Jeanne calment était-elle une faussaire ?

Publié le 17 May 2022 à 12:45
#Gériatre

 

Jeanne Calment est née le 21 février 1875 à Arles. Elle est décédée le 4 août 1997 dans cette même ville. Sa longévité de 122 ans, 5 mois et 11 jours fait d’elle la doyenne de l’humanité, une « supercentenaire » française, « l’être ayant vécu le plus longtemps parmi les personnes dont la date de naissance a été vérifiée » selon les propos de Wikipedia.
Sa longévité exceptionnelle est devenue une véritable fascination à tel point que beaucoup se demandent si le « plafond de verre » pourra un jour être brisé. Oui mais… et si en fait Jeanne Calment n’était pas Jeanne Calment mais sa fille, Yvonne, née en 1898 et déclarée décédée en 1934. Et s’il s’agissait donc d’une supercherie, que la soit disant Jeanne était décédée à l’âge de 99 ans ? Ou alors est-ce que le mathématicien russe Nikolay Zak, qui avance cette hypothèse, fait fausse route ?
Plongeons-nous dans l’histoire de Jeanne Calment pour apprendre à mieux connaître ce modèle de vieillissement réussi (oui car même si elle était décédée à 99 ans ce n’est quand même pas rien), avant de revenir sur « l’affaire Calment ».

Jeanne Calment, sa biographie
Jeanne Louise Calment est née le 21 février 1875 à Arles. Elle a obtenu son brevet et s’est passionnée pour l’art. Mariée à l’âge de 21 ans à un riche marchand, elle n’a jamais travaillé et a pu mener une vie aisée, s’adonnant à ses multiples passions : tennis, vélo, natation, opéra… Elle a eu une fille unique, Yvonne née en 1898 et décédée en 1934 à l’âge de 35 ans d’une pneumonie. Yvonne avait un fils, Frédéric, décédé à 36 ans d’une rupture d’anévrysme. L’époux de Jeanne est décédé en 1942.

En 1965, alors âgée de 90 ans, Jeanne Calment n’ayant plus aucune descendance décide de vendre son appartement en viager à son notaire. Ce dernier versera 2500 francs de rente par mois et décèdera en 1995, deux ans avant Jeanne. C’est alors son épouse qui, conformément aux règles du viager, poursuivra les versements jusqu’au décès de Jeanne Calment, le 4 août 1997.

Cette extraordinaire longévité, toujours inégalée à l’heure actuelle, peut s’expliquer par un vieillissement plus que réussi permis par une génétique favorable et des conditions de vie tout aussi favorables : son père est décédé en 1931 à l’âge de 93 ans, sa mère en 1924 à 96 ans et son frère ainé en 1962 à l’âge de 97 ans.

Concernant ses conditions de vie, rappelons que Jeanne Calment a mené une vie aisée à l’abri du besoin. Selon ses dires, la consommation d’huile d’olive, d’un verre de porto quotidien, de 1 kg de chocolat par semaine ou encore de cigarillo ont également contribué à sa longévité.

Preuves de ce vieillissement réussi, Jeanne Calment faisait de l’escrime à 95 ans, de la bicyclette à 100 ans et a vécu seule jusqu’à ses 110 ans, âge auquel elle est entrée en EHPAD. Elle est restée capable de marcher jusqu’à la survenue d’une chute à 114 ans et 11 mois.

Son extraordinaire longévité a été validée scientifiquement
Jean Marie ROBINE, directeur de recherche à l’INSERM et Michel ALLARD, médecin spécialiste des centenaires, sont les deux gérontologues français à avoir validé la longévité de Jeanne Calment. Pour se faire, ils avaient enquêté pendant deux ans, notamment en interrogeant à de très nombreuses reprises Jeanne Calment qu’ils avaient soumis à « un nombre incroyable de questions ». Tous les documents d’état civil, scolaires ou encore paroissiaux se rapportant à Jeanne avaient été colligés à tel point que « son cas est considéré comme le summum en matière d’investigation pour prouver l'âge de quelqu'un » selon les mots de Jean Marie Robine publiés sur le site de France Inter. Leurs études ont été validées par d’autres chercheurs, dans les années 1990.

Le Guinness Book a quant à lui entériné ce record.

« L’affaire Calment » : D’où est partie la polémique ?
En octobre 2018, Valery Novoselov, gérontologue russe, émet des soupçons sur l’âge de la doyenne de l’humanité. Il demande alors une enquête indépendante au doctorant en physique et mathématique Nikolay Zak qui lance un « sondage » Facebook, demandant à ses confrères d’évaluer l’âge de Jeanne Calment à partir d’une photo mélangée à d’autres de personnes âgées. Les résultats de son enquête sont présentés en décembre à l’occasion d’une conférence de la société de gérontologie de l'Académie des sciences de Russie et du département de gérontologie de la Société des Naturalistes de Moscou : Jeanne Calment ne serait pas décédée à l’âge de 122 ans. Afin d’éviter de payer des impôts sur les successions, Yvonne aurait usurpé l’identité de sa mère lors du décès de cette dernière en 1934.

La personne décédée en 1997 serait alors Yvonne selon l’hypothèse Russe, à l’âge de 99 ans.

Ce rapport, publié sur la plateforme ResearchGate, n’aurait cependant été validé par aucun comité de lecture, ne permettant pas de le considérer comme un travail scientifique à part entière.

Plusieurs arguments « scientifiques » sont avancés par les chercheurs Russes pour dénoncer cette « supercherie », tous mis à mal par les gérontologues français qui ont validés l’âge de décès de Jeanne Calment. Voici en détails quelques arguments et contre-arguments :

  • Jeanne paraitrait plus jeune que sa fille Yvonne sur l’unique cliché disponible présentant les deux femmes. Michel Allard ne remet pas en question ce constat car lui-même, lors de son enquête, n’avait pu déterminer qui était Jeanne et qui était Yvonne sur la photo. Il précise néanmoins que « [son] expérience des centenaires [lui a] montré que ce sont des gens qui paraissent souvent plus jeunes que leur âge ». « Dans les familles de centenaires, vous trouverez des personnes qui vieillissent très lentement, qui paraissent plus jeunes et d’autres qui ont un vieillissement naturel. Jeanne était dans le premier cas, sa fille était peut-être dans le deuxième ».
  • Concernant les analyses anthropométriques et physiologiques, Jeanne Calment n’aurait pas suffisamment perdue en taille car à 114 ans elle mesurait 1,50 m contre 1,52 m à l’âge de 57 ans, ce qui ne correspond pas à la perte de taille normale. De même, la couleur des yeux noirs mentionnée sur sa carte d’identité ne correspondrait pas non plus à celle de la doyenne française au cours de ces dernières années de vie. La forme des oreilles de Jeanne Calment quand elle était jeune et quand elle était censée être centenaire serait trop différente. A tous ces éléments Michel Allard répond qu’il « y a de telles déformations avec la longévité, et notamment quand la vieillesse s'accélère, que ça n’a pas grande valeur ». « On peut assister à une décoloration des yeux dans les dernières années, ce n’est pas impossible ». Concernant la taille, Jeanne Calment a en fait été mesurée à 143 cm en 1990.
  • Les Russes pointent d’autres éléments qui pourraient faire de Jeanne Calment une habile faussaire : elle disait parfois « mon père » au lieu de « mon mari », aurait profité de son « faux âge » pour faire une escroquerie au viager à un homme qui n’était autre que son notaire et qui donc de par sa fonction avait accès à suffisamment d’archives pour se rendre compte d’une escroquerie, évoquait que sa bonne était une certaine Marthe Fousson née en fait 10 ans après elle, que sa signature a fortement évolué dans le temps…
  • Terminons avec l’argument, elle aurait monté toute cette histoire et vécu dans le mensonge pendant plus de 60 ans pour qu’elle et son riche père ne paient pas de droit à la succession lors du décès de Jeanne en 1934.

Conclusion
Cette remise en question de l’âge de la personne ayant vécu le plus longtemps relance le débat sur la limite extrême de la vie. Jeanne Calment est considérée comme un modèle, son nom est cité dans toutes les études portant sur les supercentenaires et sur la longévité. S’il s’avère qu’il y a eu tromperie, c’est tout un pan de la science qui serait remis en cause.
La seule façon de déterminer de façon définitive si Jeanne était bien Jeanne serait d’exhumer son corps et celui de sa fille pour réaliser des analyses ADN. A moins que les corps aient été changés de cercueil avant l’inhumation de la prétendue Jeanne…

D’autres détails sont disponibles sur le site de France Inter :
https://www.franceinter.fr/societe/les-medecins-qui-ont-valide-la-longevite-de-jeanne-calment-repondent-aux-chercheurs-russes-point-par-point

Guillaume DUCHER
Pour l'Association des Jeunes Gériatres

Article paru dans la revue “La Gazette du Jeune Gériatre” / AJG N°20

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