Les médecins généralistes et l’usage des technologies de santé mobile

Publié le 1652897285000

 

Avec la démocratisation des objets connectés et les cent milles applications mobiles dédiées à la santé qui ont été recensées dans le monde en 2013, le secteur de la santé connaît une révolution numérique qui se poursuit.

En 2011, selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la mSanté « regroupe des pratiques médicales et de santé publique reposant sur des dispositifs mobiles tels que, téléphones portables, systèmes de surveillance des patients, assistants numériques personnels et autres appareils sans fils ». La mSanté est une sous-catégorie de la eSanté qui consiste selon l’OMS « à utiliser (…) les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) à l’appui de l’action de santé et dans des domaines connexes, dont les services de soins de santé, la surveillance sanitaire, la littérature sanitaire et l’éducation, le savoir et la recherche en matière de santé ». Les TIC sont définies par l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE) comme étant une « combinaison de produits et de services qui capturent, enregistrent et affichent des données et des informations, par voie électronique ».

Le contexte financier actuel des systèmes de santé rend complexe la gestion du vieillissement de la population et de l’augmentation du nombre de patients chroniques. En 2013, une étude réalisée par PriceWaterhouseCoopers (PwC) estimait que l’Union Européenne pourrait économiser jusqu’à 99 milliards d’euros grâce au déploiement des mSanté. Selon l’Institut Montaigne, l’Etat français pourrait économiser à l’horizon 2025, jusqu’à 6,6 milliards d’euros sur le coût du suivi des maladies chroniques grâce à l’utilisation des objets connectés médicaux et notamment grâce à un contrôle plus étroit de l’observance.

En 2007, grâce aux premiers smartphones, un mouvement appelé « quantified self » (automesure) est né. Ces pratiques ont incité certains utilisateurs à vouloir contrôler leurs paramètres vitaux et à devenir acteurs de leur santé. En 2014, 640 000 objets connectés portables (dits « wearables ») ont été vendus en France dont 30 % de traqueurs d’activités (bracelets Fitb t®, Jawbone®…).

Ces sujets font actuellement l’objet de nombreux rapports institutionnels afin d’aider les professionnels de santé dans leur pratique quotidienne mais aussi afin d’identifier ce nouveau phénomène.

Selon une enquête Vidal Isidore réalisée en 2013 auprès des professionnels de santé, les médecins généralistes (MG) étaient les professionnels les plus sollicités par les patients pour analyser le recueil de données d’automesure. Ce recueil se faisait dans 29 % des cas par l’intermédiaire d’un objet connecté. En janvier 2015, 62 % des médecins auraient recommandé des objets connectés dédiés à la santé (OCS) à leurs patients alors que seulement 5 % des patients disaient avoir bénéficié de recommandations dans ce domaine. Par ailleurs, parmi les malades chroniques, 70 % d’entre eux seraient désireux d’utiliser des OCS ou applications mobiles (APPLI) si leur médecin leur en faisait la demande. Les médecins souhaiteraient en outre recevoir une formation dédiée. Enfin, selon eux, le fait de tester eux-mêmes des APPLI ou des OCS pourrait être un levier dans la prescription de mSanté pour les patients chroniques.

L’objectif principal de notre étude était d’identifier les facteurs favorisant le conseil mSanté auprès des patients et notamment d’étudier le lien entre possession d’un OC et la pratique du conseil mSanté par les MG. Notre objectif secondaire était d’étudier la relation entre les MG et ces nouvelles technologies à travers leur perception des bénéfices et des risques liés à leur utilisation.

Matériels et Méthodes
Une étude descriptive transversale déclarative par questionnaire électronique anonyme a été réalisée, auprès de médecins généralistes libéraux et de remplaçants en médecine générale français, du 23 mai au 02 juillet 2016.

Le 23/05/2016, les MG ont été interrogés par différents canaux afin d’augmenter le nombre de réponses et de tenter d’obtenir des opinions variées : le conseil de l’Ordre des médecins (CDOM) de la Loire, Facebook® : groupe « les médecins ne sont pas des pigeons », les mailing lists de 40 associations de formation médicale continue (FMC) de MG.

Les critères d’inclusion étaient : tout MG libéral installé ou remplaçant en MG.

Les MG à orientation particulière : homéopathie, allergologie, nutrition, angiologie, acupuncture ou non omnipraticiens, ont été exclus. Un courrier électronique de présentation conduisait au lien numérique permettant de répondre à un questionnaire.

Une relance a été effectuée pour les utilisateurs du réseau social Facebook®, quinze jours plus tard. Elle n’a pas été possible via le CDOM de la Loire, ni pour les associations de FMC.

Le questionnaire anonyme a été élaboré sur GoogleForm® (https://www.google.com/intl/fr-CA/ forms/about/). Il comprenait quatre parties.

La première partie a permis de recueillir : sexe, âge, département du lieu d’exercice, nombre d’habitants dans la zone du lieu d’exercice, type d’installation. Après une note explicative décrivant ce que nous considérions comme étant un objet connecté (OC), la seconde partie a permis d’effectuer le relevé du nombre d’OC possédés par les MG, et la nature de ces derniers via une question subsidiaire. La troisième partie s’est intéressée à l’éventuel conseil en mSanté donné par les MG et le souhait d’en parler avec les patients. La quatrième partie s’intéressait aux bénéfices et risques de ces technologies perçus par les MG. Le questionnaire a été testé auprès de six internes et MG sans lien direct avec l’étude afin d’en améliorer sa compréhension et sa faisabilité. Le critère principal de jugement était la fréquence du conseil mSanté auprès des patients. On entendait par pratique du conseil mSanté, le fait d’avoir conseillé au moins une fois à leurs patients soit une APPLI, soit un OCS ou les deux.

Les critères secondaires étaient : le fait d’être favorable à la prescription d’OCS ou d’un tensiomètre connecté et le fait de posséder un objet connecté. Nous souhaitions comparer la vision qu’avaient les MG des bénéfices et des risques liés à l’usage des technologies de mSanté selon nos différents critères de jugement. Les données ont été recueillies par extraction du formulaire GoogleForm®. Une déclaration simplifiée à la CNIL a été enregistrée le 11 avril 2016 : N°1947385v0.

Pour l’analyse descriptive, les variables quantitatives et qualitatives étaient exprimées sous forme d’effectifs et de pourcentages. Pour comparer les caractéristiques quantitatives de la population d’étude, le test de Student a été utilisé. Pour les variables qualitatives le test du Khi2 a été utilisé. Lorsque cela était possible nous avons dichotomisé les données afin d’en faciliter la comparaison. La saisie des données s’est faite grâce au logiciel Excel® 2010. Les analyses statistiques univariées et multivariées ont été réalisés avec le logiciel STATA TM®. Une régression logistique pas-à-pas descendante a été effectuée pour mettre en évidence les facteurs influençant les variables d’intérêt principales. L’adéquation du modèle a été vérifiée par le test d’Hosmer et Lemeshow. Le seuil de significativité des tests statistiques a été fixé à 0,05.

Résultats
Sur les 399 questionnaires extraits, 377 ont été exploités. 22 MG ne répondaient pas aux critères d’inclusions.

Population
L’échantillon comptait 377 MG installés ou remplaçants, âgés en moyenne de 44 ans, hommes et femmes à part presque égale. Près de 80 % étaient installés, depuis 16 ans en moyenne, 20 % étaient remplaçants ; 45 % exerçaient en zone urbaine, 40 % en zone semi-urbaine, et 15 % en zone rurale, majoritairement en cabinet de groupe. Les répondants ont déclaré posséder un OC de quelque nature que ce soit dans 59 % des cas (222/377) dont 38 % au domicile et 26 % au cabinet. L’utilisation d’un OC ou d’une APPLI dédiée à la santé et au bien-être avait été conseillée au moins une fois par 48 % des répondants.

Pratique du conseil mSanté (Tableau 2)
La pratique du conseil mSanté était associée à plusieurs facteurs : au fait d’utiliser des applications médicales plus d’une à deux fois par semaine (69 % vs 38 % p < 0,001), de penser qu’il existe un bénéfice dans la prise en charge du patient à long terme (48 % vs 18 % p < 0,001) et à court terme (41 % vs 14 % p < 0,001), de posséder un OC (47 % vs 36 % p = 0,027), et d’être remplaçant (27 % vs 17 % p = 0,016). Il n’y avait pas de différence significative selon l’âge moyen des répondants. Selon les répondants, les objets connectés les plus utiles étaient les tensiomètres et les glucomètres. Parmi ceux qui ne pratiquaient pas le conseil en mSanté, le caractère chronophage et peu utile de ces technologies connectées était plus fréquemment cité (79 % vs 56 %, p < 0,001).

Facteurs expliquant la pratique du conseil mSanté (Tableau 3)
L’analyse multivariée que nous avons réalisée a permis de montrer qu’il existait une association significativement positive entre la pratique du conseil en mSanté et le fait de penser que la mSanté est une opportunité pour améliorer la prévention primaire, secondaire et tertiaire (OR 3,12 [1,76 – 5,50]) et également avec le fait d’utiliser une APPLI médicale au moins une à deux fois par semaine (2,62 [1,65 – 4,14]). Il existait une association significativement négative avec le fait de penser que l’utilisation des technologies de mSanté est chronophage et peu utile (0,47 [0,28 – 0,76]) et de penser manquer de formation dans le domaine (0,62 [0,38 – 0,99]).

TABLEAU 1 : Caractéristiques de la population