Sortie à l’aquarium de Paris avec rêve d’enfance

Publié le 1652167155000

« Mais s'il y a un problème je t’appelle hein, je suis pas pédiatre moi ! »
« Oui, mais ne t’inquiète pas, ils vont bien, et la sortie est autorisée par leur médecin. C’est juste que les accompagnateurs de l’association Rêve d’Enfance sont rassurés par la présence d’un interne. »
Et voilà comment je deviens « médecin officiel » d’une dizaine d’enfants en rémission, pour une après-midi de visite à l’aquarium du Trocadéro.

J’arrive samedi midi, en plus pour une fois je n’ai pas trop la gueule de bois, et je me répète dans ma tête « non tu n’as pas peur des requins, non tu n’a pas peur des requins, non tu n’a pas peur des requins… bon si quelqu’un fait une crise d’épilepsie, tu le mets en PLS et tu appelles Caro… Enfin non tu appelles le SAMU et ensuite Caro… »

« Salut, tu t’appelles comment ? Moi c’est Arthur* ! Oh Il y a Marie qui arrive ! C’est ma copine on a fait du char à voile ensemble quand on était en week-end à Saint Malo »
« Avec Rêve d’Enfance ? »
« Oui ! On est allé tellement vite, j’ai cru que j’allais tomber, et après on a mangé des crêpes, j’ai tellement mangé que j’ai eu envie de vomir et… »
« Bonjour Marie, moi c’est Juliette »
« Oh et il y a Amel, je l’ai déjà vu, oh lui aussi ! Eh ! »
« Bonjour ! Moi c’est Olivia, et toi ? »
« Wah, elles sont trop belles tes boucles d’oreilles Olivia !! »

*Les prénoms des enfants ont été modifiés pour préserver leur anonymat

« 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8… mince il en manque ! »
« Non n’allez pas trop loin sans nous prévenir »
« Il y a une maman en retard, elle arrive »
« ... Ah c’est bon »
« 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9… Eric, il est où Eric ? Là. Ah ! 10 ! C’est bon, on peut y aller ! »

Un vrai début de Colonie de vacances. De la joie, de la bonne humeur, des retrouvailles, des « attention ! », « pas trop loin ! », « oui, oui, on va voir des requins… ». Et c’est parti. Les enfants sont adorables, je n’ai jamais compté jusqu’à dix autant de fois en une journée, mais ils n’étaient jamais très loin. On admire le banc de sardines lumineuses, les étoiles de mer rouges, les méduses volantes… Sophie me prend la main « viens, viiens, regarde ! ». Arthur me prend l’autre main « Oh la la, tu as vu ! Y’a comme un ver de terre dans le sable !! ».
Ils courent et rigolent dans tous les sens, je n’ai pas l’habitude moi, j’ai plus l’énergie d’une enfant ! Heureusement on fait une pause pour le spectacle de la Sirène. Personne n’est dupe, mais c’est une belle performance d’apnée !

Après c’est un goûter bien mérité, on peut enfin étendre ses jambes, profiter du soleil et de la vue sur la tour Eiffel, et ne pas tenter désespérément de compter jusqu’à 1, 2, 3, 4… 10 enfants ! Il faut juste faire attention parce que quand même, c’est le 4ème verre de Coca de Bastien, et il n’est pas déjà un peu hyper actif de nature, lui ?
Bref, en pleine forme, on repart vers les bassins, s’extasier devant les méduses colorées, prendre un air dégouté en caressant les gros poissons chinois, se reposer devant l’éternelle danse des requins. On termine avec passage obligé par les peluches et les épées en plastique du magasin de souvenir, et on retrouve les parents, les têtes pleines de sourires, et de souvenirs !
Vous remarquerez que je n’ai pas parlé de la maladie. Que ce texte n’a rien d’un article pour une revue de jeunes internes en médecine. Mais justement c’est peut-être bien parfois de se rappeler qu’après la maladie, qu’après les longues semaines pendant lesquels nous sommes là pour les patients, nous disparaissons dans le néant, et ils retournent à leur vie, sans nous, sans « elle » (la maladie).

Je mentirai en disant qu’elle était totalement absente. Dans quelle autre réunion d’enfant ne voit-on personne s’étonner d’une jeune fille sans cheveux ? Et puis il faut surveiller qu’Alice aie bien pris son traitement de 18h. Et que tout le monde puisse aller au soleil.
Je n’ai pas dit aux enfants que j’étais médecin. Ils ne me l’ont pas demandé.
Je les ai simplement entendu, dans cet univers favorable à leur passé, cet univers où la maladie n’est pas un grand mot, puisqu’elle est à tout le monde, l’évoquer comme elle est, une partie d’eux-mêmes, de leur passé, de leur vie. « Avant que je sois malade, j’y allais tout les ans ». « Tiens, j’ai ma carte d’invalidité s'il y a besoin ». « Moi j’aimais bien quand j’étais malade, quand j’avais la laryngite ». « Mon cancer, ils l’ont enlevé complètement. Les chirurgiens avaient dit que je perdrai peut-être l’usage d’un bras, mais non ! En plus ils ont tout enlevé. Alors que parfois ils n’enlèvent pas tout, et du coup elle repousse ».
Ici, la maladie réunit des enfants d’origines culturelle et sociale différentes, des enfants qui n’auraient jamais pu voyager, ne serait-ce que dans un aquarium, autour d’une seule et même idée, légère : vivre, tout simplement.

Juliette PETIT
Article paru dans la revue “Association des Juniors en Pédiatrie” / AJP n°13

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