Interview - Être réserviste, c’est exercer son métier autrement

Publié le 1707299532000
Article paru dans la revue « ISNI / ISNI » / ISNI N°31


Matthieu Gérain est médecin urgentiste au CH du Mans. En parallèle de son exercice hospitalier, il est réserviste dans le Service de santé des armées (SSA) avec le grade de médecin en chef (colonel). En 2022, il est parti en opération extérieure au Tchad après le Mali en 2021. Il nous raconte l’exercice médical en conditions extrêmes.

ISNI.- Comment vous êtes-vous engagé dans la réserve du Service de santé des armées et pourquoi ce choix ?

Matthieu Gérain.- J’ai fait partie des derniers appelés à avoir effectué le service militaire obligatoire. J’ai servi en 2000 au sein de la Légion Étrangère, deux ans après le début de mon internat en MG. J’ai ensuite terminé l’internat en 2002 et passé ma thèse en 2004, ce qui était possible à l’époque. Dans la foulée, je me suis engagé en tant que réserviste au sein du service médical d’un régiment de l’armée de terre. Je me suis porté volontaire pour partir en opération extérieure (OPEX) en 2014. Être réserviste c’est exercer son métier autrement. La cohésion de groupe au sein de l’armée est aussi un moteur de motivation très fort. Se porter volontaire en OPEX répond aussi à une envie d’ailleurs et à une volonté de se confronter à des conditions exceptionnelles, que l’on ne rencontrerait jamais en France.

ISNI.- Comment faites-vous pour concilier votre carrière hospitalière et les missions en tant que réserviste ?

M.G.- Je suis affecté à l’antenne médicale du Mans, rattachée au 14e centre médical des armées (CMA) de Tours. L’essentiel de mon activité en tant que médecin réserviste se déroule en France, au plus près des forces armées pour de la médecine de soins et d’aptitude. J’y travaille une trentaine de jours par an. Par ailleurs, je suis volontaire pour effectuer des opérations extérieures (OPEX) depuis 2014 avec une première mission à Djibouti, puis le Mali en 2021, le Tchad en 2022 et la Roumanie cette année, au cœur des Carpates dans le cadre de la mission Aigle de l’OTAN déclenchée en réaction à l’offensive russe en Ukraine.

ISNI.- Vous êtes parti en mission au Tchad en 2022 pendant 9 semaines. Étiez-vous le seul médecin ? Quel fut votre rôle ?

M.G.- Ma première mission au Tchad était d’assurer le soutien médical des militaires français présents et celui des militaires tchadiens dans le cadre de l’accord de coopération binationale. Ma seconde mission était l’aide médicale à la population. J’étais le seul médecin sur place avec une infirmière et des auxiliaires de santé locaux pour un effectif de 30 militaires français. L’effectif médical n’est pas déterminé seulement par l’effectif militaire à soutenir mais aussi par les conditions d’exercice. Notre poste de secours était en plein désert, isolé.

ISNI.- Quels furent les soins prodigués au Tchad ?

M.G.- Ce fut essentiellement des soins auprès de la population locale, notamment auprès des enfants, pour des maladies infectieuses et des brûlures étendues du troisième degré à cause d’accidents domestiques, des brûlures par gaz. En France, ces enfants auraient été pris en charge dans des services de grands brûlés. Au Tchad, je devais faire avec les moyens dont je disposais, ce qui nécessitait de faire des choix parfois difficiles. La formation avant la mission permet de bien s’y préparer. De plus, si je devais commander du nouveau matériel médical, je devais prendre en compte les contraintes de la chaîne de ravitaillement sanitaire, dont le transport par voie aérienne, toutes les trois semaines environ, dépend de la disponibilité des avions et des conditions météorologiques.


Évacuation lors de l'opération Barkhane au Mali en 2021

L’ISNI.- Comment êtes-vous préparé avant de partir en mission ?

M.G.- Tous les réservistes du Service de santé des armés suivent une formation médicale initiale (FMIR). Nous suivons une seconde formation dite de milieu selon que l’on ait choisi de s’engager en médecine des forces comme c’est mon cas ou au sein des hôpitaux des armées. Avant de partir en opération extérieure, nous suivons des formations supplémentaires qui nous préparent aux risques spécifiques de la mission. Ces formations sont, par exemple, les gestes d’urgence en ambiance NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), la collecte et la transfusion de sang total, la prise en charge du paludisme ou encore l’échographie d’urgence. Celle-ci est très utile en cas de traumatisme de guerre ou d’accident de la route pour s’assurer de l’absence d’un épanchement pleural par exemple.

L’ISNI.- Avez-vous déjà été confronté à une situation urgente en OPEX ?

M.G.- Oui, c’était au Mali, en 2021, lors d’un convoi logistique militaire. Le convoi logistique s’étirait sur une vingtaine de kilomètres pour s’assurer d’une distance de sécurité entre les véhicules en cas de mine antipersonnelle artisanale. Nous étions à des centaines de kilomètres de la base française de Gao dans le désert dans un environnement très hostile avec des conditions climatiques extrêmes. Deux blessés nécessitaient une évacuation sanitaire urgente. Après les soins de premiers secours et pendant la mise en condition des blessés, j’ai appelé le médecin régulateur militaire français par téléphone satellite qui a organisé l’évacuation médicale, en envoyant un hélicoptère militaire sanitaire prépositionné, lui-même escorté par un hélicoptère de combat, la manœuvre ayant été précédée du survol de la zone par un avion de chasse à très basse altitude…

L’ISNI.- Quels sont vos rapports avec les médecins militaires de « profession » ?

M.G.- Cela se passe très bien, nous faisons partie du même corps. D’ailleurs, il n’y a rien qui nous distingue au niveau de l’uniforme des médecins d’active, appellation des médecins militaires de métier.

Propos recueillis par
Vanessa Pageot