L’interview d’un senior - Pr Charlotte Costentin - Retour sur un parcours médical peu classique

Publié le 10 Nov 2023 à 06:28
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Bonjour Professeure Costentin, et merci d’avoir accepté cet entretien pour discuter de votre parcours professionnel et de votre vision de l’hépato-gastro-entérologie.

Vous avez un parcours qui pourrait être considéré comme atypique, comment a-t-il commencé ?

J’ai fait mes études et mon internat en région parisienne et me suis orientée vers un clinicat d’Hépatologie au CHU Henri Mondor.

À ce stade, il était assez clair pour moi que je souhaitais un poste de PH dans un CHU d’hépatologie avec une activité de transplantation.

J’ai été pendant plusieurs années praticienne attachée à temps plein à Mondor avec une activité plutôt axée sur les hépatites virales et la transplantation mais faute de poste disponible j’ai dû réfl échir aux autres possibilités de pratique.

À ce stade, je réfl échissais à deux options mais aucune d’elles ne me convenait vraiment.

La première était la possibilité d’une installation en libéral, mais après plusieurs expériences de remplacement (une fois en clinique puis dans deux cabinets différents), j’avais écarté cette voie qui me paraissait trop solitaire alors que je ressentais vraiment le besoin de travailler en équipe.

La deuxième était de prendre un poste d’hépato-gastro-entérologue en CHG mais il était important pour moi d’avoir une pratique spécialisée d’hépatologue et je n’étais pas sûre d’être confortable dans l’activité polyvalente que requiert un poste en hôpital général.

C’est à ce moment que des collègues m’ont recommandé d’aller tenter ma chance dans l’industrie pharmaceutique et c’est ainsi que j’ai postulé à un poste de « médecin projet thérapeutique » dans le domaine des hépatites virales.

Ce type de pratique est assez peu connu au cours de nos études, en quoi consistait votre quotidien de médecin dans l’industrie pharmaceutique ?

Mon travail consistait à mettre en place en France les projets de recherche développés à l’international par le laboratoire, avec une partie administrative (de type dépôt du dossier aux autorités sanitaires, etc.) ainsi qu’une partie plus interactive avec les leaders du domaine, à la fois sur les protocoles mais également sur les molécules qui étaient en développement et pas encore commercialisées.

Ce poste a eu plusieurs intérêts, notamment celui de conserver une casquette de spécialiste, de découvrir la recherche clinique d’un point de vue dont on a pas l’habitude - celui du développement et de la stratégie pharmaceutique - tout en gardant un aspect médical notamment du fait du contact rapproché avec les hépatologues référents dans le domaine concerné.

Plusieurs aspects m’ont cependant déplu, notamment l’absence de créativité et de liberté dans ce poste, et je n’étais pas non plus à l’aise avec le rôle de « porte-parole » d’une molécule qui fonctionnait finalement moins bien que celles de la concurrence. J’aurais peut-être mieux apprécié cette expérience dans un laboratoire concurrent qui proposait des molécules plus efficaces.

Finalement, le manque de clinique m’a aussi poussée vers un retour à la pratique hospitalière et c’est dans ce cadre que je suis revenue à une pratique d’abord de médecin attaché de recherche clinique puis plus tard en tant qu’hépato-gastro-entérologue général à l’hôpital militaire de Bégin.

Quel a été le processus pour intégrer un hôpital militaire en tant que civil ?

Le processus de recrutement est classique avec pour seule particularité une enquête assez approfondie sur ma vie antérieure recoupant par exemple les pays visités et habités sur les 10 dernières années, la profession des proches, etc.

Le recrutement se fait par annonces et entretiens comme dans d’autres structures, et d’ailleurs beaucoup de médecins dans les hôpitaux militaires ont une formation civile.

Les hôpitaux militaires sont en fait divisés en une partie véritablement dédiée à la médecine militaire et une autre dédiée à la médecine de proximité au même titre qu’un CHG. En réalité sur mon poste je n’étais pas militaire à part entière, par exemple je n’avais pas d’obligation de partir en mission avec l’armée, mais les deux statuts sont possibles et le choix nous est laissé.

Avez-vous ressenti un impact important de la hiérarchie militaire lors de votre pratique de la médecine ?

Non, honnêtement, la seule différence notable était la présence de grades, pour ma part celui de « commandant », et cette culture du grade pouvait se traduire par une hiérarchisation un peu plus présente au quotidien bien que pas si diff érente de ce que j’avais pu connaître en CHU.

Y a-t-il des diff érences de moyens notables entre les hôpitaux militaires et l’hôpital public ?

Non, à part que l’on est mieux payé qu’à l’hôpital public car le salaire dépend du Ministère des Armées et non de celui de la Santé et les grilles de salaires sont d’emblée plus hautes. De plus le salaire est indexé au nombre d’enfants et on est d'autant mieux payé que l’on a d’enfants.

Deux contraintes y sont en revanche liées, la première c’est la possibilité d’être sollicité pour des missions extérieures (que l‘on peut potentiellement refuser si présence de volontaires) et la deuxième c’est d’être inscrit en tant que réserviste pendant quelques années après la fin du contrat. Pour ma part je n’ai jamais été appelée, c’est vraiment uniquement réservé à des cas de force majeure.

Quelles ont été les principales difficultés que vous avez rencontrées lors de la reprise de l’hépato-gastro-entérologie plus générale après avoir été hépatologue spécialiste puis dans l’industrie et en recherche clinique pendant plusieurs années ?

Ça a été vraiment difficile et j’ai beaucoup travaillé pour me remettre à niveau, en endoscopie j’ai doublé mes collègues pendant quelques semaines et pour le reste j’étais une grande consommatrice de la FMC HGE !

Il est clair que l’on a un métier très pratique dans lequel on se forme constamment et où l’on acquiert des automatismes et si on lâche prise trop longtemps on finit par les perdre, mais c’est aussi ce que j’aime dans notre métier. Rien n’est impossible, d’autant qu’on a plein de ressources de très bonne qualité disponibles.

D’un poste de CCA à Mondor plutôt axé hépatites virales, en passant par l’industrie pharmaceutique, la recherche clinique puis l’HGE générale en hôpital militaire, comment en êtes-vous arrivée à l’universitaire avec une sur-spécialisation en CHC au CHU de Grenoble ?

Je suis d’abord retournée au CHU Henri Mondor sur un poste de PH contractuelle car à l’époque le Dr Thomas Decaens partait en mobilité et ils cherchaient quelqu’un pour reprendre son activité. Thomas faisait essentiellement du CHC, ce que je n’avais jamais fait.

J’ai donc repris mes “cours du soir” et petit à petit j’ai pris ma place dans la communauté CHC.

C’est à ce moment là que j’ai eu un déclic, moi qui m’étais promis de ne pas faire d’oncologie pendant mon internat car j’avais trouvé cette activité difficile sur le plan émotionnelle, j’ai en fait découvert que j’aimais accompagner les patients dans ce contexte. C’est également à ce moment que m’est venue l’envie de faire de la recherche, en constatant que le CHC conservait un pronostic effroyable alors même qu’on connaissait déjà tous les facteurs de risques, pour la plupart évitables et qu’il y avait pleins de questions non résolues.

Puis, en 2016, mon mari a eu une opportunité professionnelle à Boston, difficile à refuser pour lui et après beaucoup de réflexion je me suis dis que ça pourrait être l’occasion pour moi de me former aux outils de recherche clinique, quitte à prendre le risque de perdre mon poste de PH à Henri Mondor.

J’ai donc postulé et été admise à un master de santé publique à Harvard, au cours duquel j’ai découvert l’épidémiologie sociale. À partir de là a commencé à germer l’idée de m’orienter vers un poste universitaire pour avoir plus de temps à consacrer à la recherche. Le “petit” problème cependant était que je n’avais ni master ni thèse de science. Après avoir fait reconnaître mon master en France, discuté avec le président du CNU à l’époque pour évaluer la pertinence d’un tel projet compte tenu de mon parcours et avoir trouvé une équipe où je pourrais mener à bien mon projet (CHU de Grenoble où je retrouvais Thomas Decaens), j’ai pu m’inscrire en thèse de sciences en épidémiologie en 2018 dans un laboratoire de Grenoble tout en étant toujours aux États-Unis.

Suite à ça, j’ai passé entre 2019 et 2020 toutes les étapes du parcours universitaire pour être finalement nommée professeure en Septembre 2021.

À quoi ressemble le quotidien d’un PUPH en CHU à Grenoble ?

C’est encore un autre métier par rapport à tout ce que j’avais connu. Concernant mon activité clinique, il est certain qu’elle est moindre que celle que j’avais en tant que PH à Henri Mondor : j’ai toujours une activité de consultation et une visite dans l’unité d’hépatologie environ une fois par semaine avec la PH responsable (qui a une formation de médecine interne et réanimation), les internes et les étudiants.

J’ai ensuite une activité de recherche, qui concerne principalement l’épidémiologie sociale et l’étude des trajectoires des patients. Enfin il y a toute la partie d’enseignement facultaire qui est assez conséquente et que je n’avais jamais pratiquée jusque-là.

Sans oublier une activité de management, ce qui fait finalement une activité à 4 facettes, assez intense, mais passionnante. Je dois dire que chaque changement dans ma pratique m’a redonné beaucoup d’énergie et j’ai beaucoup de chance d’avoir connu toutes ces positions qui m’offrent du recul et une vision plus globale dans ma pratique actuelle.

Au vu de votre parcours et de la multitude de facettes de l’HGE que vous avez-pu explorer, quels conseils donneriez-vous à des jeunes internes qui cherchent encore leur voie ?

Je pense que l’idéal est de s’être confronté à la plupart des types d’exercices, que ce soit au CHU, au CHG mais également de faire des remplacements pour déterminer quel type de pratique nous attire le plus.

Chaque activité à ses spécificités, par exemple le côté plus spécialisé du CHU ou celui plus polyvalent du CHG et cet attrait est propre à chacun. L’idéal est d’identifier les grandes lignes de la pratique que l’on souhaite mener sans non plus se voiler la face sur les contraintes associées à chaque pratique.

C’est aussi en discutant avec les collègues que l’on peut véritablement identifier les avantages et inconvénients qui ne sont pas toujours évidents à première vue en tant qu’interne.

Enfin, il faut garder en tête que notre activité est adaptable en fonction des différents moments de sa vie, on a la chance d’avoir un métier dans lequel on n’est pas obligé de prendre des décisions définitives.

Du moment qu’on est prêt à y mettre l’énergie nécessaire il y a des ponts possibles dans tous les sens, l’important étant de savoir s’ouvrir, d’être capable de sortir de sa zone de confort voire parfois d’oser prendre des risques et faire un saut dans le vide. On finit toujours par retomber sur ses pieds. Les aspirations peuvent changer avec le temps et l’important est de savoir les écouter pour conserver l’enthousiasme au quotidien.


Pr Charlotte COSTENTIN


Clémentine ALITTI

Article paru dans la revue « Association Française des Internes d’Hépato-Gastro-Entérologie » / JJG N°3

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Publié le 1699594091000