Histoire de la chirurgie - Ma toute première fois

Publié le 19 Mar 2024 à 12:06
Article paru dans la revue « AJCV / Digest’Times » / AJCV N°1
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Lorsque l’on est amené à parler d’Histoire en chirurgie, il est naturel de dérouler l’enchaînement chronologique du sujet traité à partir de « sa première fois ». Le lecteur a forcément vu, au détour d’une thèse ou d’un article au moins une des affirmations suivantes : « La première fois eut lieu en telle année par untel », « À notre connaissance, il s’agit de la première fois dans la littérature », etc.

Il aurait été tentant dans cette chronique de parler de la première colostomie, par exemple. Le sujet nous concerne tous et son inventeur est rouennais, tout comme l’auteur de ces lignes (à 250 ans près). Ou de parler de la première transplantation hépatique. Là le sujet se complique car deux inventeurs se côtoient presque simultanément. Chez l’un le patient meurt, chez l’autre il survit. Lequel fut alors réellement le premier ? Les deux peut-être, la valeur d’un succès pouvant être arbitrée à la manière dont le pôle antarctique le fut entre Scott et Amundsen. Ou encore de parler de la première chirurgie transatlantique. Là encore, quel jugement devons-nous avoir d’une telle première fois, quand, 20 ans après, elle laisse un souvenir similaire à une nuit d’exploits… sans lendemain. Ou enfin de parler de la première suture, quand, quelques milliers d’années plus tard, le nom de son inventeur se perd dans le brouillard des siècles comme est oublié celui de la roue, de l’araire ou du feu. Il aurait aussi été tentant de parler du premier ouvrage traitant spécifiquement d’histoire de la médecine. Il fut publié par Daniel Le Clerc, médecin Genevois en 1696. Fait surprennent, l’auteur précisa dans sa préface que son traité était « le premier où l’on ait précisément traité cette matière [sic] ». En Histoire comme en Médecine, être le premier est une qualité qui semble nécessaire et doit être souligné.

Ce tout premier numéro du Digest’Times est donc l’occasion idéale pour s’attarder un peu sur cet évènement si particulier qu’est « la première fois » en générale, plutôt qu’une première fois en particulier. Sans faire de cette article un exposé exhaustif et rigoureux de philosophie, voici quelques pistes à explorer pour en saisir son sens et son ambiguïté.

Dans son Discours sur l’histoire Universelle, Bossuet exposait sa méthode didactique de la sorte : « …il faut avoir certains temps marqués par quelques grands évènements auxquels on rapporte tout le reste ». Être l’instigateur (-trice) « d’une première fois » c’est être original et par là se frayer une place dans l’Histoire et les quelques siècles de postérité qui l’accompagnent ; ou dans un futur plus palpable, les quelques citations d’une littérature scientifique foisonnante. Un évènement remarquable dans les annales et une personne remarquée dans Annals, en quelque sorte. Mais le terme « original » a également une acception artistique, peut-être moins éloignée de l’art médical qu’il n’y paraît. L’originalité dans l’art est un phénomène apparut à la fin du 19ème avec le mouvement romantique, ’idéal n’étant plus dans la conformité avec les modèles antiques. En médecine comme en science la conformité des pratiques aux préceptes d’Hippocrate et de Galien fut peu à peu abandonnée au cours des 17ème et 18ème siècles, au profit de modèles plus performants. De nos jours, l’originalité est une valeur majeure dans la démarche artistique d’une œuvre, c’est même par là qu’elle se démarque de la reproduction. La grande différence cependant entre l’artiste et le médecin concerte le sujet : l’un traite de tout, l’autre se limite au patient. Et pour le médecin, il est plutôt bien vu de traiter conformément aux préceptes académiques des recommandations de bonnes pratiques pour ne laisser libre court à son imagination que dans le cadre réglementaire de la recherche. « Jamais la première fois sur le patient » comme le dit si bien la HAS. Agir autrement peut conduire à de graves dérives et en cela l’Histoire joue un rôle important pour nous le rappeler.

Le caractère fondamental d’une première fois doit être également nuancé. Il est rare dans l’histoire de l’humanité qu’un évènement n’ait pas eu de précédent similaire. Prenons un fait indiscutablement inédit : Armstrong posant le pied sur la Lune. Indiscutable certes, mais tout de même précédé d’un évènement similaire avec l’alunissage de Luna 2. L’ensemble des processus conduisant au succès final du programme Apollo, les milliers voire millions d’heures nécessaires aux chercheurs, techniciens et enseignants russes et américains en compétition font de cet instant réellement nouveau un petit pas pour l’humanité au regard du chemin parcouru. La dernière marche de l’escalier en quelque sorte, ou l’avant-dernière puisqu’il faut retourner sur terre vivant. Il en va un peu de même dans notre discipline, nos « premières fois » devant être interprétées dans un ensemble plus large de technoscience, d’anthropologie, d’éthique, etc. C’est d’ailleurs là toute la spécificité d’une médecine considérée comme une science, car sa finalité concerne avant tout… le patient (encore lui), concept de chair et d’os en équilibre instable entre survie et qualité de vie. Et de la même manière que ce qui est vrai sur la Lune ne l’est pas forcément pour Mars ou Vénus ; le succès unique d’une innovation médicale ne s’applique peut-être pas pour toutes et tous. De là, après une période d’essai dite « des pionniers », la justification d’une médecine fondée sur les preuves, fondamentales et cliniques ; la reproductibilité jouant un rôle majeur dans la validation des nouveaux concepts.

De la même manière, le caractère décisif d’un procédé se situe rarement dans sa « première fois ». Revenons à une illustrations moins lunaire : la transfusion sanguine. Le moment décisif eu lieu en 1900 avec Karl Landsteiner dans une publication passée inaperçus mais devant conduire une dizaine d’année plus tard à la découverte des groupes qui, dès lorsqu’ils furent pris en compte, assurèrent presque systématique le succès de la procédure. Avant cela, la transfusion était une vielle lubie, déjà mentionnée par Hérophile, mise en pratique à plusieurs reprise au 17ème pour être rapidement interdite par le parlement de Paris en raison de ses succès mitigés, puis progressivement toléré au 19ème dans ces situations désespérées que sont les hémorragies de la délivrance. Décisif n’étant pas synonyme de définitif, le scandale planétaire du sang contaminé nous enseigne d’ailleurs que l’idée de progrès en médecine n’est pas toujours strictement linéaire.

« La première fois », ce moment si particulier ou rien ne commence vraiment mais tout prend forme, anecdote sublime et commode bornée de préliminaires et d’avenir. Ce moment précis où ce qui était possible deviens réel sans toutefois être établi. Ce moment qui invite à une deuxième fois ; pourquoi pas la plus importante ?

À voir… au prochain numéro !


Dr ROUSSEL
Chef de Clinique CHU de Rouen

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Publié le 1710846396000