Je l’ai lu et vous aimerez peut-être le lire aussi : sommes-nous encore en démocratie ?

Publié le 31 May 2022 à 16:57

Sommes-nous encore en démocratie ? La question n’est pas nouvelle, et revient de manière récurrente dans les réflexions citoyennes. Natacha Polony, directrice de la rédaction de l’hebdomadaire Marianne, aborde le sujet de manière… frontale (le mot est faible !).

Au départ de sa réflexion se trouve l’état d’urgence sanitaire, les privations de liberté qu’il autorise, les interrogations qu’il suscite et – c’est là que le raisonnement commence vraiment – la disqualification systématique de ces critiques par le gouvernement, au nom de la démocratie que ces critiques remettraient en cause. Rhétorique dont l’auteure approfondit l’analyse en revenant notamment sur le mouvement des Gilets jaunes. Ainsi, la remise en cause par une partie du peuple d’un système se prétendant démocratique est-elle par définition de nature antidémocratique, ou au contraire l’expression la plus directe de la démocratie ?

Sur la base de cette question, Natacha Polony aborde certains questionnements sur la théorie de la démocratie : Le peuple est-il sage du seul fait qu’il est peuple, et par là même compétent pour présider à l’intérêt commun ? Inversement, le suffrage universel permet-il de garantir que les « élites » politiques, issues du principe de représentation, seront compétentes et désintéressées ? A cette dernière question, l’auteure répond de manière implacable : comment notre mécanique constitutionnelle a permis à l’élite socio-économique (mais non point culturelle et encore moins humaniste) de s’accaparer le monopole de la représentation, dans une distance toujours plus grande avec le peuple, qu’il s’agisse du processus électoral ou de l’exercice du pouvoir. Et comment cette même élite élude systématiquement les conséquences de cet éloignement, au premier rang desquelles figurent la défiance et l’abstention massive.

Puis la réflexion se déplace vers le sujet central de la thèse : la faillite de la représentation démocratique en cache une autre : celle de la souveraineté nationale au profit d’une idéologie aux antipodes de la démocratie - telle que nous l’entendons en tout cas – et de la justice sociale : le néolibéralisme. L’auteure en reprend les principales étapes, en insistant sur les conditions de l’Acte unique européen de 1986 et sur ses conséquences. Puis elle en développe certains aspects particulièrement structurants. Exemple : le néolibéralisme impose l’idée selon laquelle il n’est que le prolongement inéluctable des lois de la nature humaine (« There is no alternative »), alors qu’il n’est qu’idéologie, au service du plus petit nombre. Autre exemple : dans la culture anglo-saxonne (et donc l’idéologie néo-libérale), l’intérêt commun ne serait que le prolongement mécanique des intérêts particuliers – ce que, au passage, l’observation dément chaque jour - alors que dans la conception française, l’intérêt commun se définit en soi, et se construit par l’action commune. Avec en toile de fond une question philosophique fondamentale : entre compétition et coopération, laquelle de ces deux conceptions est la plus apte à servir le genre humain ? Et par prolongement de constater les ravages de cette idéologie individualiste jusqu’à l’absurde, et sa profonde incompatibilité avec notre conception de la société démocratique.

En réalité, aucune de ces réflexions n’est originale à proprement parler. On y retrouve l’influence des thèses de Joël Bakan (sur la dimension psychopathologique du libéralisme), d’Alain Supiot (sur là Je l’ai lu POUR VOUS 40 Le MAG de l’INPH / OCTOBRE 2021 « gouvernance par les nombres »), ou d’approches plus formelles telles que le théorème de Tucker ou les équilibres de Nash (approches quantitatives de la coopération), pour ne citer qu’eux. Il n’en reste pas moins que ce petit ouvrage a le grand mérite de recadrer le débat, de manière synthétique, didactique et, ce qui ne gâche rien, avec un style vivant et des plus réjouissants.

Ce texte conclut sur une question bien embarrassante, que l’on pourrait formuler ainsi : lorsque le Système est le problème, la solution est-elle possible à l’intérieur de ce même système ? On a bien compris, au terme de cette lecture, que nous ne sommes plus en démocratie, et que le problème est bien d’y retourner, mais on aurait apprécié quelques développements sur ce point. Ici, et comme c’est trop souvent le cas dans ce type d’ouvrage, l’analyse est pertinente, à l’occasion brillante, mais les solutions à peine esquissées, et sur un mode très général. Une page d’orientations thérapeutiques pour 80 pages de diagnostic, c’est un peu court. D’un autre côté, le propos de ce petit livre n’est pas nécessairement de nous fournir les éléments de réponse clé en main : à nous de les imaginer et, qui sait, de les imposer… démocratiquement, s’il en est encore temps.


Jérôme FRENKIEL
Rapporteur des questions de santé publique pour
l’INPH

LES MÉDECINS ONT AUSSI LEURS MAUX À DIRE

Pour illustrer nos propos et réflexions sur la qualité de vie au travail, le bien-être (ou pas) ressenti au travail, le malaise à l’hôpital, voire dans la civilisation, je vous propose la lecture ou relecture de ce remarquable ouvrage collaboratif qui reprend toutes les pistes explorées par un collectif de praticiens du CHU de Montpellier, le groupe du «  BienÊtre Au Travail » (BEAT), sous la direction de la Professeure Michèle MAURY pédopsychiatre et du Professeur Patrice TAOUREL radiologue, Président de la Commission Médicale.

Suite au décès tragique d’un jeune médecin, le Docteur Eric Delous en 2010, véritable électrochoc pour la communauté hospitalo-universitaire, le groupe BEAT s’est créé pour essayer de comprendre les difficultés de notre métier hospitalier et ses dangers. Par tâtonnements, plusieurs approches analytiques sont développées dans cet ouvrage qui est construit en trois grandes parties :

  • Etre médecin à l’hôpital public dans un monde en changement, dans laquelle sont abordés : les risques psycho-sociaux et de burnout ; la conciliation entre technicité, collégialité pluriprofessionnelle et colloque singulier ; les enjeux de la coopération dans le travail en matière de santé mentale des soignants à l’hôpital ; le médecin manager ou médecin leader ; « l’humanisation » de l’hôpital.
  • Des médecins donnent la parole à leurs collègues au CHU de Montpellier, dans laquelle sont abordés : la genèse du groupe BEAT ; les témoignages des médecins ; des témoignages de directeurs sur leur partenariat avec les médecins  ; un cas « clinique » de dossier conflictuel et douloureux,  concernant l’avenir de l’établissement ; il y a même une excellente bande dessinée sur les difficultés des H et des HU  ; enfin sont abordées les relations au travail, source de bien-être et de souffrance pour les médecins.
  • Des actions pour aujourd’hui et demain, dans laquelle sont abordés : la médiation pour les professionnels des établissements hospitaliers et médico-sociaux publics (par Edouard COUTY) ; le bilan des six années d’action du groupe BEAT ; comment passer de plans nationaux généraux à une politique locale concrète.
  • Enfin en conclusion dans la postface, Thomas LE LUDEC, Directeur Général du CHU de Montpellier, réalise une synthèse qui est finalement un véritable plaidoyer pour une évolution de la gouvernance ou en tous cas du management hospitalier, vers une bonne intelligence collective par une écoute mutuelle bienveillante. Je cite : « C’est en conservant une capacité d’expression critique, de débats contradictoires et de recherche de solutions à notre portée dans le respect des compétences de chacun, dans la considération de tous les métiers de l’hôpital que nous pourrons trouver en nous même les forces permettant d’améliorer ce bienêtre au travail si propice aux bons soins pour le patient, finalité de la mission hospitalière ».

    Cela fait indéniablement écho à l’interview de Philippe BANYOLS, Directeur du CH de Béziers dans le MAG 20 p.37 : « la question de savoir qui dirige est moins importante que de savoir comment on prend les décisions ».

    Enfin comme le citait Jean OURY, figure de la psychothérapie institutionnelle influencé par Francois TOSQUELLES qui déjà lui-même s’inspirait d’Hermann SIMON, « Soigner les malades sans soigner l'hôpital, c'est de la folie. »


    Dr Eric OZIOL
    Lecteur bienveillant, amical
    et solidaire

    Article paru dans la revue « Intersyndicat National Des Praticiens D’exercice Hospitalier Et Hospitalo-Universitaire.» / INPH n°22

    L'accès à cet article est GRATUIT, mais il est restreint aux membres RESEAU PRO SANTE

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