Rapport moral de la Secrétaire Générale le 2 octobre 2018

Publié le 1653920500000

Le Ministère de la Santé pratique la psychologie positive

Le début de l’histoire était prometteur : les représentants des différentes organisations susceptibles de donner corps à la nébuleuse santé mentale, qualifiés en ceci ou en cela, experts de quelque chose, réunis autour de la ministre un peu avant Noël, étaient invités chacun à faire deux propositions pour améliorer la situation de la santé mentale. Représentants syndicaux de psychiatrie, nous avions droit aussi, à formuler chacun deux vœux.

Quelques jours plus tard, le SPH se devait même de remercier Madame la Ministre d’être intervenue directement pour faire annuler la directive ARS région Sud révélée par un conseiller syndical, qui transférait aux hôpitaux psychiatriques la démarche d’informer les patients étrangers en situation irrégulière des décisions préfectorales d’expulsion : en ce mois de janvier 2018, nous pouvions alors nous réjouir de cette défense de l’indépendance professionnelle en psychiatrie et de voir la discipline placée sous une inhabituelle et haute protection. Lorsque les 12 mesures du futur plan d’actions présenté au congrès de l’Encéphale, convoquaient peu après, Bonafé et Françoise Dolto au côté des neurosciences et des progrès de la génétique dans un discours rassembleur, le charme faisait encore effet.

Mais au printemps, fin de la récréation. La Ministre de la Santé signe avec le Premier Ministre en application de la 39e mesure du plan national de prévention de la radicalisation, le décret du 28 mai pour la constitution du fichier HOPSYWEB destiné à renforcer la collecte des données de tous les patients hospitalisés sans consentement, SDT et SDRE confondus. La présentation de la « feuille de route santé mentale et psychiatrie » en juin est une occasion, avec la constitution d’un comité stratégique de santé mentale nouvelle formule, de dégager syndicats de psychiatrie publique et sociologues. Et par la même, de rappeler à l’ordre les établissements psychiatriques qui se sont paraît-il, trop écartés de la médecine.

C’est que, depuis le début de l’année, quelques établissements incorrigibles ont recommencé à se plaindre d’un manque de moyens, provoquant quelques échos médiatiques et frémissements parlementaires. La modernité est rappelée en tête de file des éléments de langage : Madame la Ministre déclare aux media vouloir favoriser une vision moderne de la psychiatrie qui passera par l’intégration de tous les établissements réfractaires dans les GHT ; et c’est dans le cadre d’une vision, également moderne de la santé, qu’elle situe les liens entre médecine somatique et psychique.

A retrouver des arguments connus et utiles à ne pas s’embarrasser des spécificités de la psychiatrie pour encourager l’uniformisation et la rationalisation des organisations territoriales des soins, le SPH a contesté ce retour aux promotions des visions technocratiques. Appuyé par le dernier rapport IGAS sur « l’organisation et le fonctionnement du dispositif des soins psychiatriques » qui préconise de calquer les territoires de Santé Mentale sur les territoires de santé, et de faire correspondre les périmètres des CPT à celui des GHT, voilà encore l’appel à mettre fin à l’identité opérationnelle de l’organisation de la psychiatrie à peine conquise dans la dernière réforme de santé. En somme, le SPH vérifiait que malgré rapports, annonces et nouveau monde, la même idéologie animait les réformes depuis les années 80, en rétropédalage et refoulement du processus qui sous le Ministère d’Edgar Faure, avait fait de la psychiatrie une discipline à part entière.

Mais à lecture de cette feuille de route et plan d’actions de juin, très attendus par la psychiatrie, il faut réaliser que le mal est plus profond. Car après la « pensée complexe », un nouvel allié conceptuel est utilisé par le ministère pour rapprocher médecine somatique et psychiatrique : inédite dans un document d’orientation de politique de santé, la méditation va maintenant aider à la fusion entre corps et esprit.

En effet, apparaît dès l’action n°1 de la feuille de route l’affirmation de l’efficacité scientifique de la pleine conscience pour développer les compétences psychosociales dans l’éducation, la santé, la justice, le travail. Référentiels, formations des professionnels, sensibilisation du grand public (pourquoi pas par les conseils locaux de santé mentale et les semaines d’information en santé mentale), sont invités à en faire usage.

Passée la surprise, il faut placer cette feuille de route dans un contexte.

L’alliance entre politique publique, progrès et pleine conscience a investi l’Assemblée nationale en décembre : la députée ex ministre Delphine Batho en a eu la révélation au contact du député anglais travailliste Chris Ruane, qui depuis 2014 fait méditer pendant une heure et demi, assis dos droit, ses collègues parlementaires britanniques. Ce dernier qui témoigne être convaincu que le mindfullness est un vecteur crucial de progrès, a inspiré la députée française qui déclare dans Psychologie Magazine qu’elle est venue à la méditation par une démarche politique, par une réflexion sur le pouvoir et à la lecture d’ouvrages sur les neurosciences. Décidée à diffuser la méditation auprès des enfants à l’école, dans le domaine de la santé, et pour prévenir le burn-out au travail, elle défend que l’entraînement du cerveau ne doit pas être réservé à une élite. Elle est tout naturellement invitée à participer à des journées comme la table ronde « Vers une société bienveillante » organisé par Minfullness France en juin, où aux côtés de célébrités du petit et grand écran, elle peut réfléchir à : « Si méditer était un début de réponse pour enrayer les conflits humains qu’ils soient géographiques, climatiques, sociaux ou économiques ».

Son collègue député Pâcome Rupin, qui s’est associé à elle pour organiser les séances de méditation à l’Assemblée Nationale, semble avoir eu une intuition plus pragmatique : diplômé d’une grande école de commerce et doté d’une expérience professionnelle en coaching et en « communication non violente » avant de commencer sa carrière politique, il avance une compétence grâce à son diplôme universitaire de Strasbourg en « Médecine, Méditation et Neurosciences ».

A la lecture de l’exposé de cette action n°1 de la feuille de route, signée par le Ministère de la Santé en pleine période de grèves dans les hôpitaux psychiatriques, on plonge en pleine doctrine de psychologie positive : « Le bien-être mental est un état essentiel permettant à chacun de réaliser son potentiel, …de travailler avec succès et de manière productive et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ». Au même moment, les enceintes des établissements psychiatriques étaient couvertes de banderoles telles que : « Hôpital public mis à mort », « Ici on crève », « Patients en danger », « Hôpital de la honte ». Les médias titrent sur le malaise et la perte de sens du métier, la crise des hôpitaux psychiatriques, un secteur en état d’urgence, la colère continue, une crise qui s’éternise. Mais alors, qu’est-ce que ce plan d’actions curieusement introduit par la promotion d’une méthode de bien-être qui postule sur les compétences propres des individus ? Un malentendu fondamental, une incapacité gouvernementale ? Ou un choix délibéré de sacrifier un pan du service public ?

Cette promotion par le ministère de la Santé de la psychologie positive, peut s’éclairer par les travaux de Eva Illouz et Edgar Cabanas rassemblés dans leur tout récent livre « Happycratie ».

L’enquête qu’ils ont menée porte sur le succès croissant d’une idée apparemment simple, celle que le bonheur s’enseigne et s’apprend. Equipée d’une légitimité scientifique fournie par la naissance d’une doctrine, la « psychologie positive », cette idée a rencontré les intérêts du néolibéralisme : servir à convaincre chacun que pauvreté ou richesse, maladie ou santé, échec ou réussite, ne relèvent que de sa responsabilité ; mais aussi doper un marché très lucratif, celui des émotions.

Son inventeur, le psychologue américain Seligman, raconte dans ses ouvrages que la psychologie positive est née d’une révélation : elle l’a appelé « comme le Buisson ardent appela Moïse » alors que, nouveau président de l’American Psychological Association en 1998, il projetait de découvrir un nouveau paradigme psychologique. Il concrétise son projet en publiant en 2004 une Classification des forces et vertus humaines, manuel destiné à être le pendant du DSM et de la CIM en se consacrant, par différence, non à la maladie mais à tout ce qui est positif dans l’être humain. Présentée comme « une science se fixant pour tâche première la compréhension de ce qui fait que la vie mérite d’être vécue », la psychologie positive est alors une aubaine pour les psychologues, les auteurs de self help, de coaching, de management. Comme elle peut s’appliquer à tous les domaines, économie, éducation, santé, couple, affaires, politique, relations interpersonnelles, etc., elle diffuse en quelques années dans un réseau institutionnel, universitaire, médiatique, et financier. Avec un corpus commun d’allure scientifique, tout ce qui a trait au « développement personnel » devient la science du bonheur qui génère aussi d’énormes parts de marché par la production de revues, livres, formations, manifestations diverses.

Ainsi parée des atours de la science, elle peut être sujet de recherche et alimenter des programmes lucratifs, aussi singulier que celui mené par l’armée américaine pour 145 millions de dollars et supervisé par Seligman en 2008, chargé d’instruire les soldats sur les émotions positives et « créer une force aussi solide sur le plan psychologique qu’elle l’est sur le plan physique ».

« Happycratie » postule que la psychologie positive, en mettant le bonheur et l’individu au centre des projets, ne fait que valoriser et légitimer l’individualisme conforme aux idéologies néolibérales : l’attitude positive façonne dans le monde du travail, de meilleurs salariés, productifs et flexibles. Parmi d’autres, Google encourage ses salariés à pratiquer la méditation car elle peut améliorer leur productivité. En France, une coache en entreprise et une DRH viennent, après « J’arrête de râler » et « J’arrête de râler contre mes enfants » de sortir « J’arrête de râler au boulot », qui promet grâce à des exercices de psychologie positive et à la méditation, de faire émerger en 21 jours, un sentiment de bien-être et une posture plus satisfaisante au travail…

Sur le plan des politiques publiques, la « formule du bonheur » théorisée par Seligman qui attribue aux facteurs volitifs, émotionnels et cognitifs, 40 % des parts de bonheur de l’individu, le reste étant attribué à la génétique et aux facteurs externes, présente de l’intérêt : déclinée en « solution des 40 % » par Sonja Lyubormisky dans un best seller, cette formule permet d’exploiter l’idée que chacun doit tirer le meilleur parti de ses 40 % en changeant sa manière de penser, de ressentir, de se comporter au quotidien, plutôt que se fixer sur les facteurs extérieurs qui ne peuvent être changés, voire même, ne sont pas utiles à changer. Idée captivante, puisque si le bonheur est le simple effet d’un effort personnel, voilà réglé le problème de devoir imaginer les changements sociopolitiques pour agir sur les facteurs extérieurs.

Un petit chapitre du livre est consacré à la pleine conscience et décrit comment cette thématique a été intégrée à grande vitesse dans les politiques publiques, dans des programmes de santé à bas coût, tels que pour les sans-abris à Madrid, pour les femmes afroaméricaines marginalisées à Chicago, pour les détenus en Inde…

En France, la ministre affirmait il y a quelques jours à propos des déremboursements, être trop rationnelle pour prescrire de l’homéopathie. Si elle peut présenter un plan d’actions introduit par la pleine conscience, il est intéressant de se pencher sur la valeur scientifique des méthodes annoncées.

Le Dr Christophe André assure que le succès actuel de la pleine conscience repose sur le « trépied moderne de la laïcité, de la facilité d’accès et de la validité scientifique ». Il s’appuie sur le fait qu’aux origines, est un chercheur en biologie passionné de yoga, Jon Kalat-Zinn qui a donné sa valeur tout à la fois laïque et thérapeutique à la méditation en créant dans les années 80 des programmes MBSR dans des cliniques spécialisées en réduction du stress. Vraiment laïque ? La question fait débat parmi ses promoteurs, mais tous s’accordent sur sa valeur scientifique, surtout si elle est défendue par un diplômé en sciences. C’est un professeur de physique, Arthur Zajonc, qui en 2012 dans son livre « La Méditation, une recherche contemplative » explique en quoi la méditation est scientifique : « La science contemplative recherche la même objectivité que la science conventionnelle, mais… là où la science conventionnelle cherche à se désengager de l’expérience directe par souci d’objectivité, elle cherche l’engagement dans l’expérience directe, …, parvenant à l’objectivité par la connaissance de soi ». Bon, il faut accepter que cette conception de l’objectivité résulte d’une habile synthèse entre son statut de Professeur de physique, et de président de l’institut Mind and life, dont le but est de favoriser l’apport mutuel entre la science et le bouddhisme.

En France, c’est Mathieu Ricard, biologiste et moine bouddhiste, qui s’est offert lui-même comme objet de recherches des neuroscience sur la méditation, et qui fait redécouvrir la plasticité neuronale de l’adulte, déjà révélée avec les apprentissages chez les musiciens. Cette science a même un nom : neuroscience contemplative ; et un Diplôme Universitaire pour former des médecins.

Face à tant de démonstrations, il n’y aura que les esprits chagrins pour donner du crédit aux résultats de méta analyses des études faites sur les effets thérapeutiques de la pleine conscience, et qui concluent à de fréquents biais de publication. Son caractère scientifique ne saurait donc faire de doute, et selon la page internet d’un des nombreux experts de la méditation qui vend des cours individuels ou collectifs : « Cet outil d’observation revêt un caractère scientifique puisqu’il... s’agit... de voir par soi-même la Vérité essentielle qui… ne peut être comprise parce qu’elle se trouve audelà des limites de la logique de l’esprit, ..., de la même façon que le pourquoi de la rondeur de la terre ou du caractère mouillé de l’eau ne peut être expliqué ».

Pour ne pas céder à la tentation de jeter toute une feuille de route santé mentale ministérielle, au domaine contemporain de la post-vérité, alimenté de néosciences et de bullshit (remis au goût du jour, par Sébastien Dieguez, depuis le concept du philosophe analytique Harry Frankfurt, dont le livre a été traduit dans sa version française par « De l’art de dire des conneries »), il faut au moins chercher dans le Plan santé présenté par le chef de l’Etat, de quoi donner du sens à ce plan d’actions.

Depuis l’exposé de la stratégie nationale de santé qui promettait un plan dès janvier, les annonces ont entretenu le suspens jusqu’à la présentation de « Ma santé 2022 », quelques jours avant la date butoir du PFLSS 2019. L’ambition présidentielle annonce un système de santé pilier de l’État-providence du XXIe siècle, avec une organisation pour les 50 ans à venir, mais dont les effets ne se feront sentir que dans 10 ou 15 ans. Aucune référence à la psychiatrie n’y est faite, aussi faut-il se résigner à chercher entre les lignes de quoi interpréter la déclinaison pratique de la feuille de route pour la santé mentale présentée 3 mois plus tôt.

On peut d’abord noter une convergence de diagnostic, entre le discours présidentiel introduit par le mal être des soignants et l’action n°2 de la feuille de route qui entend « Développer des actions de prévention de la souffrance psychique au travail », prioritairement ciblées sur les professionnels de santé, établissements sociaux et médico-sociaux. Là où le discours évoque un mal être « installé profondément » en rapport avec l’évolution des conditions d’exercice, la feuille de route santé mentale, note que « ce sont des métiers qui portent en eux » des facteurs de stress et des risques professionnels, « face à un environnement de travail en évolution constante » : autant dire que désigner ainsi le mal être des soignants, revient à en faire un mal constitutionnel, qui justifie qu’il n’y aura « pas de réponse en dépensant plus ». A côté de quelques investissements pour équiper en matériel soulageant les personnels et une amélioration des locaux, les actions consisteront pour l’essentiel, à améliorer les capacités des soignants eux-mêmes : observer, former à la qualité de vie au travail, s’appuyer sur les expériences de cluster (c’est-à-dire les réseaux). Ceci semble faire écho avec la foi dans le pouvoir de l’individu, chère à la psychologie positive et utile au néolibéralisme. Si ce n’est déjà fait, la méditation pleine conscience pour que les soignants en grève fassent résilience, ne devrait pas tarder.

Pour « Ma santé 2022 », les outils numériques et l’intelligence artificielle fondent la révolution profonde de la pratique médicale. Côté feuille de route santé mentale, c’est l’action n°7 qui promeut la santé mentale 3.0. Mais comme le montre le document, la santé mentale est déjà largement investie, notamment dans sa dimension « promotion du bien-être » par les applications et objets connectés, les serious games thérapeutiques. Là où on aurait pu espérer un peu de régulation, de contrôle de validité scientifique ou de prévention du risque de rejeter du système de santé les patients réfractaires ou inaccessibles au numérique, l’action annoncée se contente de prévoir un rapport sur l’impact de la participation des personnes au développement de ces dispositifs : un patient parfaitement connecté se contentera-t-il de moins de soignants, pourrait être une reformulation de la question.

Pour ce qui est de l’impact de ces outils de révolution numérique sur les psychiatres, des universitaires convaincus et membres du réseau FondaMental s’en sont chargés. Une étude, « le concept de phénotype digital à l’épreuve de la culture de métier de psychiatre » nous classe en 3 catégories selon notre acceptabilité des technologies : de « forte » à « faible acceptabilité », les psychiatres pourront se reconnaître dans un profil de « scientifiques », 25 % et de sexe masculin, par différence avec les « psychologiques », 25 % et de sexe féminin, les « intermédiaires » étant a priori asexués. La portée scientifique d’une telle étude ne saurait être mise en doute.

On interprètera librement, à l’éclairage de l’intérêt du numérique pour constituer des fichiers, l’action n°3 de lutte contre la stigmatisation de la maladie psychique mise en perspective avec l’extension du fichier HOPSYWEB de fichage des patients par le décret du 23 mai. Obscurantiste avisé, le SPH dépose un recours en annulation au Conseil d’Etat contre ce décret sur des motifs qui seront exposés en table ronde pendant le congrès.

Cette intelligence artificielle si valorisée aurait bien mérité d’être abordée sous l’angle de la prise en compte des particularités de la psychiatrie dans le développement du DPI, notamment dans la perspective des GHT et de l’obligation de faire converger les systèmes d’information des établissements. Exprimées aux Journées nationales de l’information médicale, les préoccupations paraissent pourtant bien légitimes. La préconisation de l’ANAP de développer un DPI unique pour la psychiatrie et les disciplines non psychiatriques néglige des spécificités telles que les « actes multiintervenants et multi-participants » recueillis dans le RIMP, ou le respect de confidentialité d’éléments liés aux soins sans consentement, ou encore la nécessité de gérer l’échéancier des certificats et des pièces administratives.

Pour ce qui est des enjeux financiers de la santé mentale 3.0, opportunité de croissance économique, ils sont parfaitement assimilés par le ministère de la Santé, qui soutient financièrement depuis plusieurs années par l’intermédiaire de la DGOS et de l’agence ASIP santé, des projets innovants en régions. La ministre Agnès Buzyn, VRP de la santé numérique à l’occasion de la visite d’Etat du président en janvier, a d’ailleurs signé avec son homologue chinois « un accord-cadre de coopération » en intelligence artificielle appliquée à la santé.

Le discours présidentiel annonce un renforcement de l’incitation financière à la qualité des établissements, annonce suivie d’effet dans le PLFSS 2019 qui multiplie par cinq le montant de cette dotation. Mais déjà prêt à la retirer, puisque, pour la première fois, le projet de loi prévoit une pénalité lorsque les établissements n’atteindront pas un seuil minimum de ces critères dont la liste a été publiée par arrêté en mars. Destinée à s’appliquer aussi aux établissements psychiatriques, on ne voit pas en quoi, dans des hôpitaux psychiatriques étranglés par des plans de retour à l‘équilibre et privés de personnels pour faire face aux afflux de demandes, cette promotion d’une qualité monnayée, aidera à bien soigner.

Et en sachant que cette qualité, dans la feuille de route santé mentale, est assortie dans une action n°29, de la nécessité pour la psychiatrie de « renforcer la logique de la preuve » pour l’évaluation des pratiques, il est encore permis de méditer : en effet, depuis 2017, les recommandations HAS valident l’utilisation de la méditation pour la prise en charge du burn-out, à côté des thérapies cognitivocomportementales et de la relaxation.

C’est sans faire aucune référence aux organisations spécifiques, pourtant supposées acquises depuis la loi de santé pour la psychiatrie, que le plan de santé présenté par le président établit que les établissements devront s’organiser selon 3 niveaux : soins de proximité, soins spécialisés, et soins ultraspécialisés. Quand on ajoute qu’il préconise que la réflexion doit intégrer le secteur privé, on est à 2 doigts de reconnaître les propositions du SPH pour la création de GCS établissements de santé mentale, au moment de la loi HPST ! Mais il suffit de se tourner vers la feuille de route santé mentale pour vérifier que, bien que visionnaire, le SPH n’aura pas réussi à franchir les barrières du manque d’inventivité ministérielle : les actions portant sur les « parcours de soins coordonnés et soutenus par une offre en psychiatrie accessible, diversifiée et de qualité » redistribuent les opinions qui ont eu la faveur des réunions pour l’élaboration du décret PTSM. Et s’il semblait malaisé pour les rédacteurs de ce document, de ne pas citer le secteur, auquel la psychiatrie publique semble tant tenir, on remarquera que c’est pour le « tourner résolument vers l’ambulatoire », avec une continuité qui ne l’attache pas obligatoirement à sa partie hospitalière.

Alors certes, tout n’est pas à jeter dans le plan d’actions santé mentale : conformément aux premières annonces, la pédopsychiatrie bénéficie d’une attention particulière avec son inscription dans 3 actions parmi ces 37 mesures... Mais globalement, avec les actions de fin de document qui annoncent un budget simplement préservé, et un déficit chronique, ce n’est pas la psychiatrie qui devrait peser sur le taux de progression de 2,5 % d’ONDAM.

On remarquera aussi que, si les hôpitaux, les établissements publics, l’exercice public, sont cités dans le discours présidentiel, le service public lui, n’y est pas. Et la modernisation, encore, du statut de PH, prévoit de faciliter l’exercice en secteur libéral. Le plan d’action publique 2022, finalement enterré cet été, suggérait d’ailleurs que la gestion des carrières de médecins hospitaliers ne soit plus centralisée, mais attribuée aux établissements.

Cet état-providence du 21e siècle dont le nouveau système de santé devra être un pilier, aura donc peut-être moins d’état. Quand à la providence, selon Régis Debray, la République s’en était détachée en coupant la tête de son roi qui détenait son pouvoir de Dieu. Il n’est donc pas certain qu’elle puisse compenser la différence.

A moins que...

Dans 2 jours, la fondation FondaMental associée à l’Institut Montaigne, boîte à idées proche du pouvoir actuel, donnera au Palais Bourbon les solutions qui permettront de « faire entrer la psychiatrie dans le 21e siècle », postulant sans doute que l’y attend l’état providence du président. L’attention des medias tournée vers les hôpitaux psychiatriques en crise a offert une tribune bien pratique à la fondation, qui défend comme principale réforme d’organisation de la psychiatrie, la création d’un institut national chargé de contrôler les pratiques, leurs performance, et pourquoi pas les financements. Et bien sûr de piloter la recherche. Sa directrice n’hésite pas, pour argumenter l’intérêt de ce futur institut, à rapprocher les problématiques de la santé mentale avec celle du cancer, et à vanter les avancées dues à l’institut national du cancer (on se souviendra peut-être que la ministre actuelle avait préalablement piloté le plan cancer). Pour le reste, après 20 ans de plans et rapports sur la psychiatrie, les mesures sont du registre de l’enfoncement de portes ouvertes : un niveau de recours spécialisé, multidisciplinaire et personnalisé ; une prise en charge globale des patients par la mise en place de réunions de concertation pluridisciplinaires ; les équipes mobiles pour diminuer le recours à l’hospitalisation ; faciliter l’accès aux soins en remboursant les thérapies adaptées ; mesurer la qualité des soins grâce à l’évaluation faite par les patients ; agir sur le mode de financement pour accélérer la diffusion des pratiques innovantes.

Il faudrait tout de même que ses collègues fassent avec sa vision particulière sur les différents courants de la psychiatrie qui seraient alors placés sous le contrôle d’une seule agence : lors d’une audition au sénat en 2017, elle critiquait la trop grande différences des points de vue des personnes qui composaient l’ex Conseil national de santé mentale.

Aujourd’hui, le secteur psychiatrique reste un repère pour la psychiatrie publique, en termes de continuité des soins, et parce qu’à ce jour aucun modèle reproductible d’organisation n’a fait ses preuves. Il reste valable tant que les missions de secteur public disent encore quelque chose à quelqu’un, et qu’elles peuvent guider un projet politique. Mais il a évolué : comme pour la médecine et la chirurgie de service public, il subit les réductions des dépenses publiques, et les effets de démographie. Il tient peut-être aussi, et malheureusement, sa résistance du rapport que la psychiatrie entretient avec la contrainte aux soins, et l’on voit bien les offensives réitérées pour en faire un élément d’ordre intérieur : les gouvernements ne peuvent courir le risque de le faire disparaître complètement. Mais c’est aussi sa faiblesse et rien ne protège fondamentalement la psychiatrie publique des apprentis sorciers.

Depuis des années, le SPH pratique l’exercice délicat d’anticiper certaines évolutions, d’accompagner et soutenir ceux qui ont à souffrir de leurs effets, de préférer la diversité aux discours dominants, et de choisir les contre pouvoirs plutôt que leurs excès. Cette AG est placée dans cette continuité, mais dans un nouveau contexte de crise pour la psychiatrie. Le choix des thèmes d’ateliers et de tables rondes en a tenu compte : demain, certains de nos collègues mobilisés, parfois depuis des mois dans leurs établissements, pourront témoigner, et alimenter les réflexions sur une action syndicale sans cesse réinterrogée face à la surdité gouvernementale et aux effets des lobbyings, et pour laquelle il est vérifiée que les modes d’actions doivent se diversifier. L’image de la psychiatrie n’est pas gratifiante, patients et soignants étant renvoyés dans le même champ d’incompréhension, et la communication syndicale en psychiatrie peut aussi en ressentir les effets : un atelier sur les relations média - psychiatrie abordera cet aspect.

Nous avons constitué, malgré les défections devenues habituelles des personnes du Ministère, un programme de travail où les invités apporteront leurs analyses, et vous permettront d’avoir les éclaircissements et la stimulation nécessaire à l’exercice de notre métier. Le tout dans une ville et un lieu dont on ne saurait se plaindre, grâce à l’investissement sans faille des membres du bureau syndical et de la SIP...

Bons travaux et bonne AG à tous.

Isabelle Montet,
Secrétaire Générale

Article paru dans la revue “Le Syndical des Psychiatres des Hôpitaux” / SPH n°16

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