cherche à assurer un soutien pérenne à la recherche participative, entendue comme un mode de participation citoyenne à la recherche, où des membres d’une organisation de la société civile (association, ONG, groupe d’habitants ou de professionnels, etc.) s’associent avec des chercheurs académiques pour définir et mener ensemble un projet de recherche. Plus récemment, en 2018, Sciences Citoyennes a impulsé le lancement d’un nouveau dispositif de soutien20, CO3, qui démontre par la qualité et le nombre des dossiers déposés que bon nombre de chercheurs et d’associations souhaitent désormais cheminer ensemble, pour profiter de leurs savoir-faire respectifs, dans des champs de recherche socialement utiles. Si les associations de malades ont depuis longtemps fait la démonstration d’une expertise solide et constructive pour la production de nouvelles connaissances médicales, prenant en compte l’ensemble des besoins des malades (qui ne se limitent pas à la recherche de thérapies), il nous faut aujourd’hui continuer à défendre une pluralité de contre-modèles pour une recherche responsable et des sciences au service d’une société durable et de bien-être.

Agenda : Sciences Citoyennes organise le 17 décembre 2018 une soirée apéritif-débat sur le thème « Recherche médicale responsable », en présence de Jean-Claude Salomon, médecin, directeur de recherche honoraire au CNRS et Claudina Michal-Teitelbaum, médecin, intervenante dans le blog http://docteurdu16.blogspot.com/.

Le débat se tiendra dans les locaux de la Fondation pour le Progrès de l’Homme, à Paris (38 rue Saint Sabin, 11°), à partir de 19h30.

Docteur Aude LAPPAND

1 https://www.cochrane.org/news/statement-cochranes-governing-board-26th-september-2018
2 Cochrane est un organisme non-gouvernemental, indépendant et à but non lucratif. Dans ce cadre, Cochrane et toutes les entités Cochrane n’acceptent aucun don ou financement privé pouvant entraîner un conflit d’intérêts avec ses activités. Ce point est essentiel pour assurer l’impartialité et la fiabilité des informations publiées, ainsi que l’impartialité des personnes travaillant pour Cochrane. In https://france.cochrane.org/cochrane-2
3 Jørgensen L, Gøtzsche PC, Jefferson T. The Cochrane HPV vaccine review was incomplete and ignored important evidence of bias. BMJ Evidence-Based Medicine 2018; 23:165-168.
4 Les vidéos des deux premiers colloques sont d’ores et déjà accessibles sur le site https://recherche-responsable.org/
5 Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer
6 Charte de l’association Sciences Citoyennes. Voir https://sciencescitoyennes.org/
7 La technoscience recouvre l’ensemble des activités et recherches scientifiques et techniques dont le but est l’accroissement de la valeur ajoutée et du capital, soulignant le caractère intriqué, voire indissociable, de leurs liens : dans cette conception, la science étudie le monde naturel et social pour le modifier à travers des technologies pour alimenter la croissance, et corrélativement entre de plus en plus dans le champ de la propriété intellectuelle ; la technologie bénéficie directement des avancées de la science et celle-ci, réciproquement, s’appuie sur les avancées de la technologie. Le terme de la technoscience permet d’insister sur les relations systémiques fortes entre recherche et innovation.
8 Le tiers secteur scientifique regroupe les initiatives de la société civile dans lesquelles des citoyens, des militants associatifs ou syndicaux, des usagers, des praticiens construisent, ou co-construisent avec des chercheurs, les connaissances qui leur sont nécessaires. Il comporte une grande diversité de structures, de projets, d’objectifs, de moyens et de pratiques.
9 http://cop24.gov.pl/en/presidency/18 F. Jacquemot, J. Testart, M. Callon, M.-A. Hermitte, D. Rousseau. Des Conférences de citoyens en droit français, rapport de projet PICRI, 2007.
10 Voir la tribune « Capturer massivement les émissions de CO2 plutôt que de les réduire : pourquoi c’est une illusion » parue dans Bastamag, le 12 octobre 2018. Voir https://www.bastamag.net/climat-CO2-geoingenierie-emissions-negatives-croissance
11 Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat
12 Agence nationale de sécurité du médicament
13 Manifeste pour une recherche scientifique responsable, Sciences Citoyennes, Octobre 2015. Voir https://sciencescitoyennes.org/wp-content/uploads/2016/05/SciencesCitoyennes_Manifeste_FR_v1.pdf
14 https://recherche-responsable.org/
15 E. Gall, G. Millot, C. Neubauer. Faiblesse de l’effort français pour la recherche dans le domaine de l’Agriculture Biologique : approche scientométrique. Innovations Agronomiques, 4, p.363-375 (2009).
16 https://sciencescitoyennes.org/des-conventions-de-citoyens-pour-definir-la-recherche-europeenne/
17 https://sciencescitoyennes.org/convention-de-citoyens/
18 F. Jacquemot, J. Testart, M. Callon, M.-A. Hermitte, D. Rousseau. Des Conférences de citoyens en droit français, rapport de projet PICRI, 2007.
19 Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation, programme de financement de projets de recherche participative, mis en oeuvre de 2005 à 2015 par la région Île-de-France.
20 Dispositif CO3 pour Co-Construction des Connaissances. Voir https://appelsaprojets.ademe.fr/aap/CO32018-67

Article paru dans la revue “Le Bulletin des Jeunes Médecins Généralistes” / SNJMG N°22

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Publié le 1653300851000