Prévention du harcelement scolaire

Publié le 23 Feb 2023 à 13:56
#Médecin généraliste

Prévention du harcelement scolaire

Quel rôle pour le médecin généraliste ?

En France, un enfant sur 10 serait chaque année victime de harcèlement scolaire, soit près d’un million de victimes. Par ailleurs, 20 % des jeunes de 8 a  18 ans déclarent avoir déja  été la cible de cyberharcèlement, d’apres une étude réalisée en 2021 par e-Enfance, l’association de protection de l’enfance sur Internet, et la Caisse d’Epargne.

Face à ce fléau, le médecin généraliste a un rôle clé à jouer en matière de prévention. Garant de la bonne santé physique et psychique de ses patients, il peut accompagner les jeunes victimes autant que leurs parents, souvent démunis pour détecter les signaux de malêtre et faire face à la situation. Quelques clés d’explication dans le livre « J'aide mon enfant à dire stop au harcèlement », de Marie-José Gava et Sophie de Tarlé.

Que recouvre précisément la notion de harcèlement scolaire ?
Il convient avant tout de distinguer le harcèlement d’une dispute ou d’une bagarre entre éleves. On retiendra trois critères. Premièrement, il faut que les agissements en cause soient intentionnels. Autrement dit, qu’il y ait une volonté délibérée de nuire d’un ou de plusieurs éleves a  l’encontre d’un autre. Ces agissements malveillants pouvant avoir des répercussions sur la santé physique et/ou psychique.

En second lieu, ces agissements se répètent dans le temps et s’inscrivent dans la durée. Enfin, on parle d’agissements asymétriques. Il s’agit d’un rapport de force l’encontre d’une victime isolée et dans l’incapacité de se défendre. Pour résumer, nous retiendrons la définition de référence proposée par Hélène Romano, Docteur en psychopathologie : « Le harcèlement scolaire correspond  à tout acte intentionnel répété et commis par un individu ou un groupe d’individus sur un éleve, quel que soit son âge, au moyen de mots (insultes, humiliations, menaces, moqueries), de gestes (agressions physiques, atteintes sexuelles), d’écrans (cyberharcèlement) et/ou dégradation matérielle de ses biens personnels. Ces agissements hostiles réitérés, qui relèvent de violences psychologiques, physiques, sexuelles ou matérielles, visent sans aucun bénéfice direct à  blesser l’autre, à  l’isoler et à  le détruire psychiquement, dans un climat entretenu de terreur psychique.

Le harcèlement scolaire conduit a  de multiples conséquences somatiques, psychiques, familiales, sociales et scolaires, susceptibles d’hypothéquer durablement la vie de cet enfant ou de cet adolescent ».

Comment ce phénomène se propage-t-il ?
Le harcèlement prend vigueur sous l’effet conjoint de trois actions :

-La domination : Bien souvent, le harcèlement n’est pas le fait d’un seul enfant. L’auteur des faits tisse autour de lui un réseau de complices témoins de ses actes. Son objectif : renforcer son pouvoir et marginaliser sa cible. Or, les témoins se taisent souvent, de peur d’être a leur tour dans le collimateur ; ils vont ainsi implicitement courber l’échine et servir la cause du leader. Le harcèlement prend alors une tournure collective.

-L’isolement : Privée d’appuis et d’alliés, la victime se replie sur elle-même et s’isole de plus en plus. Ses défenses lui font défaut pour contrer cette campagne de harcèlement.

Elle ne peut plus faire face.
-L’encouragement : Soutenu directement ou non par ses pairs, l’auteur du harcèlement se sent plus fort. Leur présence tacite a ses cotés le galvanise, ce qui renforce sa violence. Ceux qui font semblant de ne rien voir participent aussi indirectement au harcèlement.

Pour compléter cette description du phénomène, la pédopsychiatre Nicole Catherine insiste sur l’incompréhension de la victime face a  ce qui lui arrive. Sans réaction, elle encourage ainsi inconsciemment son ou ses harceleurs a  continuer leur campagne destructrice. La « cécité
des adultes » contribue également a  basculer vers une situation de harcèlement : les adultes (corps enseignant, parents…) ne se rendant pas forcément compte de la répétition des actes malveillants.

Par quoi se manifeste le harcèlement ?
Le harcèlement moral peut se manifester par :

- Des mots blessants ;

- Des insultes ;

- Des menaces ;

- Des rumeurs ;

- Des moqueries ;

- Des comportements hostiles ;

- Des silences ;

- Des punitions et sanctions inexpliquées.

Dans la littérature sur le harcèlement scolaire, on identifie en général six formes de harcèlement : le harcèlement moral, le harcèlement physique, le harcèlement sexuel, le harcèlement alimentaire (mayonnaise renversée dans le cartable, eau versée dans l’assiette…), le harcèlement matériel (détérioration du matériel de travail, vêtements déchirés, vol de stylos…), et le cyberharcèlement (insultes sur les réseaux sociaux, chantage à la webcam…). Cette dernière forme de harcèlement est particulièrement toxique car elle peut avoir lieu jour et nuit. Ce qui place la victime dans un climat d’obsession et d’insécurité permanente, du fait des ravages sans limites que peut produire le cyberharcèlement (création de fausses identités ou de fausses pages par exemple).

Quelles peuvent être les conséquences du harcèlement sur la santé de l’enfant ou de l’adolescent ?
Le harcèlement scolaire, qu’il ait lieu dans la cour de l’école ou sur Internet, n’est pas un phénomène anodin. Le rôle du médecin auprès des jeunes victimes est donc crucial. De même qu’auprès des parents qui, par méconnaissance, ne perçoivent pas toujours assez tôt les signaux faibles révélateurs d’une situation de mal-être.

Or, les conséquences du harcèlement sur l’enfant sont souvent dramatiques et peuvent entraîner :

-Des troubles du comportement ;

-Une perte de confiance en soi et de l’estime de soi ;

-Des troubles de la socialisation ;

-Des difficultés scolaires ;

-De l’absentéisme ;

-Du décrochage scolaire ;

-Des pathologies anxiodépressives ;

-Des répercussions dans sa vie personnelle et professionnelle ;

-Des pulsions agressives ;

-Des conduites suicidaires ;

-Une augmentation des risques de violence intrafamiliale et de délinquance a  l’âge adulte.

Le tableau ci-dessous (source : Organisation Mondiale de la Santé) concerne les adultes, mais la plupart des troubles mentionnés peuvent aussi s’appliquer aux jeunes.

Les troubles liés au harcèlement

Troubles psychopathologiques :

- Apathie

- Humeur dépressive

- Réaction de peur

- Réaction d’évitement

- Absence d’initiatives

- Versatilité

- Insomnies

Troubles psychosomatiques :

- Hypertension artérielle

- Palpitations

- Tachycardie

- Migraines

- Perte de poids

- Douleurs articulaires

- Maux d’estomac

- Ulcères

- Chute de cheveux

Troubles du comportement

- Troubles de la nutrition

- Consommation accrue d’alcool, de tabac, de médicaments

- Dysfonctionnement sexuel

- Isolement social

- Réactions auto et hétéro-agressives D’une façon générale, la dépression et les troubles anxieux généralisés sont les symptômes les plus fréquemment diagnostiqués chez les victimes, a  la suite d’une situation de harcèlement, de même que l’on constate un état de stress post-traumatique, prolongement dans le temps de l’impact du harcèlement moral. Des chercheurs parlent d’état de « stress consécutif à  des contraintes prolongées » (Prolonged duress stress disorder, Stradling Scott, 1993).

Dans une récente étude exploratoire auprès de 812 personnes, la psychologue clinicienne Laura Pezzali a montré que le harcèlement scolaire peut avoir un impact sur le long terme dans sa vie d’adulte. Cela peut se traduire par un niveau plus élevé d’alexithymie et un niveau plus faible de soutien social perçu. L’alexithymie renvoie a  la difficulté a  identifier, différencier et exprimer ses émotions et parfois celles d’autrui.

La chercheuse estime également probable que les jeunes ayant subi un harcèlement scolaire soient plus vulnérables a  d’autres formes de harcèlement a  l’âge adulte. La confiance en soi, l’estime de soi ou l’aptitude a  nouer des liens dans un groupe étant atteintes.

De quelle manière intervenir pour sensibiliser les parents dans leur rôle de prévention ?
Le harcèlement scolaire est un phénomène multiforme qui n’est pas évident à déceler. Bien souvent, les parents sont démunis et ne savent pas comment réagir quand ils s’aperçoivent

– parfois tardivement – que leur enfant est la cible d’agissements inappropriés. En tant que médecin, vous pouvez les alerter sur un certain nombre de signaux faibles. Les signaux relevant de la santé et de l’état psychologique sont de trois ordres :

Les symptômes somatiques

- Problèmes digestifs (vomissements, diarrhées, crampes d’estomac, etc.) ;

- Incontinence urinaire ;

- Difficultés respiratoires ;

- Infections.

Les symptômes émotionnels

- Irritabilité, l’agressivité ;

- Anxiété ;

- Tristesse, déprime, perte de plaisir ;

- Autodévalorisation. Les symptômes cognitifs

- Oublis fréquents ;

- Troubles du langage (bégaiement, zézaiement, etc.) ;

- Idées confuses.

Le premier conseil à donner aux parents est d’être attentif aux signaux d’ordre général tels que les changements d’humeur, de niveau d’énergie, les troubles du sommeil ou de l’appétit.

Les signes excessifs d’inquiétude, de gêne ou de nervosité peuvent aussi laisser supposer que son enfant est fragilisé. Plus précisément, au niveau psychologique, il convient d’être attentif aux symptômes somatiques : problèmes digestifs, crampes d’estomac, vomissements, difficultés respiratoires… Les symptômes émotionnels doivent aussi alerter : agressivité, tristesse, auto-dévalorisation… De même, les oublis fréquents, les idées confuses ou les troubles du langage sont des symptômes cognitifs qui doivent attirer l’attention. Parmi les symptômes comportementaux, les perturbations alimentaires ou les comportements d’évitement ne sont pas à négliger. Enfin, certains indicateurs doivent alarmer les parents tels que les vêtements déchirés, le matériel scolaire abimé ou volé, ou un refus soudain de déjeuner à la cantine… Tous ces symptômes peuvent devenir véritablement préoccupants lorsqu’ils se cumulent et se répètent de façon anormale. Dans notre livre, un test complet réalisé par un psychologue clinicien aidera les parents à détecter tous ces signaux préoccupants de mal-être. L’objectif étant de leur donner des clés pour réagir, de façon adaptée, à tous les niveaux du processus de harcèlement, que ce soit sur le plan comportemental ou juridique. Et ce, avant que le processus de harcèlement brise la confiance en soi de la jeune victime. En matière de harcèlement, s’il n’y a certes pas de recette miracle, il y a néanmoins des outils, des stratégies et des comportements qui peuvent aider à affronter les situations difficiles.

Quel peut être le rôle des parents dans la lutte contre le harcèlement ?

Tout ne doit pas reposer sur la capacité des parents à bien armer leurs enfants. Cependant, leur rôle est essentiel dans la prévention du harcèlement et, en particulier, du cyberharcèlement.

Les parents doivent en effet sensibiliser très tôt leur enfant aux risques d’Internet, en l’incitant à contrôler sa présence et son image sur les réseaux sociaux. En lui expliquant par exemple de façon argumentée pourquoi il n'est pas conseillé de s’afficher sur Internet sans filtres ni précautions. Il ne s’agit donc pas de poser des interdits mais d’alerter l’enfant sur les dangers de la toile. Si celui-ci a tendance a raconter sa vie en ligne, a divulguer ses secrets les plus intimes, c’est peut-être aussi le signe qu’il a besoin de capter l’attention de ses pairs, voire leur sympathie. Cette « cyber-affection » représente une forme de lien social, mais elle ne doit pas représenter toute la vie de l’enfant.

Quoi qu’il en soit, protéger tous les appareils de la maison est une règle de bon sens si on entend juguler certains risques, en particulier de harcèlement. Il existe de nombreuses applications de contrôle parental a  télécharger, gratuites ou payantes.

Au-delà des écrans, le conseil à donner aux parents est d’inciter leur enfant à se déconnecter plus souvent, en sortant du monde virtuel, en nouant des contacts bien réels avec un réseau d’amis, et en pratiquant une activité physique déstressante qui permet de décharger du stress et de stimuler la bonne humeur.

Quelle place accorder au dialogue et aux relations sociales ?

En prévention, on ne rappellera jamais assez l’importance d’offrir à son enfant un cadre sécurisant et rassurant où le dialogue est essentiel.

Aider son enfant a purger ses tensions intérieures, en l’incitant a exprimer son ressenti est essentiel en effet à son bien-être. De nombreuses études ont démontré que le lien et le soutien social ainsi que les liens de parentés sont essentiels au bien-être et à la santé des êtres humains. C’est ce qui va en l’occurrence permettre aux enfants de se forger une sorte de bouclier de protection pour amortir les coups durs dans la vie. Ainsi, des recherches menées au Canada ont montré que le soutien émotionnel offert par un cercle d’amis permet de modérer les sentiments de détresse psychologique, de favoriser l’intégration sociale et, ce faisant, d’empêcher le harcèlement. A contrario, le fait de constamment ressasser ses problèmes avec un(e) seul(e ) ami(e) pourrait avoir pour effet d’intensifier la détresse psychologique.

Marie-José GAVA
Médiatrice, co-auteur du livre « J’aide mon enfant
à dire stop au harcèlement »
ESF Sciences humaines)

Bibliographie

  • Bellon J.-P., Gardette B., Harcelement et cyberharcelement a  l’école, ESF Sciences humaines, 2019.
  • Braconnier A., Optimiste, Odile Jacob, 2015.
  • Catheline N., Le Harcelement scolaire, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2018.
  • Cyrulnik B., Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 2002.
  • Dewulf M.-C., Stilhart C., « Le vécu des victimes de harce lement scolaire », Médecine thérapeutique pédiatrie, volume 8, n° 2, mars 2005.
  • Gava M.-J., Chavanis J.-L., Outils et pratique de la médiation, InterÉditions, 2019.
  • Gava M-J., De Tarlé S., J’aide mon enfant à dire stop au harcèlement, ESF Sciences humaines, 2022.
  • Romano H., L’Enfant face au traumatisme, Dunod, 2013.
  • Romano H., Harcelement en milieu scolaire : victimes, auteurs, que faire ? Dunod, 2015.

Ressources

30 20

Ce numéro vert instauré par les pouvoirs publics, permet aux jeunes d’être écoutés par des spécialistes.

Fil Santé Jeunes

0 800 235 236

www.filsantejeunes.com

Une ligne d’écoute, d’information et d’orientation. Contacts avec des professionnels (psychologues, médecins, etc.) ou avec d’autres jeunes.

Inter Service Parents

01 44 93 44 93

Ce service d’écoute, de conseil et d’orientation assure un accompagne- ment anonyme et confidentiel.

Une ressource utile aux parents et aux fa- milles ainsi qu’aux professionnels.

Net Écoute

0 800 200 000

Un dispositif dédié au phénome ne de harcelement sur internet : http:// www.netecoute.fr

Se protéger du cyberharcelement

3018

www.e-enfance.org

Reconnue d’utilité publique, cette association est précurseur dans la protection de l’enfance sur Internet et l’éducation a la citoyenneté numérique.

 Article parue dans la revue “Le bulletin des jeunes Généralistes ” / SNJMG n°35

L'accès à cet article est GRATUIT, mais il est restreint aux membres RESEAU PRO SANTE

Publié le 1677157008000