« Le CCF en temps de covid-19 : une expérience de recherche unique »

Publié le 1653456741000


En décembre 2019, la Chine puis le monde ont découvert un nouveau coronavirus appelé severe acute respiratory syndrome coronavirus 2 (SARS-CoV-2). Ce dernier a été à l’origine d’une épidémie de pneumopathies associées à des manifestations extra-respiratoires : la coronavirus disease 2019 (COVID-19). L’impact de la pandémie a été global et considérable. Dès les débuts de l’épidémie en France, l’équipe du Collège des Cardiologues en Formation (CCF) a rassemblé ses forces afin de tenter d’apporter des données pour améliorer la compréhension de cette nouvelle maladie infectieuse. Retour sur une aventure collective de plusieurs mois.

Nous sommes le samedi 4 avril 2020. La France est confinée depuis plus de 15 jours et le pic de ce que l’on appelle désormais la première vague est atteint. L’ensemble des personnels de santé est impliqué jour et nuit dans la lutte contre l’épidémie. Parmi eux, les jeunes cardiologues sont en première ligne, redéployés dans des unités de Réanimation ou postés dans un des nombreux services de Cardiologie transformés en unité conventionnelle prenant en charge des patients atteints de la COVID-19. En parallèle de cette implication dans les soins des patients, le groupe du CCF se réunit lors d’une réunion de bureau virtuel (Figure 1) pour faire le point sur la situation et discuter notamment de la revue de littérature sur la COVID. Très impactés par la crise COVID, les représentants de l’EST et de l’Île-de-France proposent de lancer un projet de recherche spécifiquement dédié à la COVID-19.

Les premières grandes séries publiées sur les populations chinoises (1–3) ont permis d’esquisser les caractéristiques des patients à risque de développer des formes sévères de la maladie. On commence également à mieux comprendre que le virus, malgré un tropisme respiratoire, entraîne également des conséquences extra-pulmonaires significatives (4). Parmi elles, les conséquences cardiovasculaires de la COVID-19 ne sont pas rares et incluent notamment les thromboses veineuses et artérielles, les myocardites et péricardites ainsi que les aggravations de comorbidités cardiovasculaires préexistantes comme l’insuffisance cardiaque (5). L’idée était donc de mener une étude observationnelle rétrospective en constituant une base de données incluant des patients hospitalisés pour COVID-19 dans plusieurs centres français en s’appuyant sur le maillage territorial du CCF. L’objectif est alors de proposer des données épidémiologiques françaises sur la COVID-19 : description des patients hospitalisés, recherche de facteurs de risque de développer une forme sévère nécessitant un transfert en réanimation ou menant au décès intra-hospitalier, description des traitements utilisés en pratique. A ce moment, l’objectif est d’inclure 100 patients répartis dans 5 à 10 centres. Un appel à volontaires est lancé auprès des jeunes cardiologues. La Société Française de Cardiologie (SFC) par le biais de son président, le Professeur Ariel Cohen, apporte son soutien à l’initiative. La cellule recherche de la SFC permet la mise en place de l’étude. L’aventure est lancée et le premier patient est inclus le 9 avril. Très vite, tout le monde se mobilise et se crée une incroyable dynamique de recherche et de solidarité pour collecter les données. Un petit noyau de motivés se forme pour coordonner l’étude, mettre en place l’eCRF, assurer le contrôle qualité des données.

En 12 jours, ce sont 2878 patients provenant de 23 centres qui ont été inclus dans la base Critical France (CCF) : plus de 240 patients par jour inclus par plus de cinquante jeunes ayant participé au projet ! A l’issue des 12 jours d’inclusion, les analyses statistiques sont menées, une lecture fine de la littérature existante est effectuée et la rédaction d’un premier article commence. Ce dernier décrit l’élaboration d’un score permettant d’estimer la probabilité pour un patient hospitalisé en service conventionnel pour COVID-19, d’être transféré en Réanimation ou de décéder en cours d’hospitalisation, cela en se basant sur différents critères à l’admission (âge, sexe, paramètres vitaux, variables biologiques collectées à l’admission). Ce travail sera soumis à une revue internationale avec comité de lecture, le 30 avril soit moins de 3 semaines après l’inclusion du premier patient.

Fort de ce premier succès, l’idée d’un travail axé plus spécifiquement sur les embolies pulmonaires au cours de la COVID-19 est avancée. D’après les données de la base CCF, la survenue d’une embolie pulmonaire au cours de la COVID-19 n’est pas rare puisqu’elle est retrouvée chez 8.3 % des patients. De plus, les déterminants étiologiques ne semblent pas être ceux habituellement rencontrés dans cette pathologie comme des antécédents de pathologie néoplasique ou de maladie veineuse thromboembolique. Une analyse multivariée permet de retrouver plusieurs facteurs indépendamment associés à la survenue d’une embolie pulmonaire au cours de l’hospitalisation pour COVID-19 : l’intensité de l’inflammation telle que mesurée par le taux de C-Reactive Protein (CRP) ainsi que le délai entre le premier symptôme de COVID-19 et l’hospitalisation. Au contraire, la prise d’une anticoagulation curative au long cours avant l’hospitalisation (pour une autre indication comme une fibrillation atriale ou la présence d’une valve cardiaque mécanique) ainsi que l’administration d’une anticoagulation préventive en cours d’hospitalisation, sont associées à une diminution de l’incidence de l’embolie pulmonaire. Ces données, encore jamais publiées sur une population aussi importante, font l’objet d’un article publié dans l’European Heart Journal dès le mois de juillet 2020 (6).

L’histoire ne s’arrête pas là ! Dans une volonté de partage des données et d’open science à un moment si important dans la compréhension de la physiopathologie et l’amélioration de la prise en charge d’une nouvelle maladie, le CCF tisse des partenariats avec différentes équipes :

  • L’équipe de Néphrologie et Transplantation Rénale de l’hôpital Necker à Paris : les données concernant les patients transplantés d’organe solide, en particulier du fait de leur traitement immunosuppresseur étaient contradictoires concernant le risque d’infection à COVID-19 et celui de développer une forme plus sévère. Via un score de propension comparant les patients de la base CCF à des patients transplantés rénaux, nous avons montré que le fait d’être transplanté rénal n’est pas un facteur de risque de forme sévère de COVID-19 ou de mortalité au décours d’une infection COVID. Ce travail a fait l’objet d’un article publié dans l’American Journal of Transplantation en novembre 2020 (7).
  • L’équipe de Diabétologie de l’hôpital Bichat à Paris : dès le début de l’épidémie, plusieurs séries descriptives semblaient être en faveur d’un effet néfaste d’un antécédent de diabète sur le risque de développer une forme sévère de COVID-19.
    Via une analyse statistique utilisant un score de propension, les données de la base CCF ne retrouvent pas d’effet pronostique du diabète sur le risque de formes sévères de la COVID-19. Ce travail a été publié dans Diabetes and Metabolism en décembre 2020 (8) ;
  • L’équipe d’Hématologie-Hémostase de l’Hôpital
    Européen Georges Pompidou à Paris : Les anomalies de la coagulation et la forte incidence d’événements thrombotiques au cours de la COVID-19 ont été rapidement identifiées dès le début de la pandémie. En revanche, la gestion du traitement anticoagulant à la phase aiguë de la maladie n’est toujours pas complétement codifiée. Dans la base CCF, les patients avec traitement anticoagulant curatif présent avant l’admission à l’hôpital pour d’autres indications comme une fibrillation atriale ou la présence d’une valve cardiaque mécanique avaient un taux de transfert en Réanimation ou de décès intra-hospitalier plus faible que les patients qui ne bénéficiaient pas de ce traitement. Ces données sont en faveur de l’introduction la plus précoce possible d’une anticoagulation chez les patients atteints de COVID-19 afin de prévenir les conséquences de la coagulopathie et de l’endothéliopathie secondaires à l’infection, avec le message de « earlier is better ». Ce travail a permis la rédaction d’un article publié en février 2021 dans le Journal of American Heart Association (9).

D’autres travaux ont pu être présentés dans certains congrès et sont actuellement en cours de soumission dans des revues internationales :

  • COVID-19 et femmes : parmi les patients de la base CCF, les femmes étaient plus âgées que les hommes mais présentaient moins de facteurs de risque cardiovasculaires. De plus, le sexe féminin était associé à un risque plus faible de transfert en réanimation ou de décès intra-hospitalier, bien que la COVID-19 entraine une forte morbi-mortalité également parmi les femmes. Ce travail a été présenté par Orianne Weizman au congrès virtuel de l’European Society of Cardiology (ESC) en session Late Breaking Science ainsi qu’aux Journées Européennes de la Société Française de Cardiologie (JESFC) ;
  • COVID-19 et insuffisance cardiaque : un antécédent d’insuffisance cardiaque, retrouvé chez un peu plus de 1 patient sur 10 de la base CCF, était associé à un risque plus élevé d’intubation orotrachéale ou de décès en cours d’hospitalisation pour COVID-19. De plus, il semblait y avoir un impact particulièrement important de l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée au cours de la COVID-19. Ces données ont été présentées au congrès HFA Winter Meeting de l’ESC par Orianne Weizman ;
  • COVID-19 et jeunes : les patients de la base CCF âgés de moins de 45 ans présentaient significativement moins de facteurs de risque cardiovasculaire, à l’exception de l’obésité, en particulier morbide, qui était plus fréquente chez les jeunes. De plus, bien que moins souvent transférés en réanimation ou décédés en cours d’hospitalisation, les patients de moins de 45 ans ont présenté significativement plus de pathologies cardiovasculaires de type inflammatoire (péricardite et myocardite). Il n’y avait en revanche pas de taux augmenté de pathologie thrombotique (embolie pulmonaire, infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral ischémique) dans cette population, et un taux plus faible d’insuffisance cardiaque aigue. Cette étude a été présentée par Antonin Trimaille aux JESFC.
  • D’autres travaux issus de la base CCF sont en cours de soumission dans des revues internationales, en cours de rédaction. D’ores et déjà, l’énorme travail accompli a permis d’apporter de solides données sur un large échantillon de patients français atteints de COVID-19. Cette aventure collective a pu voir le jour grâce à une équipe de jeunes cardiologues motivés, soutenue dès le premier jour et tout au long de ce parcours par la Société Française de Cardiologie. Les partenariats noués auprès d’autres équipes ont permis d’ouvrir le champ à d’autres thématiques et de renforcer la méthodologie et donc les enseignements de la base CCF.

Le Tableau 1 présente les investigateurs de l’étude CCF ayant inclus les 2878 patients dans la base, sans qui rien n’aurait été possible, et la Figure 2 présente les 23 centres ayant inclus des patients. La force d’un collectif nous a permis de mener cette incroyable aventure de recherche.


Figure 2. Centres ayant inclus des patients dans la base CCF.

Fort de cette expérience, une deuxième base de données se focalisant sur les STEMI au cours de la période du confinement a été structurée à l’initiative du groupe des jeunes, en partenariat avec le groupe interventionnel du GACI de la SFC, et le soutien de son président de groupe, le Professeur Guillaume Cayla. Ce nouvel élan est porté par plus d’une centaine de cardiologues interventionnels répartis sur 65 centres inclueurs français.

Cette crise nous aura permis de nous rappeler que nous sommes toujours plus forts ensemble, solidaires, unis et complémentaires les uns avec les autres. D’autres aventures suivront et vous êtes les bienvenus.

Nb : Pour rappel, les bases de données du CCF sont toujours accessibles et disponibles dans un esprit d’open science, pour toute analyse ou nouveau travail de recherche.

ATTOU Sabir, AUBRY Matthieu, BAGDADI Imane, BARBIN Eva, BARNAUD Clément, BENABOU Léa, BENMANSOUR Othmane, BONNET Guillaume, BOTHOREL Léa, BOUCHOT Océane, BOUFOULA Inès, CELLIER Joffrey, CHABBI Chaïma, CHAN Camille, CHAUMONT Corentin, CHAVIGNIER Diane, CHEMALY Pascale, COHEN Ariel, CUGNEY Erwan, DARMON Arthur, DELMOTTE DELSARTE Laura, DENEY Antoine, DOCQ Clémence, DOUAIR Amine, DUCEAU Baptiste, EZZOUHAIRI Nacim, FAUVEL Charles, FRAIX Antoine, GAUTIER Alexandre, GENESTE Laura, GIORDANO Gauthier, GODEAU Guillaume, GUILLEMINOT Pierre, KARSENTY Clément, LEBLON Thiphaine, LEBOURDON Romane, LEVASSEUR Thomas, MA Iris, MARSOU Wassima, MASSIN Michaël, MECHERI Yasmine, MEVELEC Marine, MIKA Delphine, NOIRCLERC PACE Nathalie, PANAGIDES Vassili, PASTIER Julie, PERIN Benjamin, PEZEL Théo, POMMIER Thibaut, RIBEYROLLES Sophie, SAGNARD Audrey, SUTTER Willy, TRIMAILLE Antonin, WALDMANN Victor, WEIZMAN Orianne, YVOREL Cédric, ZAKINE Cyril.

Tableau 1. Investigateurs de l’étude CCF COVID-19.

Références

  1. Guan W-J, et al. Clinical Characteristics of Coronavirus Disease 2019 in China. N Engl J Med 2020.
  2. Huang C, et al. Clinical features of patients infected with 2019 novel coronavirus in Wuhan, China. Lancet 2020;395:497–506.
  3. Wang D, et al. Clinical Characteristics of 138 Hospitalized Patients With 2019 Novel Coronavirus-Infected Pneumonia in Wuhan, China. JAMA 2020.
  4. Gupta A, et al. Extrapulmonary manifestations of COVID-19. Nat Med 2020;26:1017–32.
  5. Guzik TJ, et al. COVID-19 and the cardiovascular system: implications for risk assessment, diagnosis, and treatment options. Cardiovasc Res 2020.
  6. Fauvel C, et al. Pulmonary embolism in COVID-19 patients: a French multicentre cohort study. Eur Heart J 2020;41:3058–68.
  7. Chavarot N, et al. COVID-19 severity in kidney transplant recipients is similar to nontransplant patients with similar comorbidities. Am J Transplant 2020.
  8. Sutter W, et al. Association of diabetes and outcomes in patients with COVID-19: Propensity score-matched analyses from a French retrospective cohort. Diabetes Metab 2020;101222.
  9. Chocron R, et al. Anticoagulation prior to hospitalization is a potential protective factor for COVID-19: insight from a French multicenter cohort study. J Am Heart Assoc 2021;e018288.

Article paru dans la revue “Collèges des Cardiologues en Formation” / CCF N°13

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