Interview de Léonard Corti, interne et représentant syndical, président du SIHP

Publié le 31 Oct 2022 à 09:18
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#Médecin généraliste

Léonard Corti a 32 ans et est interne en anesthésie-réanimation en région francilienne depuis novembre 2019. Il est titulaire d'un master Affaires publiques obtenu en 2014 à SciencesPo Paris avant de s'orienter vers les études médicales. Il est également représentant syndical depuis le début de son internat, d'abord nationalement comme secrétaire général de l'ISNI puis depuis novembre 2020 comme président du Syndicat des internes des hôpitaux de Paris (SIHP).

Nous l'avons interviewé sur les questions d'internat, de conditions de travail des internes, de l'impact sur la qualité des soins et sur son engagement syndical

Tu as récemment écrit un livre "Dans l'enfer de l'hôpital". Peux-tu nous en dire plus ? Qu'est-ce qui t'a mené à écrire ce livre ?

Je n’avais pas forcément prévu d’écrire ce livre. En l’occurrence, c’est un concours de circonstances qui m’a fait entrer en contact avec un éditeur chez Robert Laffont qui souhaitait publier un livre-témoignage avant l’élection présidentielle de 2022. J’ai alors envoyé mon journal de bord, des documents Word éparses que j’avais écrits durant les deux premières vagues du Covid.

Le projet s’est rapidement précisé autour de ce qu’est le livre aujourd’hui, un témoignage chronologique décrivant mes cinq premiers semestres d’internat entre novembre 2019 et décembre 2021. Sachant que j’ai dû faire face à un impératif : il fallait rendre le manuscrit au plus tard début janvier 2022 pour une parution en avril. J’ai donc eu six semaines en tout et pour tout pour écrire les 189 pages que compte le livre !

Ce qui m’a motivé à me lancer dans ce projet qui a considérablement raccourci mes nuits pendant un mois et demi c’était la volonté de saisir l’opportunité qu’on me donnait de montrer à voir l’envers du décor de l’hôpital submergé par le Covid et aussi d’avoir l’occasion de m’adresser au grand public pour sensibiliser sur la dégradation du service public hospitalier et les difficultés auxquelles sont spécifiquement confrontées les internes en médecine.

Quelles sont selon toi, les principales problématiques auxquelles sont confrontées les internes durant leur internat ?Comment les as-tu abordées dans ton livre ?

Il y a d’après moi trois problématiques imbriquées les unes aux autres. D’abord, il y a la surexposition des internes aux risques psychosociaux. Ce qui entraîne l’incidence élevée de troubles mentaux qui nous affectent (avec parfois des passages à l’acte dramatique). Toutes les conditions sont réunies pour nous conduire au burn out : un volume de travail énorme, des responsabilités élevées avec de faibles marges de manœuvre sur le choix dans l’allocation des ressources, un stress et un investissement émotionnel massifs et, parfois, un manque de bienveillance de notre encadrement.

C’est d’ailleurs ce manque de bienveillance que je vois comme le deuxième problème de l’internat. Certains responsables pédagogiques du bas de l’échelle aux doyens sont parfois enfermés dans une idéologie de la pédagogie par la souffrance parfaitement insupportable.

 La dernière problématique qui me parait devoir être adressée par les pouvoirs publics ce sont les conditions matérielles de l’internat. En particulier en Île-de-France, où les loyers représentent presque 50 % du salaire d’un interne première année. Avec des horaires impossibles et décalées et une rémunération qui tarde à devenir suffisante pour vivre confortablement, les internes ne prennent pas soin de leur santé physique et mentale. Par ailleurs, les faibles rémunérations de base poussent les internes à faire des gardes et astreintes pour compléter leur salaire, ce qui fait exploser leur temps de travail. Enfin, les faibles rémunérations de l’internat sont d’après moi liées au fait qu’historiquement les internes venaient de bonnes familles qui leur permettaient de vivre confortablement malgré des salaires inférieurs à ceux d’un apprenti du même niveau de qualification. Or c’est en train de changer, 40 % des internes sont désormais issues de parents employés ou ouvriers qui n’ont pas les ressources notamment pour se porter garant en Île-de-France. Dans une enquête que le SIHP a réalisée, près d’un quart des internes déclarent ne pas pouvoir accéder à un logement faute de garant solvable et la plupart n’ont pas le réflexe de se tourner vers la garantie Visale qui leur est pourtant accessible !

Quelles sont les actions possibles pour aider une interne en détresse dans un stage par exemple ?

Alors, il y a plein de choses à faire ! Quand nous sommes sollicités par une interne en détresse dans un stage, nous passons d’abord du temps avec lui au téléphone pour essayer de comprendre ce qu’il se passe. Ensuite, s’il y a détresse psychologique, on a une cellule d’écoute et d’orientation, le SOS SIHP géré par des internes bénévoles qui peuvent orienter vers des professionnels de la santé mentale.

Côté syndical, l’attitude va dépendre de la gravité des faits. Par exemple, si on se rend compte qu’il y a une situation tendue entre un interne et un chef de service, on peut proposer dans un premier temps une médiation pour éclaircir quels sont les griefs des uns et des autres.

 Par ailleurs, notre démarche va aussi dépendre de la spécialité concernée. Dans certaines spécialités, on sait que les coordonnateurs peuvent être des alliés pour gérer des problèmes notamment en lien avec l’absence de respect des droits des internes. Si la situation n’arrive pas à se débloquer, on passe généralement à l’échelon au-dessus en contactant la direction de l’établissement avec potentiellement des mises en demeure si les manquements à la loi perdurent. En dernier ressort, on peut saisir le doyen dont dépend le service mis en cause, voire l’ARS.

 Tout cela est pour l’instant fait un peu de manière artisanale mais nous allons travailler pour élaborer des protocoles notamment avec l’ARS qui est finalement l’autorité la plus puissante de la région et en même temps celle qui peut avoir une posture la plus neutre vis-à-vis des cheffes de service, des doyens ou des directions.

 Enfin, on vient d’être mis en relation avec la Cellule Enquête Violence au Travail de l’AP-HP qui peut être saisie en cas de faits de violence envers des internes mais uniquement dans un service de l’assistance publique.