Tous les soirs, il endort les mêmes personnes

Publié le 1652452531000

PORTRAIT

Il a dû revoir complétement ses techniques d’endormissement. Mathieu Raad, interne en 5e année d’anesthésie/réanimation a troqué les anesthésiants contre les histoires du soir, les écrans de contrôle contre une tonne de câlins. Mathieu est interne et papa. Deux fois.

Mathieu se lève quatre fois par nuit. Pourtant Timothée, son garçon de 4 mois, n’a pas pleuré et n’a pas réclamé de biberon. « Je pose ma main sur son thorax pour vérifier qu’il respire bien. J’ai la hantise de la mort subite du nourrisson », confie-t-il. C’est le revers du métier : trop bien connaître ce qui peut arriver à son enfant. « Nous avons de la chance, ils sont tous les deux en bonne santé ». Mathieu Raad a 30 ans. Il est interne en 9ème semestre en anesthésie/réanimation actuellement en anesthésie pédiatrique. Sa femme Coralie est aussi interne, en pédiatrie. Ils sont parents d’Adélie, deux ans, née pendant leur troisième année d’internat et de Timothée, né fin 2020.

Une vie de famille qui fut une évidence. « Être parent ce n’est pas une question de bon ou mauvais moment. C’est quand on a la chance d’être avec la bonne personne et d’avoir ce projet à deux », rétorque Mathieu. Qu’importe les contraintes et le rythme imposés par l’internat qui ne facilitent ni la vie de couple ni celle d’une famille. D’ailleurs, en octobre dernier, toute sa famille a failli faire les frais de la procédure administrative obtuse. « Nous avions demandé l’Outre-mer avec Coralie, pour notre dernière année en tant que Dr Junior. Nous avions bien spécifié que nous étions mariés et déjà parents d’une petite fille, se souvient-il. Quand nous avons reçu notre affection nous étions atterrés. Coralie était affectée en Martinique et moi en Guadeloupe. Ce n’est pas la porte à côté ! » Il appelle immédiatement l’ARS. « Ils m’ont répondu qu’ils ne pouvaient pas gérer les préférences de tous les petits copains et les petites copines… » Mathieu est plutôt du genre opiniâtre. Il obtient gain de cause.

Être parent ce n’est pas une question de bon ou mauvais moment. C’est quand on a la chance d’être avec la bonne personne et d’avoir ce projet à deux


Mathieu Raad a trouvé l’équilibre entre vie professionnelle et vie familiale.

6 mois off sans salaire : easy ?
La première fois où Mathieu et sa femme sont devenus parents, ils se sont arrêtés dans leur internat pendant six mois pour profiter de cette nouvelle vie à trois. Six mois sans aucun salaire à Lyon. En vivant sur leurs économies, en privilégiant les « petits plaisirs » comme Delerme1. Sans que ce soit une inquiétude plus que de raison. D’ailleurs, « à la fin du congé, j’avais très envie de reprendre et j’ai repris mon activité avec plus de plaisir que je ne l’avais quitté. Cette pause fut vraiment profitable » se rappelle-t-il. Chaque interne devrait, plus facilement, pouvoir faire une pause dans son cursus.

L’internat et la vie de famille furent possibles grâce à leurs co-internes et aux médecins, bienveillants et arrangeants pour les questions de planning ou de garde. En revanche, Mathieu regrette que la crèche de l’hôpital ne soit pas ouverte aux enfants des « étudiants en santé ». Il est encore remonté contre l’administration : « Il y a vraiment des progrès à faire de leur côté pour corriger tous ces contre-sens. De manière générale, je pense que tant que le directeur d’un hôpital ne sera pas un médecin ou un soignant, la première préoccupation restera un bilan comptable plutôt que le patient… »

  1. La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.

J’aime la vision holistique de cette spé. Nous sommes un peu les généralistes de l’extrême

« Mieux comprendre ses propres limites »
Le fait d’être parent a changé deux choses pour Mathieu Raad. La première est de vivre l’hôpital côté parent. « Notre fille, alors âgée de 10 mois, fut opérée pour une mastoïdite. J’ai fait les 100 pas devant le bloc, dans l’attente du résultat. C’est très stressant ! Heureusement j’avais une totale confiance en mes collègues et je leur en suis encore extrêmement reconnaissant ! »

La seconde est de mieux comprendre ses propres limites, dont celle de ne plus se sentir capable d’exercer en réanimation pédiatrique. « Je peux comprendre la souffrance d’un parent qui perd son enfant. Je ferai un transfert, ce n’est plus possible ». Cette empathie a pris tout son sens, un soir de garde où il a annoncé à une mère le décès de son fils d’une mort subite du nourrisson. Il se souvient d’un cri de détresse absolue, « une détresse indicible, si perçante que j’en ai encore la chair de poule en le racontant ».

Au printemps 2020, lors de la première vague épidémique, Mathieu passe 3 mois en réanimation COVID, « séparé de ma fille et de ma femme enceinte pour les protéger et ne pas risquer de les contaminer », ajoute-t-il. A la fin de la première vague, il se met en disponibilité pour 6 mois. Il en profite pour découvrir une nouvelle manière d’exercer en tant que chef de projet pour la Fondation Mérieux à Lyon. Cette fondation lutte contre les maladies infectieuses dans les pays en développement. « J’ai travaillé entre autres sur la construction d’un hôpital. En tant que médecin, j’apportais mon point de vue sur l’organisation du système de soins. Le travail en équipe et ce projet, complétement différents de mon quotidien en tant qu’interne, m’ont beaucoup plus. J’ai découvert des perspectives professionnelles que je n’aurai jamais imaginé avant. »

A Shanghai, le chirurgien est un technicien
Mathieu a choisi médecine pour « s’engager concrètement auprès des autres ». Après une première année de PACES « horrible » et un redoublement il travaille comme un forcené pour avoir le luxe de choisir sa spé. Ce sera anesthésie/réanimation. « J’aime la vision holistique de cette spé. Nous sommes un peu les généralistes de l’extrême » souligne-t-il. Néanmoins, il a dû mal à comprendre cette spécificité française qui impose une spécialité au seul regard d’un examen théorique. « C’est une aberration ! Un étudiant qui aura une excellente mémoire scolaire mais aucune qualité manuelle sera chirurgien ? »

Il compare la situation française à celle autrichienne où il a été en stage en 2013 lors de sa 4ème année d’externat. « Là-bas, tous les internes font un internat en médecine générale.. C’est seulement à la fin cet internat qu’ils choisissent une spé avec laquelle ils ont une affinité. Ils entament alors un internat de spé. Quelque part, peu importe la spécialité, généraliste, réanimateur, chirurgien, etc. ce n’est que de la forme. Car dans le fond, on prend tous soin du mieux qu’on peut des malades, on fait tous le même métier. »

Le côté globe-trotter/ curieux de Mathieu le pousse aussi à choisir des stages ailleurs, en l’occurrence à Shanghai et à Madagascar. A Shanghai, mégalopole de 26 millions d’habitants, il y a découvert l’hyperspécialisation des chirurgiens et des hôpitaux gigantesques. « Vous avez un service dédié uniquement à la hernie ombilicale, un autre à la hernie inguinale, etc. ». Mathieu est stagiaire dans le service de chirurgie du côlon gauche par coelioscopie. « Le chirurgien est un technicien, au top de sa spécialité car il ne fait qu’un seul type d’opération. Tout est millimétré, à la fois de la part des gestes du chirurgien mais aussi de toute l’équipe. C’est comme un ballet, c’est hypnotisant. »

Virage à 180° quand il part à Madagascar où le système D prime. Un système où tous les soins sont payants, y compris le matériel nécessaire au médecin. « On demandait à la famille d’acheter les gants du médecin avant de réaliser le moindre soin ! » Un autre regard sur la médecine, qui a forgé son approche holistique qu’il défend aujourd’hui.

De la Martinique au Canada
Aujourd’hui en Martinique, Mathieu jongle de nouveau avec son planning à l’hôpital, celui de son épouse et celui de leurs deux enfants. « Cela demande, évidemment, de l’organisation sans que cela soit insurmontable, souligne-t-il. Le matin, je commence tôt au bloc opératoire. Coralie emmène nos 2 enfants chez la nourrice. Je récupère les petits en fin d’après-midi ». La seule ombre au tableau est le mercredi, la nourrice ne travaillant pas ce jour-là. « Soit nous sommes de repos de garde soit nous posons un jour de congés les mercredis », précise-t-il plutôt flegmatique.

Mathieu ne compte pas s’installer en Martinique. Il aime trop découvrir de nouveaux horizons. « Si j’ai un seul conseil à partager : profitons de toutes les opportunités qui s’offrent à nous sans nous mettre des barrières nous-mêmes ! Épanouissez-vous que ça soit dans votre pratique professionnelle, votre projet familial, votre sport, votre activité associative, vos voyages autour du monde !!! »

Le prochain avion sera à destination du Canada, en novembre prochain si la pandémie le permet. Une opportunité saisie par son épouse Coralie qui a obtenu une bourse de deux ans du CHU de Montréal pour un fellowship en infectiologie pédiatrique. Mathieu la suit. Avec plaisir. Il mènera des travaux de recherche engagés dans la lutte contre les maladies infectieuses dans les pays en développement dans une perspective humanitaire avec la fondation Mérieux. Tout en accordant du temps à ses deux enfants dont il faudra laver « les bobettes2 ».
2.Culotte et slip en québécois

Article paru dans la revue “Le magazine de l’InterSyndicale Nationale des Internes” / ISNI N°26

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