Dépister et prévenir les risques psychosociaux

Publié le 11 May 2022 à 17:17
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« Il faudrait souffrir pour être un bon médecin, à quoi ça rime ? se demande Sébastien Potier, interne en 7e semestre en psychiatrie à Saint-Etienne. Il faut changer de paradigme : la souffrance n’est pas nécessaire aux études de médecine ni à l’internat ! »

La prévention des risques psychosociaux (RPS) est l’une des priorités de l’ISNI. En 2016, Leslie Grichy, alors vice-présidente de l’ISNI, avait travaillé sur les risques psychosociaux après avoir constaté que les internes appelaient rarement les plateformes téléphoniques mises en place pour les médecins, préférant parler à des co-internes. L’enquête menée conjointement en 2017 par l’ISNI, l’ISNAR-IMG, l’ANEMF et l’ISNCCA a démontré que 66.2 % des étudiants et internes souffrent d’anxiété, 27.7 % de dépression et 23.7 % ont des idées suicidaires. Des chiffres accablants et des drames, malheureusement toujours actuels.

ET SI ON RESPECTAIT LE TEMPS DE TRAVAIL ?
Aujourd’hui, plusieurs associations ou syndicat d’internes locaux ont mis en place un numéro d’appel ou une veille par mail (cf. encadré page 25) pour leurs co-internes. Mais ce n’est pas suffisant. L’ISNI souhaite rendre obligatoire et systématique la visite d’aptitude en service de santé au travail chaque semestre pour les internes et chaque année pour les étudiants. il est essentiel de faire respecter ce temps de travail et de faire remonter les abus... Le respect du repos de sécurité et du temps de travail est le deuxième axe préventif des RPS. Le repos de sécurité, après une garde de 24h, semble être une évidence aujourd’hui mais il n’a été mis en place qu’en 2002. Si, globalement, le repos est aujourd’hui mieux respecté, le temps de travail, lui, est encore largement bafoué par les institutions et les services. Instauré en 2015, les 48h par semaine, journées de formation et nuits de garde comprises, « sont loin d’être ap pliquées ! » fustige Sébastien Potier. Il y a un sentiment d’impunité des CHU et des chefs de service qui se dédouanent derrière l’excuse de "faire tourner le service". Autre conséquence : les heures "bénévoles", les 60 ou les 80 heures par semaine effectuées étant rétribuées sur la base des 48 heures. « En Angleterre, ce temps additionnel est payé tout en ne dépassant pas un certain volume horaire hebdomadaire », précise-til. La rétribution du temps de travail additionnel fut une promesse de l’ancienne ministre de la Santé, Marisol Touraine. Le dossier n’est pas refermé, le financement étant le noeud du problème… En attendant une future (ou non) issue, il est essentiel de faire respecter ce temps de travail et de faire remonter les abus aux associations locales d’internes.

PÉDAGOGIE POUR LES PROFESSEURS, MANAGEMENT POUR LES CHEFS DE SERVICE ET INTERNES
« Nous menons actuellement une réflexion plus large sur le système hospitalo-universitaire pour que nos professeurs soient formés davantage à la pédagogie et à la prévention des risques psychosociaux à l’encontre des étudiants en médecine dès leur première année et tout au long de leur cursus », témoigne Sébastien Potier. Dans le milieu hospitalier, même constat qu’à l’université : les chefs de service ne sont pas formés en management et les internes en fin de cursus non plus alors qu’ils sont appelés à encadrer dès leur prise de fonction. L’ISNI travaille actuellement à l’intégration d’une formation au management au portfolio mis en place lors de la réforme du 3ème cycle et veille à ce que ce dernier soit bien mis en place pour chaque interne. Car la prévention des risques psychosociaux passe aussi par la valorisation individuelle et la reconnaissance de ces compétences.

LES OBJECTIFS DE LA 1ÈRE ENQUÊTE SUR LES RISQUES PSYCHOSOCIAUX (2017)

  • Établir un état des lieux incontestable de la santé mentale des jeunes et futurs médecins.
  • Proposer des améliorations à la formation à la fois des encadrés et des encadrants.
  • Développer des structures de prévention et de promotion de la santé spécifiques des différentes populations étudiées.
  • Proposer ensuite des moyens de prises en charge adaptées et individualisées.
  • Apporter la surveillance nécessaire pour assurer la guérison et empêcher les récidives.

LA MÉDITATION À MONTPELLIER
Le Syndicat des Internes du Languedoc-Roussillon (SILR), sous l’impulsion de Jean-Baptiste Bonnet a réuni un groupe de travail sur la prévention des risques psychosociaux (RPS). Ce groupe a proposé unanimement de mettre en place le programme MBSR (Mindfulness based stress reduction). Xavier Morel, interne en 3e semestre de chirurgie à Montpellier, est l’investigateur principal.

H.- Quel est le but de ces séances de méditation ?
Xavier Morel.- La méditation n’a pas de but en soi. « Méditer c’est ne rien faire, en le faisant du mieux possible » dit Matthieu Ricard (ancien docteur en biologie moléculaire à Pasteur, moine boudhiste). Curieusement, prendre soin de ce temps-là, de cette posture, peut avoir des effets bénéfiques dans tous les pans de l’existence. Beaucoup de choses se passent. La méditation est une pratique expérientielle très corporelle. Notre corps, et nous le voyons dans nos métiers, ne sait pas mentir. Bien sûr, il ne s’agit pas de s’assoir 10 minutes dans la position du lotus (ce que l’on ne fait pas !), c’est bien plus profond et transversal que cela. Ca me fait penser que les lotus sont magnifiques… même s’ils poussent dans la boue ! Si la méditation nous fait parfois approcher les racines de notre souffrance, elle laisse émerger, si l’on pratique avec discipline, le potentiel immense de chacun d’entre nous ! Par ailleurs, le protocole MBSR a été évalué scientifiquement et s’est révélé efficace dans bien des domaines.

H.- Comment s’articule votre projet pilote ?
X.M.- Sur la base du volontariat, les internes sont invités à participer au programme MBSR guidé par Beatrix Toto, instructrice certifiée. Il s’étale sur huit semaines, tous les jeudis soir, et à l’occasion d’une journée ensemble. Chacun est invité à pratiquer chez soi tous les jours.
Ce projet est à l’initiative du SILR, soutenu sur le plan financier, logistique et symbolique par le CHU de Montpellier, l’ARS Occitanie et la faculté de Montpellier-Nîmes. Les projets inter-institutionnels sont dans l’ADN de notre subdivision, à condition de mouiller la chemise pour les monter ! Le Pr Mondain, doyen de la faculté de Montpellier-Nîmes, a soutenu cette initiative très spontanément et nous prête gracieusement une salle à cet usage. Il a également invité tous les professeurs du CHU de Montpellier à « répondre favorablement à toute demande de participation des internes ».
Un premier groupe de 21 personnes a démarré le 1er février 2017. La demande a été tellement forte que nous avons ouvert une deuxième session en mai ainsi qu’un autre groupe à Carcassonne, avec le Dr Martine Plas, instructrice certifiée également. Je ne peux pas citer tout le monde, alors j’adresse un immense merci à tous ceux qui permettent que ce projet s’articule, en particulier aux assistantes de direction du SILR et à Chloé !

H.- Le temps exigé n’est-il pas trop contraignant alors que vous courez déjà après chaque minute ?
X.M.- C’est une des limites de notre proposition. La méditation n’est pas l’alpha et l’omega des risques psychosociaux. Ceci peut ne pas convenir à tout le monde. Sur cette question, nous avons créé par exemple le protocole MIM’ERO : « MBSR et Interne, étude de faisabilité en région Occitanie ». Et puis vous savez… entre janvier 2017 et janvier 2018, c’est presque un interne par mois qui a mis fin à ses jours en France. Face à un tel désastre, nous ne rougissons pas de proposer d’extraire un peu les internes de l’hôpital, quelles que soient les raisons très complexes à cette détresse. Savoir prendre du temps permet aussi d’en gagner bien davantage. Par ailleurs, nous recevons une formation d’excellence sur le plan technique, clinique et scientifique. La formation humaine est laissée au bon vouloir de chacun, avec de grandes opportunités. Nous proposons ce programme aussi comme un apprentissage du métier. Proche de nous, aux Etats-Unis, le programme MBSR est entré dans les établissements hospitaliers depuis 1979. Et la méditation est une culture millénaire ailleurs dans le monde. Nous respectons beaucoup les enseignements qui résistent au temps et qui interrogent nos paradigmes. Nous avons tant à apprendre !

H.- Tout le monde peut-il pratiquer la méditation ?
X.M.- Oui ! A quelques exceptions prêts et à un moment de vie opportun. On n’apprend pas à naviguer sur mer trop agitée ! Nous sommes dans la prévention primaire. Nous travaillons avec le Dr Chloé Girod (Cheffe de clinique en psychiatrie) pour dépister des contre-indications chez chaque participant, et aiguiller s’il y a besoin.

Xavier Morel entouré des trois assistantes de direction du SILR
De gauche à droite :
Valérie Gros, Sylvia Klein, Xavier Morel, Marianne Lafont

H.- Quels sont les apports des neurosciences sur les bienfaits de la méditation ?
X.M.- Nous réagissons encore comme des chasseurs-cueilleurs.
Chacune des 50 sonneries du téléphone de garde équivaut à une attaque de mammouth pour notre cerveau ! Heureusement notre cerveau est très plastique, rien d’inéluctable. Depuis les années 2000, le nombre de publications sur le sujet est exponentiel. La méditation agirait sur l’anxiété, le stress, le système immunitaire, les systèmes hormonaux… et même les gènes ! Chez des méditants experts, elle prévient le raccourcissement des télomères (reflet du vieillissement cellulaire) en modifiant la synthèse et l’activité de la télomérase. Ce sont des modifications systémiques, corps et esprit, pas seulement le cerveau ! C’est une des leçons acquise lors du D.U. « médecine, méditation et neurosciences » de l’université de Strasbourg. Ce cadre académique était important pour venir à la rencontre d’une rationalité différente, pas toujours facile à aborder rigoureusement. J’ai recu des enseignements transversaux, situés au carrefour de différentes épistémologies. Quel air frais dans nos études !

H.- Une fois le projet pilote clos, quel sera votre objectif ?
X.M.- Nous discutons avec d’autres internats pour étendre le MBSR nationalement, peut-être sous la forme d’un protocole d’évaluation multi-centrique coordonné par l’ISNI. A terme, nous pourrions inclure cette proposition (parmi d’autres) au coeur même de notre formation, avec la réforme du 2ème cycle. Un peu d’humour pour terminer, demandez à un philosophe et à un médecin d’apprendre l’annuaire par coeur. L’un répondra « pourquoi ? », l’autre « pour quand ? ». Méditer fait émerger des « pourquoi ? ». Les RPS alertent sur cette crise de sens. Un objectif pourrait être que chacun trouve par lui-même le sens de son engagement et propose une médecine en conséquence.

SOS INTERNES

Article paru dans la revue “Le magazine de l’InterSyndicale Nationale des Internes” / ISNI N°19

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