Gynécologie de ville - Effet de la supplémentation en vitamine e sur les insomnies chroniques chez les femmes ménopausées - une étude prospective, randomisée en double aveugle

Publié le 1711439297000
Article paru dans la revue « AIGM / Gynéco Med » / AIGM N°2


Effects of vitamin E supplémentation on chronic insomnia disorder in postmenopausal women : a prospective, double blinded randomized controlled tria

Wirun Thongchumnum, Nutrients 2023

Mots clefs
Chronic insomnia, post menopausal, non hormonal treatment, vit E

La période de post-ménopause est la période suivant la ménopause qui survient en moyenne autour de 50  ans. Elle se caractérise par l’apparition de nouveaux symptômes dont l’insomnie chronique définie par la classification internationale américaine de médecine du sommeil comme un trouble du sommeil nocturne au moins 3 fois par semaine durant au moins 3 mois. Ce symptôme est souvent sous-estimé par les patientes et le corps médical. Pourtant, à partir de 45 ans les femmes ont plus de facteurs prédisposants que les hommes à développer des insomnies chroniques (1) auxquelles s’ajoutent des facteurs précipitants (sueurs, bouffées de chaleur).
La prévalence de l’insomnie en population générale est de 10  %, avec une augmentation de l’incidence liée à l’âge allant jusqu’à 23  % en période de post-ménopause. Ces variations épidémiologiques sont liées à la modification du climat hormonal. Les évaluations objectives de ces troubles du sommeil n’ont pas permis de mettre en évidence sur les polysomnographies une altération qualitative du sommeil mais les conséquences médicales ont été montrées avec une augmentation des maladies cardiovasculaires et de la mortalité générale (2).
Le rôle du stress oxydatif dans les troubles du sommeil chronique a été évalué dans de nombreuses études et le lien de causalité semble complexe. Gulec a mis en évidence des concentrations sanguines de marqueurs de stress oxydatifs plus élevées chez les patients insomniaques que chez les contrôles. Des niveaux moindres de glutathion peroxydase (antioxydant réduisant les radicaux libres) ont été retrouvés chez les patients et confirmés sur des études animales (3). La vitamine E (ou tocophérol) présente notamment dans les pois et les huiles végétales, est un puissant antioxydant qui permet de réduire la destruction des cellules membranaires en éliminant les radicaux libres et en réduisant l’inflammation. Son utilisation pourrait alors être une alternative au traitement hormonal pour le soulagement des insomnies.

Matériel et Méthodes

Il s’agit d’une étude thaïlandaise réalisée entre novembre 2021 et mai 2022 randomisée en double aveugle comparant l’efficacité de l’administration d’un comprimé de vitamine E versus placebo. L’efficacité était analysée à l’aide de l’auto-questionnaire PSQI (comprenant la qualité subjective du sommeil, le délai d’endormissement, la durée, la qualité du sommeil, les troubles du sommeil, l’utilisation de somnifère et la fatigue diurne) qui évalue entre 0 et 21 la qualité du sommeil. Un score supérieur à 5 est un marqueur d’un sommeil de mauvaise qualité. Le score était calculé à l’inclusion et après un mois de traitement. Le critère de jugement principal était l’auto-évaluation de la qualité du sommeil après 1 mois de traitement par le questionnaire PSQI. Le critère secondaire était la réduction de l’utilisation de somnifère.

160 femmes en aménorrhée depuis plus de 12 mois avec un score PSQI > 5 ont été incluses et randomisées en 1 : 1. Ont été exclues les femmes présentant des bouffées de chaleur, travaillant la nuit, consommant plus de deux tasses de café par jour, les femmes avec contre-indication à la prise de vitamine E (insuffisance hépatique ou rénale, prise d’anticoagulant ou antiplaquettaire) et les femmes avec maladies chroniques comme un cancer, un diabète ou HTA déséquilibrés. Les patientes étaient contactées par les investigateurs lors de la 1ère et 3ème semaine afin d’évaluer la compliance et les effets secondaires.

Résultats 

À l’inclusion, les caractéristiques des deux groupes étaient globalement semblables et aucune patiente n’a présenté de critères d’exclusion. On a noté que le score PSQI initial était plus faible dans le groupe vit E que dans le groupe placebo (PSQI à 11 versus 13  ; p = 0,019). D’autre part une différence non significative s’observait entre les deux groupes sur l’utilisation de somnifère en faveur du groupe vitamine E.

Après un mois de traitement, le groupe vitamine E avait un meilleur score PSQI que le groupe placebo (PSQI à 6 versus 9, p = 0,012) avec une amélioration significative par rapport au PSQI initial (voir figure 1). L’évaluation du critère de jugement secondaire montrait une diminution significative de l’utilisation de sédatif dans le groupe Vit E passant de 30 % à 15 % (p = 0,009) contrairement au groupe placebo qui est de 17.5 % à 10 % (p = 0,077).

Discussion 

Cette étude met en évidence une efficacité à court terme de la supplémentation en vitamine E sur l’insomnie chronique chez les patientes en post-ménopause. Elle est en accord avec une étude de 2011 expliquant le fonctionnement moléculaire des effets de la carence en vitamine E sur l’insomnie chez des souris et montrant une diminution du stress oxydatif ainsi qu’une amélioration des marqueurs d’antioxydant (4).

Il s’agit de la première étude randomisée à étudier les effets de la vitamine E sur l’insomnie chronique. La principale limite de cet article est qu’à aucun moment le taux de vitamine E sanguin ou des marqueurs de stress oxydatif avant l’administration de vitamine E n’ont été mesurés. La seconde limite est que le questionnaire PSQI a été créé pour évaluer l’état du sommeil seulement sur 1 mois. Quid du long terme ?

Conclusion 

L’insomnie chronique est une maladie complexe qui met en jeu plusieurs facteurs, d’autant plus dans la période post-ménopausique. Cette étude nous montre le potentiel de la prise en charge par vitamine E sur la qualité du sommeil et la réduction d’utilisation de somnifère, ce qui permettrait d’avoir une alternative ou un complément au traitement hormonal de la ménopause.

Take Home Messages

  • La prévalence de l’insomnie chronique augmente après la ménopause, et serait associée à plus de risque de mortalité notamment cardiovasculaire.
  • L’utilisation de la vitamine E semble avoir un impact positif sur la prise en charge de l’insomnie chronique à court terme.


Raphaëlle Bas
Interne en Gynécologie Médicale
5ème semestre FST oncologie
Paris


Dr Charlotte Nelis
Gynécologue médicale libérale
Aix-en-Provence

Références

  1. Ohayon, M.M. Epidemiology of insomnia: What we know and what we still need to learn. Sleep Med. Rev. 2002, 6, 97–111.
  2. Ge, L.; Guyatt, G.; Tian, J.; Pan, B.; Chang, Y.; Chen, Y.; Li, H.; Zhang, J.; Li, Y.; Ling, J.; et al. Insomnia and risk of mortality from all-cause, cardiovascular disease, and cancer: Systematic review and meta-analysis of prospective cohort studies. Sleep Med. Rev. 2019, 48, 101215
  3. Feng, L.; Wu, H.-W.; Song, G.-Q.; Lu, C.; Li, Y.-H.; Qu, L.-N.; Chen, S.-G.; Liu, X.-M.; Chang, Q. Chronical sleep interruptioninduced cognitive decline assessed by a metabolomics method. Behav. Brain Res. 2016, 302, 60–68
  4. Taavoni, S.; Ekbatani, N.; Kashaniyan, M.; Haghani, H. Effect of valerian on sleep quality in postmenopausal women: A randomized placebo-controlled clinical trial. Menopause 2011, 18, 951-955

 

 

 

L'accès à cet article est GRATUIT, mais il est restreint aux membres RESEAU PRO SANTE

Publié le 1711439297000