Interviews du SNJMG : Racisme dans le monde de la santé

Publié le 20 Jun 2022 à 15:14
#Médecin généraliste


Interview de Leila

Dans le cadre de notre mois dédié à la lutte contre les discriminations en santé, nous avons réalisé une interview de Leila (@lesbian_warlock) à propos du racisme dans le monde de la santé.

Leila, 29 ans, égyptienne, handie, est une activiste luttant contre les différents types de discriminations, et fait parti du programme EXPAM http://dumg.univ-paris13.fr/IMG/pdf/fiche_d_identite_pep_13_-_avril_2020.pdf. Elle intervient notamment auprès des étudiant-es en santé pour les sensibiliser aux problématiques auxquelles les patient-es peuvent être confronté-es (grossophobie, classisme, etc.) et les réponses qu'ils peuvent leurs apporter, avec des mises en scène, en montrant également l'importance fondamentale d'inclure les patient-es dans les prises en charge. Nous vous invitons à lire ces réponses.

Quels sont les principaux obstacles auxquels sont confrontées les personnes racisées dans le milieu de soin ?
Quelles formes peut prendre le racisme dans le système de santé ?

Il existe plusieurs obstacles. En effet, dès l’enfance les personnes racisées font déjà face à un racisme médical qui ne les prend pas en compte dans les courbes de poids et de tailles ainsi que pour l’âge des premières règles, se basant sur la norme caucasienne de la puberté.

Il y a également des méconnaissances sur des maladies, troubles ou besoins que les personnes racisées ont et que les soignant-es ne prennent pas ou difficilement en charge (exemples de la drépanocytose, les carences en vitamine D, les particularités culturelles et familiales vis-à-vis des pathologies psychiatriques, les symptômes dermatologiques qui diffèrent de la norme caucasienne).

Tout au long de leur parcours dans le milieu médical, les personnes racisées sont stéréotypées et avec une prise en charge bancale ou des délais de diagnostics plus longs.

De plus, ils subissent un mépris de classe car de par le racisme systémique, certains noms de famille sont de facto associés à la CMU. Or on connait le mauvais traitement réservé aux patient-es « CMU ».

Aussi se pose la question de la barrière de la langue, il y a très peu de moyens voire aucun qui est mis en place pour l’accueil de personnes ne parlant pas le français, ni dans les services hospitaliers ni dans les cabinets.

Quelles sont les différentes conséquences selon toi, que peuvent entraîner ces discriminations dans le monde de la santé ?
Les conséquences pour les personnes racisées sont nombreuses. Elles se retrouvent face à des soignant-es qui de par leurs études ou leurs propres biais racistes prescrivent avec difficulté les examens nécessaires ou vont tout simplement ne rien diagnostiquer et nier les symptômes du patient racisé, comme on l’a vu notamment avec Naomi Musenga, morte car non prise au sérieux par le SAMU.

Par conséquent, les patient-es vont soit prendre sur elleux, soit attendre d’être dans un état avancé ou urgent, puisqu'iels ont l’habitude de ne pas être pris au sérieux même en consultant. Cela entraîne donc un retard important de prise en charge.

Quand un-e patient-e racisé-e consulte et les soignant-es leurs disent que « non les arabes n’ont pas de cancer de la peau » ou bien que « les femmes magrébines exagèrent et pleurnichent», il nous est difficile de réussir à les convaincre que nous sommes malades, puisque le système médical français érige le médecin en maître des consultations, telle une figure d’autorité dont les connaissances sont suffisantes pour nous soigner.

La prise en charge de la douleur des personnes racisées est souvent très mauvaise. Propos non écoutés, non pris au sérieux, le fameux "syndrome méditerranéen", expression du racisme systémique en médecine.
Quel impact selon toi sur la prise en charge de la douleur pour les personnes racisées ? Quel impact sur la prise en charge du "syndrome méditerranéen" ?

En effet, il y a aussi moins d’anti-douleurs prescrits aux personnes racisées, certain-es soignant-es ont tendance à les sous-doser aussi bien en cabinet, en ambulatoire qu’à l'hôpital.

En 2019, une médecin française avait écrit un billet de blog raciste où elle avouait « J’ai fini par redouter la femme arabe de cinquante ans. Je la voyais dans la salle d’attente que je la détestais déjà. Elle parle trois mots et demi de français ». Je me rappelle que ma réaction n’était pas la surprise mais la lassitude, car elle disait juste tout haut ce qu’on entendait déjà.

Cependant, un système qui a appris pendant des siècles que les personnes noires ne ressentaient pas la douleur, qu’il ne fallait pas donner d’antidouleurs aux personnes asiatiques car « la douleur est une épreuve pour eux », ne peut pas se permettre de continuer à pratiquer la médecine en l’état sans remise en question.

Quelles sont les mesures qui pourraient être mises en place pour lutter contre ces discriminations et notamment en termes de formation des soignant-es ? Par exemple, les peaux noires ne sont pas étudiées ou très peu par les médecins. Aurais-tu d'autres exemples et propositions concernant ce qui pourrait être changé dans la formation des soignant-es ?
Il serait nécessaire que soient abordées les erreurs des enseignements racistes dans les cursus médicaux. Comme pour d’autres discriminations et de façon générale, je suis assez partisane de l’intégration des patient-es dans les études médicales.

Il est aussi nécessaire que les illustrations soient mises à jour et prennent en compte la diversité des corps (voici un article qui explique bien cette nécessité. https://cutt.ly/0JvLxQH).
(ex projet expame : https://cutt.ly/ZJvLbor).

Ces illustrations sont primordiales par exemple en dermatologie, où les symptômes chez les personnes foncées de peau ne correspondent pas aux illustrations et photos de personnes blanches avec les mêmes symptômes.

Je pense également qu’il faudrait une intégration des patient-es dans les hôpitaux, en tant que référent-es vers lesquel-les les patient-es pourraient se tourner et pouvant participer aux réunions d’équipes des différents services médicaux par exemple.

On sait que les discriminations peuvent se croiser et s'accumuler. As-tu des exemples ?
Voici quelques exemples issus de mon vécu.

Dans mon propre parcours médical, j’ai subi des violences sexuelles assez rapidement, je suis égyptienne et j’étais psychatrisée pendant 10 ans dans un hôpital psychiatrique de jour dès l'âge de 3 ans. À chaque rentrée scolaire après l’été, on vérifiait pendant les visites médicales de la présence de mon clitoris (les femmes égyptiennes étant à 97 % d'entre d’elles excisées).

D'autres moyens et méthodes pouvaient pourtant être employés, et notamment en termes de communication avec un-e enfant avant d’aller m'examiner sans mon accord.

Il y a aussi souvent un refus quand je demande de ne pas avoir de soignant-es hommes pour la réalisation de certains examens (ex : mammographie, écho pelvienne, frottis, etc.). On m’a souvent répondu à cette demande que la France était laïque sauf que la France a des lois et que selon l’article 6 du code de la santé publique « Le médecin doit respecter le droit que possède toute personne de choisir librement son médecin. Il doit lui faciliter l'exercice de ce droit ».

Ce droit m’a été refusé alors que je suis une victime de violences sexuelles, ce droit est refusé aux personnes racisées souvent particulièrement si elles portent le voile. Il est de notre droit de choisir nos médecins. Ainsi, il est surprenant l’effort fourni par le milieu médical pour nous empêcher d’accéder à nos droits et donc d’accéder aux soins selon nos droits.

On peut remarquer ici racisme, sexisme, violences.

Aurais-tu des recommandations d’ouvrages, podcasts ou autres, pour sensibiliser les soignant-es ?
Conseils de contenus à suivre :
https://www.instagram.com/ebereillustrate/
https://www.instagram.com/sante_politique/?hl=fr
https://www.binge.audio/podcast/kiffetarace/

Que je conseillerai comme bases aux personnes blanches. C'est un podcast réalisé par Rokhaya Diallo et Grace Ly.

Article paru dans la revu “Le Bulletin des Jeunes Médecins Généralistes” / SNJMG N°33

L'accès à cet article est GRATUIT, mais il est restreint aux membres RESEAU PRO SANTE

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