Histoire de la médecine : les prémices de la pédiatrie en tant que spécialité

Publié le 1652159843000

Sous-enseignée dans notre cursus, l’Histoire de la médecine est pourtant riche en anecdotes et en leçons. Le fondement de la médecine remonte à la nuit des temps et les médecins de l’antiquité en ont posé les premières bases scientifiques. Pourtant, la pédiatrie ne vit le jour en tant que spécialité officiellement reconnue que vers la fin du XIXème siècle (1). Découvrons ensemble, quels ont été les prémices de la pédiatrie.

1 - Comment peut-on définir les concepts de pédiatrie et de pédiatre ?
La pédiatrie n’est pas née de l’individualisation d’un groupe de maladies, liée aux progrès de la physiopathologie, comme la cardiologie ou la pneumologie. Elle ne doit pas non plus son existence à des techniques particulières d’intervention, comme la chirurgie ou l’urologie. Et elle n’a pas été liée au développement d’une instrumentation spéciale permettant de visualiser et d’explorer les organes, comme l’ophtalmologie ou 1’otorhinolaryngologie.

La pédiatrie s’adresse non à un organe ou un groupe d’organes particulier, non à une technique particulière, mais à un sujet particulier : l’enfant. Et, de suite, précisons qu’elle s’adresse non pas à un malade seulement, mais à l’enfant, ou mieux à l’enfance, dans toutes ses dimensions : physiologie, pathologie, psychologie, éducation, et surtout, prévention. Le pédiatre suit l’enfant depuis sa naissance et à travers son développement, sa croissance, ses vaccins et ses maladies. Il est l’interlocuteur privilégié des parents, surtout de la mère dont il est censé calmer l’anxiété dès qu’elle apparaît, c’est-à-dire dès la naissance de
l’enfant et à la moindre incongruité.

2 - La pédiatrie avant le XVIIIème siècle
Jusqu’au XVIIème siècle, les spécificités et la personne de l’enfant étaient pratiquement ignorées, même les grands philosophes se désintéressent de l’enfant. L’enfant n’est qu’un adulte miniature à la survie précaire. Certes, il y a eu de tout temps des médecins qui s’intéressèrent aux maladies des enfants. Ces auteurs, cependant, documentaient les maladies des enfants en tant que chapitre de la médecine générale et non en tant que matière digne d’un intérêt exclusif.

La 2ème moitié du XVIIème siècle est marquée par la publication de textes spécifiquement dédiées à l’enfant. Georg Ernst Stahl (1659-1734) et surtout Friedrich Hoffmann (1660-1742) ont écrit des chapitres et même de courts ouvrages de contenu pédiatrique, qui ont retenu l’intérêt général, du fait de la notoriété de leurs auteurs. Quant à Walter Harris (1647-1732), son traité De Morbis Acutis lnfantum, publié en 1689, eut droit à dix-huit éditions et de nombreuses traductions.

C’est à partir du XVIIIème siècle que l’enfant va progressivement être perçu comme un être en croissance et maturation, somatique et psychique, en même temps qu’un sujet d’éducation et d’apprentissages. Toutefois, le nouveau-né sera longtemps considéré comme un simple « tube digestif », un être réflexe, sans aucune compétence, dénué de sentiments et de sensations, une considération à peine nuancée quand cet être devient rampant puis ambulant.

3 - L’enfant du XVIIIème siècle
Deux approches sont possibles à cette époque, héritées des siècles précédents.

Dans une première approche, l’enfant apparaît comme un être en devenir, donc imparfait, faible, carence, et, par définition, « malade ». Toute maladie est sous-tendue par l’idée, ou la crainte, de la mort. L’enfant, déséquilibré et fragile, est donc toujours près de la mort.

Une deuxième attitude est de voir dans l’enfant un adulte en miniature. La théorie embryologique de la préformation avait la vie dure au cours du XVIIIème siècle. Selon cette théorie, dès la germination, l’embryon est un modèle réduit de l’adulte à venir, qui se « déplie » pour ainsi dire, progressivement. L’enfant fonctionne donc comme un adulte, mais à une échelle réduite. Il est toujours faible, mais il n’est plus un « malade », et on est en droit de lui manifester de la tendresse et de l’intérêt. Cependant, cette approche ne reconnaît pas encore l’originalité de l’enfance.

C’est sans doute par le biais de l’éducation que l’on a plus généralement pris conscience du fait que l’enfant méritait une considération particulière, un traitement spécifique, des études spécialisées…

Citons quelques auteurs qui essayèrent d’interpeller sur la façon dont était considéré l’enfant à cette époque :

(1727-1762) in « Essai sur la Manière de Perfectionner l’Espèce Humaine » en 1756 (2) : « Quelque humiliant que soit pour nous l’instant par où nous avons commencé, ne dédaignons pas de nous en retracer l’image, puisque c’est la date de notre être et le terme de notre félicité. Considérons l’enfant sans nous considérer nous-mêmes... Faisons pour nos enfans* ce que l’on a fait pour nous. Faisons plus, rendons-les plus parfaits...».

Charles-Augustin Vandermonde

(1741-1814) in « L’Anarchie Médicinale, ou la Médecine considérée comme nuisible à la société » (3) : « Le peuple, pour qui les enfans sont plutôt une charge qu’un secours, s’inquiète fort peu de les perdre. Il faut, pour ainsi dire, lui faire violence pour l’obliger à les soulager... Le peuple n’estime pas assez ses enfans pour faire de grands sacrifices dans le traitement
de leurs maladies
».

Jean-Emmanuel Gilibert

(1720-1789), fondateur du premier dispensaire pour le traitement des enfants pauvres : « Les enfans, tant qu’ils sont petits, et surtout lorsqu’il s’agit d’une famille nombreuse et que les parents vivent dans la gène, ne sont pas considérés suffisamment indispensables pour qu’on
s’en occupe beaucoup... » (4).

* Au XVIIIème siècle, le terme d’« enfant » au pluriel s’écrivait encore « enfans »

George Armstrong

 

4 - Les premiers pédiatres et les premiers ouvrages pédiatriques
Ils sont nombreux et l’on peut citer : Walter Harris (1647- 1732, auteur du « Traité des Maladies Aiguës des Enfants »), William Cadogan (1711-1797), William Heberden (1710-1801), William Buchan (1729-1805), Michael Underwood (1737- 1820), Alphonse Le Roy (1742- 1816), August Friedrich Hecker (1763-1811), Christoph Wilhelm Hufeland (1762-1836), Charles- Michel Billard (1800-1832)(5)…

Ces médecins se donnèrent la lourde tâche de réformer le monde des enfants.

Les traités visant à « l’éducation physique » ou « physique et morale » des enfants furent nombreux, surtout après 1770. En plus de conseils proprement éducatifs, on y traitait d’alimentation et d’hygiène et les auteurs essayaient de donner aux parents assez de connaissances pour qu’ils soient capables de reconnaître les symptômes d’alarme entraînant le nécessaire recours au médecin. Ce dernier, quant à lui, était instruit de la manière d’approcher le petit malade, d’interroger les parents ou la nourrice, d’examiner l’enfant et sur la manière de le traiter.

5 - La conversion du monde médical et non médical à la pédiatrie
Ces premiers pédiatres avaient à convaincre d’une part leurs confrères médecins de la possibilité d’abord, puis de l’urgence de prendre les petits enfants en traitement. D’autre part, nos médecins pionniers avaient à convaincre, tâche non moins difficile, les mères de famille ou plus généralement les parents – sans oublier les nourrices – de l’avantage qu’ils auraient à confier leur enfant à la Faculté avant qu’il ne soit trop tard. Sortir l’enfant de la « province » des mères, des nourrices, des sages-femmes, des vieilles femmes, ce n’était pas chose facile à réaliser.

Le but de ces promoteurs était donc d’opérer un véritable transfert de la responsabilité envers les enfants pour tout ce qui touchait leur bien-être physique, de l’environnement féminin des petits enfants vers le monde des médecins éclairés.

Autre problème essentiel, celui de la communication. Etymologiquement, l’enfant (du latin « infans ») est « celui qui ne parle pas ». Bien qu’au XVIIIème siècle le mot « enfant » soit surtout situé par rapport aux « parents », le mot anglais « infant » a mieux retenu l’implication étymologique de petit enfant. Pour tous ceux qui connaissent le prix qu’attache le médecin à la relation singulière avec « son » malade, il sera évident que le praticien non averti ait été tout d’abord dérouté par cette situation : le petit enfant contracté ou au contraire débridé dans sa terreur et la mère envahie par une anxiété viscérale. Le médecin doit écouter la mère à travers les cris du nourrisson, la mère écoute le médecin tout en essayant de calmer l’enfant et ce dernier se sent perdu entre l’intrus et sa mère qui semble l’avoir livré à lui. Tout cela n’est évoqué ici que pour souligner toutes les particularités et les difficultés qu’il a fallu surmonter pour susciter des vocations pédiatriques.

6 - Conclusion
Les auteurs que nous avons cités, ont fait plus pour l’individualisation de la spécialité qu’on a bien voulu reconnaître jusqu’à présent. S’insurgeant contre la mortalité infantile, contre la négligence des nourrices et le fatalisme des parents, contre le manque d’intérêt théorique et pratique de la profession médicale, ces praticiens se heurtaient à des obstacles de taille. Ce n’est que par leur obstination, par leur enthousiasme aussi, par la répétition et la vulgarisation de leur argumentation, qu’ils finirent par se faire entendre, à la fois par les jeunes médecins ouverts au progrès et par les parents intelligents.

La pédiatrie est désormais une science à part entière et qui a
su évoluer et se moderniser. Les découvertes génétiques et biologiques, mais aussi physiologiques ont permis de renforcer les connaissances pédiatriques déjà acquises.

Mais est-ce vraiment l’octroi d’un certificat de spécialiste, à l’issue d’un enseignement spécial, qui signe l’établissement d’une spécialité ? Formellement, sans aucun doute. Il est cependant indéniable que bien avant 1872, date de l’apparition du mot « pédiatrie », des médecins ont consacré la plus grande partie de leur temps et de leur énergie à la prise en charge des enfants. N’étaient-ils alors pas ipso facto des spécialistes ? En tout cas, même s’ils ne se nommaient pas « pédiatre », ils en étaient les prémices.

Johann Peter Frank

Laissons le dernier à Johann Peter Frank, l’un des fondateurs de la santé publique (6) : « Combien d’enfans nouveaunés poursuivraient sainement leur carrière… si nos médecins… plus sincèrement animés du désir de servir l’espèce humaine, attachaient sérieusement leurs peines et leurs soins à cultiver un champ resté trop
longtemps en friche
».

Matthieu Bendavid

Bibliographie

  1. Voigt HH. Naturwissenschaften in Göttingen: eine Vortragsreihe. Vandenhoeck & Ruprecht; 1988. 130 p.
  2. Vandermonde CA. Essai sur la maniere de perfectionner l’espece humaine. Chez Vincent, Imprimeur-Libraire; 1756. 468 p.
  3. Gilibert JE. L’anarchie médicinale, ou la médecine considérée comme nuisible à la société. 1772. 396 p.
  4. Armstrong G. An account of the diseases most incident to children, from the birth till the age of puberty; with a successful method of treating them. To which is added an essay on nursing... also a short ... account of the dispensary for the infant poor. T. Cadell; 1783. 224 p.
  5. Billard C-M. Traité des maladies des enfants nouveau-nés et à la mamelle. J.-B. Baillière; 1837. 846 p.
  6. Reich E. System der Hygieine: Diätetische und polizeiliche Hygieine. Enke; 1871. 562 p.

Article paru dans la revue “Association des Juniors en Pédiatrie” / AJP n°11

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