Médecine d’ailleurs : être pédiatre en Algérie

Publié le 1652172889000

Ghania a choisi durant un an de prendre un poste de faisant fonction d’interne en Ile-de-France en néonatologie. Elle est originaire de Kabylie, une région du Nord de l’Algérie. Elle est diplômée de l’université d’Alger et est déjà pédiatre depuis 2013. Là-bas elle a surtout travaillé à l’hôpital, en particulier au CHU de Tizi-Ouzou en Kabylie et dans le grand Sud.

Bonjour Ghania, est-ce que tout d’abord tu peux nous parler de la région d’où tu viens ? Est-ce là où tu as fait tes études ?
La Kabylie est une région du Nord de l’Algérie à une centaine de kilomètres à l’Est d’Alger. Elle est bordée au Nord par la côte méditerranéenne mais c’est surtout une région montagneuse. Je viens d’un village de Grande Kabylie dans les montagnes près de la ville de Tizi-Ouzou.


Carte de la Kabylie

Contrairement à l’idée qu’on se fait du climat en Algérie, il peut y faire parfois froid, surtout en hiver où on a même de la neige ! J’y ai fait mon collège et mon lycée et j’y ai obtenu mon baccalauréat. Ensuite pour mes études de médecine, j’ai dû aller à la faculté de médecine de Tizi-Ouzou créée en 1977 et qui était rattachée à celle d’Alger. J’habitais sur place mais je rentrais souvent chez moi le week-end.

Qu’est-ce qui t’as donné envie de faire médecine ? Y-a-t-il des personnes médecins ou qui travaillent dans le domaine médical dans ta famille ? Est-ce qu’on t’a soutenu dans cette voie ou an contraire découragé de faire des études aussi longues ?
Mon père est infirmier, il a été cadre infirmier dans l’hôpital de ma région. A présent il est à la retraite, mais c’est lui qui s’occupait de tous les problèmes médicaux des personnes du village. Quand j’étais petite, si quelqu’un se blessait, c’est lui qui suturait les plaies. Il prenait la tension, dépannait les gens en médicaments, etc. Il n’y a pas de médecin dans le village et notre maison faisait office d’infirmerie. C’est ce qui m’a donné envie de faire médecine, de pouvoir soigner les gens.

Je suis la première à avoir eu mon bac en 1998 dans ma fratrie. C’était comme une évidence pour moi de faire des études de médecine. Mes soeurs ensuite ont aussi eu leur bac mais elles ont préféré suivre d’autres études. Dans ma région et globalement en Algérie, selon moi, les parents encouragent leurs enfants à faire des études supérieures, notamment leurs filles. 

Comment se déroulent les études de médecine en Algérie ? Existe-t-il un concours d’entrée comme en France ? Est-ce qu’il y a un équivalent d’externat ?
Toute personne qui a eu son bac peut s’inscrire en 1ère année. Au moment où j’ai commencé, il y avait un tronc commun en 1ère année qui englobait la médecine, la biologie, la pharmacie et la chirurgie dentaire. Selon les notes qu’on obtenait à la fin de l’année, on pouvait rentrer dans telle ou telle branche. La médecine est celle qui demandait les notes plus élevées avec la pharmacie. Donc ça ressemble à votre 1ère année !

Ensuite on commence l’externat, et à partir de la 3ème année, on est en stage à mi-temps et on a des gardes dans le service. La présence est plus ou moins obligatoire, c’est très servicedépendant. La 7ème année, on a 4 stages de 3 mois d’internat où on travaille à temps plein à l’hôpital avec des gardes et astreintes. En même temps, on révise tout le programme mais nous n’avons pas d’examen à la fin comme vous. A l’issue de cette dernière année, on est médecin généraliste. On peut choisir de s’installer directement mais la majorité des gens choisissent de travailler initialement à l’hôpital pour acquérir de l’expérience.

Si on choisit de se spécialiser, comme moi en pédiatrie par exemple, on passe vers le mois d’octobre qui suit notre 7ème année un concours de résidanat, équivalent à votre concours d’internat. L’internat de pédiatrie dure 4 ans. A la fin, nous passons un examen écrit et oral devant un jury qui nous décerne notre diplôme. Pour moi c’était en 2013. Nous ne passons ni mémoire ni thèse.

Qu’est-ce qui t’avait donné envie de faire de la pédiatrie ? Où as-tu essentiellement travaillé pour l’instant ?
J’ai toujours aimé travailler avec des enfants. J’ai hésité avec l’ORL, puis le jour du choix je n’avais plus de doutes et je ne le regrette pas. J’ai fait mon internat à l’hôpital de Tizi-Ouzou. Il y a un service de pédiatrie générale avec un service de néonatologie, nous n’avons pas de maternité sur place. Nous n’avons pas de service de surspécialités pédiatriques mais nous travaillons avec des pneumo-pédiatres, gastropédiatres, etc., qui se forment à Alger ou alors nous demandons des avis aux médecins d’adultes.

J’ai aussi fait quelques remplacements en ville.  En Algérie, le service civique est obligatoire. Nous « devons » des années à l’Etat. En tant que médecin spécialiste, cela signifie aller travailler dans un hôpital pendant 1 an si c’est dans une région rurale, peu médicalisée ou 3 à 4 ans si c’est dans un CHU. J’ai choisi d’aller passer 1 an à l’hôpital de Tindouf dans le Sud Ouest de l’Algérie. C’est une région plus pauvre, plus rurale que celle d’Alger ou que la Kabylie.

Est-ce qu’il existe des pathologies que l’on retrouve davantage en Algérie qu’en France en pédiatrie générale ? Est-ce que selon toi il y a des différences de pratiques ?
Comme nous n’avons pas de services dédiés à telle ou telles pathologies nous gérons tout nousmême de A à Z. Ce qui fait que nous avons une pratique très diversifiée ! Nous suivons aussi bien les enfants atteints de trisomie 21, de cardiopathie congénitales ou de syndromes polymalformatifs que ceux souffrant d’hypothyroïdie, par exemple. Le test de Guthrie n’existe pas chez nous. Une hypothyroïdie néonatale sera diagnostiquée devant une suspicion clinique qui aura poussé à effectuer un bilan thyroïdien.

Par rapport à la France nous avons sûrement plus d’enfants atteints de drépanocytose ou de thalassémie, plus de tuberculose et aussi plus de gastro-entérites ! La bronchiolite frappe aussi l’hiver mais est moins virulente qu’en France.

Parlons un peu de la néonatologie maintenant. A quoi ressemble le service de l’hôpital de Tizi-Ouzou ? Est-ce que tu peux comparer les deux services de néonatologie où tu as travaillé en France et ceux que tu connais d’Algérie ?
Il n’y pas de diplôme de néonatologie en Algérie. Les pédiatres qui travaillent en néonatologie sont des personnes qui s’y intéressent et qui s’occupent de cette partie du service depuis des années. Il y a des services de réanimation néonatale à Alger mais avec très peu de postes. Je suis venue en France pour passer le DFMSA, l’équivalent d’un DESC de néonatologie pour les médecins étrangers. J’aimerais travailler en néonatologie en Algérie mais la spécialité elle-même n’existe pas en tant que telle.

Je peux parler du service de néonatologie de Tizi-Ouzou où j’ai fait mon résidanat (internat). Nous n’avons pas de maternité au CHU. Nous hospitalisons des nouveau-nés transférés des cliniques publiques et ou privées de proximité. Nous n’avons pas réellement de limite de terme ou de poids pour décider de réanimer ou non les enfants. Si un enfant respire tout seul d’emblée, c’est gagné. Sinon c’est là que les difficultés commencent. Nous pouvons intuber les bébés en salle de naissance. Malheureusement, nous n’avons pas de surfactant. Seuls quelques grands hôpitaux avec de grands services de néonatologie d’Alger, d’Oran et de Constantine en disposent (et encore pas en quantités suffisantes). Une fois intubés, nous les gardons sous ventilation invasive puis nous faisons un relais avec une CPAP ou des lunettes à oxygène. Les enfants qui doivent rester sous ventilation invasive se dégradent de façon quasiment systématique et décèdent ensuite dans la majorité des cas car ils n’ont pas reçu de surfactant. Ceux qui survivent restent dépendant de l’oxygène pendant longtemps. En relais de la ventilation invasive, nous disposons des lunettes d’O2 principalement car au moment où j’y travaillais nous n’avions que 2 CPAP et 2 Babylog !

Notre principal problème est notre manque de moyens. Nous avons des infrastructures avec des normes internationales, des couveuses, des sondes nasogastriques, des cathéters veineux ombilicaux, … Mais sans surfactant, sans matériel de ventilation adapté et sans parentérales, il existe un fossé avec les services où je suis passée en France. Un enfant qui fait une entérocolite et qui nécessite un traîtement chirurgical a peu de chance de survivre par exemple. Cependant, tout cela ne nous empêche pas de sauver un certain nombre d’enfants prématurés.

Est-ce qu’il y a beaucoup de médecins qui viennent comme toi se former à l’étranger ? Est-ce que certains pédiatres sont « surspécialisés » en Algérie ? Comment se forment- ils ?
Un nombre important de médecins va se former à l’étranger. Par exemple en France en suivant des DU, des capacités ou des DFMSA. Car certaines spécialités ne sont pas reconnues en tant que telle en Algérie : la génétique, la gériatrie et d’autres encore n’ont pas de formation à part entière à la fac. Le problème des « surspécialités » en Algérie est qu’il n’existe pas de service consacré à des surspécialités pédiatriques spécifiques. Peut-être quelques services à Alger, ou à Oran, mais ils font figures d’exception. Il y a quelques années, nous avions manifestés pour que des services et des formations de pédiatres surspécialisés voient le jour dans les CHU et à la fac mais nous n’avions pas été entendus. Les pédiatres qui veulent surtout travailler dans un domaine, vont pratiquer chez les adultes ou se forment à l’étranger, mais n’ont pas de diplôme attribué par la fac. C’est pourquoi, je sais que ce sera compliqué pour moi quand je rentrerai si je veux être néonatologue. J’aimerai importer des techniques que j’ai vues et pratiquées en France, ça ne sera pas simple, loin de là. 

Est-ce que le français est encore très utilisé en Algérie ? Quelles sont les langues employées à l’école, à la fac, à l’hôpital, et dans la recherche ou la publication ?
Oui ! A l’école les cours sont en arabe mais nous apprenons le français dès le primaire. Pour la génération précédente, celle de mes parents, toutes les leçons étaient en français. A la fac, les cours de médecines sont dispensés en français de même que les présentations à l’hôpital. Tout ce qui est publication se fait en français ou en anglais. Chez moi on parle le kabyle et l’arabe.

Langues parlées :
L‘Arabe est la langue officielle et depuis 2016 : le tamazight ou le berbère.
Cette dernière est composée de plusieurs dialectes différents dont le kabyle parlé par environ 5 à 6 millions de personnes.
Le français quant à lui est employé par 11 millions d’Algériens.

Où travaillent essentiellement les pédiatres ? Êtes-vous en pénurie de médecin ?
La majorité des pédiatres sont installés en ville. L’Algérie ressemble à la France dans le sens où il y a une forte concentration de médecins et d’hôpitaux dans les villes principales. Les plus grandes facultés du pays sont celles d’Alger, d’Oran et de Constantine. La fac où j’ai été, est rattachée à celle d’Alger et a été créée dans les années 70- 80. Nous n’avons pas de pénurie de médecins mais dans le reste du pays, notamment dans le Sud, nous souffrons des déserts médicaux, raison pour laquelle nous avons cette fameuse année de service civique. Les enfants sont surtout suivis par des pédiatres plutôt que par des médecins généralistes.


Nombre de médecins par habitant en Algérie évolution sur 50 ans

Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes médecins ? Et en pédiatrie ?
Oui, les métiers de la santé sont majoritairement féminins et la médecine ne fait pas exception. Dans ma promotion, nous étions 70 à 80 % de filles et en pédiatrie, ces proportions étaient les mêmes.

Aimerais-tu rester travailler en France ? En Algérie préférerais-tu travailler à l’hôpital ou en ville ?
Pour travailler en France, il faut passer un concours d’équivalence qui est difficile à avoir. De plus, j’aimerais aussi revoir ma famille et mes amis. En fait, je ne sais pas encore ce que je vais faire plus tard, rester ou partir, je vais sûrement d’abord rentrer et une fois en Algérie, réfléchir à cet avenir. A moins que je ne trouve un poste en France qui m’accepte comme FFI en attendant d’avoir ce fameux concours.

Je préfère travailler à l’hôpital. Je trouve ça plus stimulant et j’apprécie beaucoup de travailler en équipe.

Merci beaucoup Ghania pour toutes ces explications et pour le temps que tu m’as accordé.

Quelques chiffres pour finir :

  • CHU de Tizi-Ouzou Mohamed Nadir : 1047 lits, 43 services : dont 60 lits de pédiatrie et 20 de néonatologie.
  • En Algérie en 2015 : 39 666 519 habitants, avec environ 1.27 médecins pour 1000 habitants.
  • En 2014 : taux de fertilité : 2.86 enfants/ femme ; taux de mortalité infantile : 22/1000.

A la fin de son stage, deux mois après cette interview, Ghania a réussi à trouver un poste de FFI en Ile-de- France en pédiatrie générale : Bravo à toi pour ta ténacité et ton courage ! En espérant que tu arriveras à obtenir l’équivalence que tu souhaites tant et que tu réaliseras ce dont tu rêves.

Article paru dans la revue “Association des Juniors en Pédiatrie” / AJP n°14

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