Interne de psychiatrie, écrivain et réalisateur

Publié le 1653543377000


Le Psy Déchaîné est avant tout le journal des internes de psychiatrie.
Nous sommes allées à la rencontre de Michaël Gauthier, interne de psychiatrie mais également écrivain et réalisateur de films. Il nous partage un article qu’il a écrit pour le magazine.

Le blé qui nous nourrit « Happy Birthday bitch »

C’est ce que je me suis dit en voyant le défilé pathétique des derniers porte-drapeaux français à l’occasion du 14 juillet 2018. C’était bien loin de la majestueuse marche que j’avais pu voir scintiller sur la télévision cathodique de mon grand-père, il y a de ça 20 ans. Le garde à côté de ma cellule ricanait devant ce spectacle, il m’adressa une ou deux phrases en turcs et finit par changer de chaîne au profit d’un téléfilm local. Mon dos me faisait mal, mais je n’avais pas la force de me relever, je restais inerte sur la dalle en béton qui me servait de couchette. Quelques rayons de soleil passaient à travers les barreaux de ma cellule, allant jusque dans mes yeux et irritant ma cornée. Mais je ne bougeais pas, j’aurais donné cher pour être Icare aujourd’hui, pour pouvoir un peu plus m’approcher du soleil.

C’est autour des 11 heures qu’un policier, gradé au vu du salut que venait de lui faire mon garde, se présentait devant ma cellule. Je me levais péniblement et fut conduit jusqu’à une salle d’interrogatoire, deux chaises, une table, et un saut au fond de la pièce. Je m’asseyais, le policier gradé fit de même. Son regard était fixé au mien, ses lèvres ne bougeaient pas, ses mains croisées non plus. Une jeune femme entra à son tour dans la pièce, elle portait un tailleur beige. Elle tenait une chaise à la main, la posa à côté du gradé et s’installa à son tour. J’ai vite compris que ça ne pouvait être que la traductrice, de toute façon je ne parlais pas un mot de turc donc s'il voulait des aveux, je ne sais pas bien ce que  j’aurais pu leur baragouiner. Comment j’en étais arrivé là, le type n’en avait pas grand-chose à faire, lui il voulait classer son affaire et passer à la suivante. Pourtant il y a encore un an vous m’auriez dit que j’allais croupir dans une cellule d’Istanbul, je vous aurais rigolé au nez et j’aurais aussitôt commandé une deuxième téquila.
La téquila, c’était mon breuvage essentiel après dix heures coincé entre quatre murs chez Spring Research, la plus grosse agence de notation financière française.
Le 18 Août 2017, il n’était même pas 20 heures que j’avais déjà sifflé dix tequilas, mais en même temps il y avait de quoi, deux heures auparavant le coup de grâce à l’économie française venait d’être porté. J’en avais été le bras armé mais je n’en avais même pas conscience, j’étais tellement pressé de courir voir mon supérieur et de lui annoncer la nouvelle notation fraîchement calculée. La France avait un « C » pour la première fois de son histoire. Depuis trois mois c’était l’escalade, la fuite des investisseurs, l’augmentation du coût du travail, les notations qui dégringolaient les unes après les autres, les journaux qui publiaient déjà « La France creuse son tombeau ».
Ce dernier article mis le feu au poudre une bonne fois pour toute, l’intérêt de la dette venait de dépasser 200 pour cent du PIB français. Le lendemain l’Union Européenne demandait le démantèlement du gouvernement français sur le champ, on était au bord du coup d’état. Putain, d’un coup j’ai pris peur, il était huit heure du matin, j’étais dans ma cuisine avec le mal de crâne et j’ai couru jusque dans la chambre, j’ai attrapé la main de Shirley pour la tirer du lit, je l’ai embrassé et je lui ai dit « Viens, on part ».
Cette idée, tout le monde l’avait, les trains étaient bondés, les vols étaient pleins, peu importe la destination, tout le monde qui en avait les moyens, voulait partir. Je courrais dans l’aéroport en tirant Shirley par le bras, on n’avait pas de billets, mais on s’enfonçait dans la foule.
Depuis qu’on était parti j’essayai de ne plus me retourner vers elle, à chaque fois que je croisais son regard, je lisais la peur, c’était insupportable. Je ne sais même plus comment on a fait mais on est arrivé à monter dans l’avion sans billet. Je ne savais même pas vers où on allait. Shirley me glissait à l’oreille notre destination d’une voix qui s’efforçait d’être douce, « On va finalement les faire nos vacances à Istanbul ».
La lumière blafarde de la salle d’interrogatoire éclairait une photo posée sur la table. Le policier gradé s’exprima en turc en pointant la photographie du doigt.
La traductrice traduisit en français : « Vous la connaissait ? ». Des traits fins, des cheveux blonds légèrement ondulés, des yeux bleus azur, et un inoubliable sourire.
Oui, je la connaissais, c’était Shirley. Le gradé semblait satisfait de ma réponse, il se recula un peu sur sa chaise sans me quitter du regard. Le silence était pesant dans la pièce, je n’avais pas mangé depuis la veille et la lumière m’éblouissait. Très calmement quelques mots sortirent de la bouche du gradé, la jeune femme à ses côtés s’empressa de traduire : « Et vous l’avez tué ? ».
En quelque sorte, oui, je l’avais tué.

Les pays ont commencé à s’organiser, conduisant les français dans des zones de banlieues et tentant de limiter les flux. Pendant ce temps la France se réorganisait en régions, les Basques, les Bretons etc. L’Europe avait pris les rênes de la France et considérait qu’il était pour le moment plus raisonnable que les pouvoirs politiques soient répartis en cantons.
Les agences de notations étaient les coupables tout trouvés pour expliquer cet effondrement et suite à une inquiétante pression populaire, leurs dirigeants ainsi que leurs subalternes furent incarcérés. Finalement l’acte était symbolique et ça n’a pas représenté grandchose, la plus part avaient anticipé la manoeuvre et se planquaient aux Bahamas ou je ne sais où. Pour les postes plus modestes comme le mien, c’était la prison.

Shirley et moi avions été conduits à Istangoal.04,quatrième zone d’accueil des ressortissants français. Les jours passaient mais le remord d’avoir fait partie de l’effondrement financier ne s’estompait pas. Les sommes d’argents liquides que nous avions pu emporter, fondaient comme neige au soleil et tous nos comptes bancaires avaient été verrouillés. Shirley et moi étions installés dans un recoin d’un grand gymnase, je la voyais se dégrader jour après jour, elle restait couchée presque sidérée. Chaque matin la première chose qu’elle me demandait c’était « quand est-ce qu’on rentre ? ». Je n’avais rien à lui répondre, je savais que même si nous tentions de retourner en France, j’allais finir dans une taule, accusé d’avoir participé à l’effondrement du pays. Chaque jour avant midi, je traversais les ruelles d’Istangoal.04 pour m’arrêter acheter un plat de borek que je ramenais à Shirley. Elle avait du mal à manger, et perdait du poids à vue d’oeil, elle qui avait toujours vécu dans un certain confort, fille de bonne famille, elle se retrouvait dans l’incapacité d’accepter ces nouvelles conditions de vie. Ce n’était pas la seule d’ailleurs. Le gymnase pullulait de gens ralentis et aux regards tristes, certains végétaient sur leurs paillasses comme s’ils avaient passé trop de temps dans une cave à opium, d’autres déambulaient sans but, demandant leur chemin sans savoir où ils voulaient aller. Je me souviens de ce mec au regard béat, je ne comprenais pas comment il pouvait être aussi joyeux vu la situation, sa tronche me foutait en rogne. Et puis petit à petit, je me suis rendu compte qu’il n’était pas le seul, ils étaient bientôt des dizaines, j’ai fini par essayer de me renseigner et je n’ai eu pour seul réponse : « mais c’est le BLE qui nourrit les hommes, mon ami ».

Il n’y avait pas grand-chose à Istangoal.04 mais il y avait tout de même un semblant de cyber-café. Je m’installais devant l’un des écrans et tapait la phrase qui m’avait été dite sur le moteur de recherche. Je n’ai pas mis longtemps à trouver. Le B.L.E ou Black Lotus Expérience était en fait une nouvelle drogue de synthèse, stimulant les aires mémorielles et emmenant son consommateur pendant près de douze heures dans ses souvenirs les plus heureux. La réalité n’avait plus d’importance, elle n’existait plus de toute façon. Mais les mises en garde étaient nombreuses, arrêt cardiaque, hémorragie cérébrale spontanée, stupeur voir catatonie. Cette drogue n’était clairement pas pour moi, je me sentais responsable de mes actes et devait en assumer la culpabilité. Mais concernant Shirley, c’était une toute autre histoire. Je l’avais encouragé à me suivre sans en mesurer les conséquences et je la voyais se dégrader de jour en jour, il était désormais de plus en plus difficile de la faire manger.

Se procurer du B.L.E était vite devenu une formalité, les ruelles d’Istangoal.04 regorgeaient de revendeurs à toutes heures du jour et de la nuit. C’était devenu l’opium du peuple.
« Vous lui avez donc donné du B.L.E ? », traduisait la jeune femme.
Je me contentais d’acquiescer. « Et elle est morte d’un arrêt cardiaque ? ». Oui. Les autorités locales avaient bien connaissances du trafic actuel mais au vu de la surpopulation des lieux d’accueil ils ont vite accepté le B.L.E comme un régulateur de population. Ils n’avaient que faire d’une jeune française décédée sous drogue. Mais moi, j’avais une fois de plus pris la mauvaise décision, je devais payer et je n’avais pas trouvé d’autre solution que de me dénoncer et me faire emprisonner. Le gradé se leva de sa chaise et sortit de la pièce suivie de la traductrice. Au vu de la tête de mon interlocuteur je savais déjà ce qui allait se passer, ils allaient classer l’affaire sans suite pour éviter un prisonnier de plus et me renvoyer aussitôt à Istangoal.04. Enfin, peu importe, j’aurai essayé. Il me restait une pastille de B.L.E que j’avais planqué dans la couture de mon caleçon, il n’y avait plus que ça à faire et puis on verrait bien…

« La paix ne ressurgira sûrement pas de la fournaise qu’est devenu mon âme, mais si encore un instant je pouvais me souvenir d’une terre qui m’a nourrit, d’un soleil qui m’a réchauffé, d’une eau qui m’a purgé, d’un ou d’une autre qui m’a aimé et pardonné, alors je veux bien disparaître tout entier dans les flammes, sans patrie, sans pays. Adieu la république mais vive la France. » Un habitant d’Istangoal.04

Michael Gauthier, 15/04/2017

Peux-tu te présenter rapidement ?
Je suis interne en dernier semestre au CHU de St Etienne. J’écris et je réalise des films depuis maintenant quelques années.
J’ai commencé à faire des vidéos amateur en deuxième année de médecine. J’y ai pris goût et en troisième année. J’ai donc passé un concours pour suivre une formation d’été à l’école de cinéma de Paris, La Fémis. Finalement, j’ai décidé de continuer mes études de médecine, sans pour autant arrêter de travailler sur des projets de films et d’écriture.

Peux-tu nous parler de certaines de tes réalisations ?
J’ai effectué un stage en service d’oncologie en tant qu’interne en psychiatrie. Suite à ce stage, j’ai souhaité évoquer le vécu des malades, la façon dont ils sont perçus… De là est né mon dernier film, « Maladie Nocturne », qui est un court métrage d’une vingtaine de minutes. Ce dernier raconte l’histoire d’une femme qui tente de se retrouver. Par ailleurs, en collaboration avec un ami qui est également interne en psychiatrie, nous avons réalisé « Capharnaüm ». C’est un film qui aborde la schizophrénie de manière quelque peu décalée.

Quels liens retrouves-tu entre ton statut d’interne et celui d’écrivain-réalisateur ?
La psychiatrie est très stigmatisée, elle donne lieu à de nombreux clichés dans la culture populaire. D’un côté, cela m’inspire, mais d’un autre, j’ai envie que les choses changent. J’aimerais que certains sujets puissent être abordés de manière plus libre et juste.

Comment fais-tu pour gérer tes différentes casquettes ?
En général, quand je sors du boulot, je coupe. Plus tard dans la soirée, je retrouve l’énergie nécessaire pour attaquer l’écriture et le développement d’un projet en cours.
C’est parfois un peu fatiguant, mais cela me permet de rester toujours en mouvement.
J’espère pouvoir continuer ces activités en parallèle. Quoi qu’il en soit, je n’envisage pas d’abandonner le cinéma. Je pense que c’est sain de ne pas être tout le temps tourné vers le travail. Quel que soit son projet personnel, il faut s’affranchir des pessimistes et foncer tant qu’il y a du désir et de l’envie. Si jamais ça ne marche pas, il n’y aura pas de regrets.

As-tu des projets que tu souhaiterais nous partager ?
La réalité virtuelle m’intéresse beaucoup. Je travaille actuellement sur un projet de long métrage avec ma co-scénariste. J’espère qu’il pourra voir le jour d’ici un ou deux ans.

Propos receuillis par
Mélanie TRICHANH

Article paru dans la revue “Association Française Fédérative des Etudiants en Psychiatrie ” / AFFEP n°20

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