Filière de soins pour prendre en charge la Déficience visuelle

Publié le 1652848935000


À TRAVERS LE PROGRAMME ICOPE

ICOPE ?
Le programme ICOPE (« Integrate Care for Older People », ou « Soins intégrés pour la personne âgée » en Français) a vu le jour en octobre 2017 grâce à l’Organisation Mondiale de la Santé qui a souhaité apporter un outil concret pour permettre ce qu’elle avait définie quelques années plus tôt comme un « vieillissement en bonne santé », à savoir : « aider à développer et à maintenir les capacités fonctionnelles pour favoriser le bien-être […] et permettre aux personnes d’être et de faire ce qu’elles estiment être en accord avec leurs principes » (1, 2).

Les capacités fonctionnelles y sont conceptualisées comme la résultante des capacités intrinsèques de l’individu et de l’interaction qu’il a avec son environnement.

Un vieillissement réussi n’est donc plus vu simplement comme l’absence de maladie.


Figure 1 : A public health framework for Healthy Ageing : opportunities for public-health action across the life course. Intrinsic capacity and functional ability do not remain constant but decline with age as a result of underlying diseases and the ageing process (1).

Ce programme s’intègre également dans un contexte d’augmentation de la proportion de sujets âgés dans le monde et d’une augmentation des besoins vis-àvis de la prise en charge de pathologies chroniques et de la dépendance.

Après 2 années de travail regroupant de nombreuses personnes impliquées dans la prise en charge de la personne âgée à travers le monde, ce programme a vu le jour. Il a comme objectif d’augmenter les capacités fonctionnelles en augmentant les capacités intrinsèques (Figure 1). Il est important d’insister sur 3 points :

  • Les personnes âgées qui nécessitent des aides dans les activités de la vie quotidienne le sont à cause d’une capacité fonctionnelle insuffisante et non à cause de leur âge uniquement (qui n’est pas un bon marqueur de l’état de santé à lui seul… il faut encore le rappeler).
  • Pour améliorer leur capacité fonctionnelle, il est possible d’agir sur leur capacité intrinsèque ! En d’autres termes, pour palier une incapacité il n’est pas toujours nécessaire d’apporter une aide technique ou humaine mais il est possible d’agir sur la déficience elle-même.
  • Même chez une personne âgée il est possible de dépister une perte de capacité intrinsèque et de prévenir le cas échéant la perte de capacité fonctionnelle.

Les domaines évalués par le programme ICOPE sont la perte de mobilité, la malnutrition, la déficience visuelle, la déficience auditive, le déclin cognitif, les symptômes dépressifs, la prise en charge et le soutien sociaux et le soutien aux aidants. Dans un premier temps, un test de dépistage dans chaque domaine est réalisé puis une évaluation plus approfondie a lieu en cas de besoin. Après cette étape, les préférences de la personne sont explorées. Et enfin, le plan de soins est personnalisé en fonction de ces données.

Une des nouveautés de ce programme est que la première étape de dépistage ne doit pas obligatoirement être réalisée par des professionnels de santé formés mais peut être réalisée par la personne ellemême ou une personne de son entourage.

Avez-vous des problèmes oculaires, des difficultés pour voir de loin, lire, des maladies oculaires ou êtes-vous actuellement sous traitement médical (p. ex., diabète, hypertension artérielle, corticoïde) (3) ?

Si à cette question la personne âgée répond « Oui », il faudrait approfondir les explorations par un examen ophtalmologique complet.

En effet, la vision est essentielle pour permettre à la personne d’être mobile (via son impact sur l’équilibre et l’appréhension de son environnement) et d’interagir en toute sécurité avec son environnement (recevoir des informations, avoir des relations sociales et exécuter des tâches manuelles).

Des difficultés visuelles peuvent impacter (directement ou indirectement) leur état psychologique.

Si la personne répond « Non », des tests simples de la vision de loin puis de près sont recommandés par l’OMS pour dépister une déficience. Ces tests pourront se faire à l’aide d’échelles d’acuité visuelle simple de l’OMS (Figure 2), qui ne nécessite pas que la personne sache lire ou même qu’elle ne connaisse l’alphabet :


Figure 2 : Échelle d'acuité visuelle simple de l'OMS

De loin puis de près, sans puis avec l’aide visuelle habituelle de la personne, chaque oeil sera testé. La personne devra simplement dire dans quelle direction les « E » pointent (par exemple le « E » en haut à gauche pointe vers le haut alors que celui en bas à droite point vers la gauche).

En parallèle de ce dépistage, une attention particulière sera à apporter aux facteurs de risque cardio- vasculaires (encore eux oui !).

Après la prise en charge médicale, la personne devra souvent utiliser des aides techniques… mais sa prise en charge ne s’arrête pas là. Il faudra bien s’assurer qu’elle les utilise correctement.

Les ergothérapeutes, opticiens et orthoptistes seront alors d’une grande aide et ils pourront également initier ou compléter la prise en charge en recherchant des liens entre les troubles visuels, des troubles neuro-visuels et leur répercussion sur l’équilibre.

Enfin, malheureusement, si la personne a une déficience visuelle incurable, des adaptations de son environnement et des conseils spécifiques lui seront d’une grande aide (cf. Fiche conseil « Basse vision » page 16).

Il faudra être vigilant à l’apparition de symptômes dépressifs associés.

Outil mobile
Revenons quelques instants sur la mise en application de ce programme ICOPE. Aussi intéressant soit-il, il est important de se poser la question de sa faisabilité et d’anticiper les actions à mener pour qu’il soit réalisable. Ce travail a été réalisé au cours d’une étude qualitative selon la méthode Delphi et les résultats ont été présentés par A. M Briggs et I. Araujo de Carvalho fin 2018 (4). Dix-neuf actions ont été retenues de manière consensuelle parmi des répondants issues de pays de haut, moyen ou bas niveaux économiques. Ces propositions portaient sur l’organisation du système de santé et sur l’organisation des services prenant en charge les personnes âgées.

En plus, les pays à haut niveau économique ont retenu la proposition « Utiliser des stratégies numériques pour soutenir l'autogestion ». C’est dans cette optique qu’une application mobile a été développée par le Gérontopôle du CHU de Toulouse : « ICOPE MONITOR ». Le CHU de Toulouse est un centre collaborateur de l’OMS sur la fragilité. Cette application a été mise au point en collaboration avec l’Agence Régionale de Santé Occitanie (5).

Elle permet de mesurer en quelques minutes les capacités de la personne âgée dans les différents domaines que nous avons cités plus haut. Elle est disponible depuis le 23/04/2020 sur les plateformes de téléchargement Google Play et Apple Store.

Toutes les données saisies dans l’application mobile sont collectées dans une base de données sécurisée. En cas de perte de fonction de la personne âgée, une alerte est générée automatiquement et envoyée au centre de télésuivi ICOPE du Gerontopôle. Une infirmière rappelle alors la personne pour confirmer ou infirmer la perte de fonction. Si celle-ci est avérée, le médecin traitant est contacté pour se mettre en lien avec elle et lui proposer une évaluation plus approfondie.

En conclusion
Le programme ICOPE est un outil supplémentaire (et ICOPE MONITOR une interface supplémentaire) qu’il faudra apprendre à manier.

En pratique, on peut se poser la question de l’utilisation de cette application par des personnes âgées ayant des troubles visuels, cognitifs ou de la mobilité fine au niveau des doigts.
Cette approche a le mérite d’être très systématique et surtout de rappeler que la personne est au coeur (et même actrice) de sa prise en charge.
Un tel suivi pourrait entrainer une consommation de soins jugés par certains comme déraisonnables et imposés aux personnes âgées. A ceux-là, on peut répondre deux choses :

  • A l’heure actuelle, nous n’avons que peu de données sur les personnes âgées vivant à domicile ; ces données manquent cruellement dans certains domaines ne permettant pas d’avoir un niveau de preuve important pour certaines recommandations (6). Ce retour d’informations pourrait permettre de compléter nos connaissances et d’affiner notre raisonnement. Il faudra aussi rester vigilant à l’utilisation qui sera faites des banques de données ainsi générées.
  • Il faut bien se souvenir que les préférences de la personne seront explorées et que le plan de soins personnalisés est à établir en fonction de celles-ci.

Comme nous l’avons rappelé, la personne âgée elle-même est au coeur de sa prise en charge mais les médecins traitants ont encore une fois un rôle crucial… encore faut-il leur donner les moyens pour remplir cette mission.
On peut également imaginer que le travail de dépistage et de suivi puisse faire partie des missions d’une Infirmière de Pratique Avancée en Gériatrie…mais pour le moment, cette IPAG n’existe pas encore.
La prise en charge globale avec des dépistages précoces sera sûrement la clef d’un vieillissement réussi pour de nombreuses personnes dans le futur et l’OMS se donne les moyens pour cela. A nous, Gériatres, de nous approprier cette méthode, de la diffuser autours de nous et de faire en sorte qu’elle soit réalisable en pratique.

Référence

  1. Integrated Care for Older People: Guidelines on Community-Level Interventions to Manage Declines in Intrinsic Capacity [Internet]. Geneva: World Health Organization; 2017 [cité 15 août 2020]. (WHO Guidelines Approved by the Guidelines Review Committee). Disponible sur: http://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK488250/
  2. World Health Organization. World report on ageing and health [Internet]. World Health Organization. World Health Organization; 2015 [cité 15 août 2020]. Disponible sur: http://www.who.int/ageing/publications/world-report-2015/en/
  3. Organisation mondiale de la Santé Bureau régional de l’Afrique. Manuel - Conseils sur l’évaluation et les filières axées sur la personne dans les soins de santé primaires [Internet]. Organisation mondiale de la Santé. Bureau régional de l’Afrique; 2019 [cité 15 août 2020]. Disponible sur: https://apps.who.int/iris/handle/10665/329945
  4. Briggs AM, Araujo de Carvalho I. Actions required to implement integrated care for older people in the community using the World Health Organization’s ICOPE approach: A global Delphi consensus study. PloS One. 2018;13(10):e0205533.
  5. Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Toulouse. ICOPE MONITOR, une application pour prévenir le déclin des fonctions chez les personnes âgées [Internet]. 2020 [cité 15 août 2020]. Disponible sur : https://www.chu-toulouse.fr/icope-monitor-une-application-pour-prevenir-le
  6. Thiyagarajan JA, Araujo de Carvalho I, Peña-Rosas JP, Chadha S, Mariotti SP, Dua T, et al. Redesigning care for older people to preserve physical and mental capacity: WHO guidelines on community-level interventions in integrated care. PLoS Med. 2019;16(10):e1002948.

Dr Alexandre BOUSSUGE
CHU de Strasbourg
Pour l’Association des Jeunes Gériatres
[email protected]

Article paru dans la revue “La Gazette du Jeune Gériatre” / AJG N°24

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