De quelques essais de dialogue entre neurosciences et psychanalyse

Publié le 1667212112000

Maurice Villard, psychologue clinicien ayant exercé en Secteur Médico-social de 1971 à 2019, constate d’abord que la psychanalyse est passée en France d’une position prépondérante dans les années 1970 à celle de quasi repoussoir depuis les années 2000. Elle poursuit cependant des échanges constructifs avec les neurosciences, les deux champs épistémologiques étant davantage complémentaires qu’opposés.

Haro sur la psychanalyse

Dès ses débuts, la psychanalyse a été contestée mais elle l’est particulièrement depuis le milieu des années 2000, avec le rapport Inserm sur les psychothérapies (2004) qui concluait à une plus grande efficacité des thérapies cognitivo-comportementales, suivi du Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes, 2005), puis Le Crépuscule d'une idole. L'Affabulation freudienne, de Michel Onfray (Grasset, 2010), accompagnés d’attaques récurrentes de quelques associations de parents d’enfants autistes qui semblent rester sur des accusations d’il y a 40 ans en arrière, telle que la notion de "mère frigidaire" attribuée à Bettelheim (alors qu’elle n’est pas de lui). En octobre 2019, une tribune, parue dans L’Obs (qui aurait été initiée par une réalisatrice qui mène depuis plusieurs années une campagne sans nuances contre la psychanalyse) demandait l’exclusion des psychanalystes des prétoires, des institutions de soin, des comités d’éthique et des universités (rien de moins !) en reprenant les mêmes reproches avancés depuis des décennies, dont certains ont pu être justifiés au cas par cas mais qui occultent tout « ce que les psychanalystes apportent à la société » (Erès, 2019), comme venait de le souligner cet ouvrage sorti un mois avant : apports considérables à la médecine (par les groupes Balint, l’aide aux soignants, aux malades, à leurs familles1 …), à la psychiatrie (psychothérapie institutionnelle, sectorisation…), à la pédopsychiatrie et à l’écoute de l’enfant et de l’adolescent (CMPP, CAMSP… Spitz, Favez-Boutonier, Dolto, Mannoni, Mélanie Klein, Winnicott, etc. Extension des Maisons Vertes, créées par Dolto, en France et à l’étranger...), à la culture (littérature, cinéma…). Bien que tout cela semble par beaucoup avoir été oublié.

Récemment encore, un arrêté du 10 mars 2021, relatif aux plateformes de coordination et d'orientation (PCO) pour la prise en charge des jeunes enfants souffrant de "troubles du neurodéveloppement", réduit les interventions aux seules pratiques cognitivo-comportementales, rééducatives et neuropsychologiques. Les quatre requêtes en annulation déposées auprès du Conseil d'État ont été rejetées. Pourtant, dans l’ensemble du secteur médico-social de l’enfance et de l’adolescence, les approches sont systématiquement pluridisciplinaires et lorsque des psychologues ou psychiatres ont recours aux concepts psychanalytiques (ce qui n’est peutêtre plus si courant) c’est dans la mesure où ces derniers peuvent les aider à mieux comprendre le monde interne du patient ; ce n’est jamais en excluant d’autres types d’approches (orthophonie, psychomotricité, remédiation cognitive, etc.). Bien évidemment, on ne met pas un enfant autiste sur le divan ! Car on pourrait parfois penser que cette idée existe chez quelques personnes.

Cet exemple de l’arrêté de 2021 montre a minima que dans le contexte actuel les arguments sérieux ne portent pas. Concernant la psychanalyse, que ce soit pour les enfants, adolescents ou adultes, on pourrait évoquer au moins deux de ces arguments :

Le travail remarquable (pluridisciplinaire, dont psychanalytique) de l’Association Preaut auprès des bébés à risques autistiques et de leurs parents (« Vingt ans d’actions auprès des enfants autistes. PREAUT : son parcours, ses réalisations, ses engagements», Erès, 2020), qui a évité à nombre de ces enfants une évolution autistique (car un enfant peut naître avec des facteurs de risque, de plusieurs natures, mais ne naît pas autiste, comme cela est souvent affirmé. Quelle que soit la position théorique, tout le monde est au moins en accord sur le fait que l’on doit intervenir le plus tôt possible). De cette Association, je n’ai jamais entendu un grand média parler !

Les recherches récentes sur l’efficacité des diverses formes de psychothérapie, qui concluent à leur action positive (souvent supérieure à celle des médications) et à l’absence de différence significative entre elles, ce qui plaide en faveur de l’hypothèse d’un impact principal de la relation au thérapeute (Rabeyron, 20212 ). Les résultats de ces études donnent d’ailleurs un certain avantage aux psychothérapies psychodynamiques (s’appuyant sur des concepts proches de ceux de la psychanalyse) et psychanalytiques, à l’inverse de ce qu’affirment depuis des années la plupart des cognitivo-comportementalistes. Là aussi, qui en informe ?

On pourrait évidemment chercher à savoir pourquoi, depuis 20 ans, la psychanalyse est tant dépréciée alors qu’elle a eu une position hégémonique dans les années 70. Parmi plusieurs hypothèses, d’aucuns estiment qu’elle va à contre-courant du néolibéralisme, de la recherche d’une "efficacité" rapide, du raccourci (incarné parfaitement par le tweet). Mais ce n’est pas le sujet abordé ici.

Les reproches de non scientificité de la psychanalyse ont donné lieu à de nombreux débats au cours desquels fut notamment avancé, par ses défenseurs, que la psychologie et la psychanalyse sont des sciences humaines qui, comme la sociologie ou l’économie, développent des modèles à partir de l’observation et de la pratique, modifiés au fur et à mesure des nouvelles observations et pratiques.

C’est ainsi que bien des techniques psychothérapiques, dont celles de la psychanalyse, se sont transformées au contact des nouvelles psychopathologies issues des changements socioéconomiques rapides de nos sociétés, ou en fonction du contexte institutionnel (migrants, hôpital, Ehpad, Centre médico-psychologique, etc.).

Débats entre neuroscientifiques et psychanalystes

En contrepoint des accusations de non scientificité, voire d’affabulation (Onfray) ou d’obscurantisme, je propose de parler ici des dialogues qui ont pu se tenir entre psychanalystes et neuroscientifiques. Plusieurs de ces derniers, en effet, n’ont pas dédaigné la psychanalyse - rendant même hommage à son fondateur - et des échanges enrichissants se sont tenus, que je vais parcourir. Rappelons d’abord que Sigmund Freud était neurologue, qu’il a travaillé comme physiologiste-assistant (sur les neurones et la cocaïne), puis comme assistant chirurgien et, à la suite, en service de psychiatrie où il effectua des recherches histologiques sur la moelle épinière, et enfin en ophtalmologie et en dermatologie. C’est son séjour d’environ 6 mois à La Salpêtrière, en 1885, dans le service de Jean-Martin Charcot (avec lequel s’était créée une amitié et dont il a traduit en allemand les œuvres) qui va l’amener à s’intéresser à l’hystérie et à prendre un chemin qui le conduira de l’utilisation de l’hypnose jusqu’à la psycho-analyse, «la cure par la parole ». Ses recherches en neurologie se poursuivirent un certain temps, sur les paralysies cérébrales unilatérales chez les enfants (1891) et sur l’aphasie. On trouve dans son œuvre des idées qui se confirmèrent bien plus tard, comme celle du frayage des circuits neuronaux pour la mémoire, ou la mise en fonction minimale des circuits neuronaux de la motricité d’un observateur qu voit les mouvements de quelqu’un d’autre (on parle aujourd’hui de "neurones miroir"). En 1895-96, il écrit « Esquisse d'une psychologie scientifique » qui s’appuie sur la neurophysiologie, mais qu’il refusera de faire éditer, dans la mesure où cette référence ne le satisfaisait plus pour comprendre le psychisme. Cette Esquisse ne fut donc connue que bien plus tard après sa mort.

Si l’explication neuroscientifique des faits psychiques fut alors abandonnée par Freud, cette question intéressa de nombreux chercheurs après-guerre et pris de plus en plus d’ampleur avec l’informatique et l’imagerie cérébrale, allant jusqu’à la création de modèles des faits de conscience. Le débat entre neurosciences et psychanalyse concerne surtout, on s’en doute, la question de l’Inconscient, dans la mesure où l’inconscient cognitif décrit par les neuropsychologues ne recouvre pas l’Inconscient de la psychanalyse, pouvant à la rigueur correspondre au "préconscient" freudien. Sur cette question, les neuroscientifiques sont souvent critiques quant aux thèses de la psychanalyse, tout en ne refusant pas d’échanger avec ses représentants, reconnaissant même, pour nombre d’entre eux, comme je l’ai déjà dit, le travail pionnier de Freud. Concernant ces échanges, je me propose d’abord de donner chronologiquement quelques titres

En 1991, le professeur de psychiatrie et psychanalyste Jacques Hochmann et le neurophysiologiste Marc Jeannerod présentaient leurs positions et divergences de points de vue dans un ouvrage intitulé « Esprit, où es-tu ? Psychanalyse et neurosciences» (Ed. O. Jacob). Ils rappelaient très justement que la question des relations entre le corps et l’esprit a parcouru toute la philosophie occidentale depuis Platon et Aristote, quant à la primauté de l’idée ou de la sensation, le dualisme cartésien de l’âme et de la matière, puis le sensualisme du XVIIIème siècle, le dualisme absolu de Leibniz, l’homme-machine de La Mettrie, jusqu’à la question de l’origine organique ou psychologique des maladies mentales au XIXème siècle… En 2004, paraît « Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse » (Ed. Flammarion), du psychiatre et psychanalyste Gérard Pommier. L’auteur démontre que de nombreuses découvertes neurophysiologiques confirment plusieurs hypothèses psychanalytiques : par exemple l’importance de l’environnement et de la parole sur le développement des connexions nerveuses du nouveau-né ; l’existence d’un "corps psychique" (membre fantôme, activation des aires motrices par la représentation mentale…) ; la distinction d’un lieu du pulsionnel et d’un lieu de symbolisation par la bipartition cérébrale (cerveaux droit et gauche, leur réorganisation possible dans l’enfance,)… La question de la conscience et de l’inconscient est une partie importante de l’ouvrage, sur laquelle je reviendrai plus loin car elle est la plus difficile et sans doute la plus controversée. En 2004 également, Pierre Magistretti, directeur du centre de neurosciences psychiatriques de l’Université de Lausanne, et François Ansermet, psychanalyste et professeur de pédopsychiatrie à l’Université de Genève, écrivaient « A chacun son cerveau. Plasticité neuronale et inconscient» (Ed. O. Jacob) où ils proposaient une articulation entre perspectives neuroscientifique et psychanalytique, via les mécanismes de plasticité neuronale qui permettent au cerveau de rester ouvert au changement et d’être modulable par l’expérienc

En 2008, un colloque regroupait au Collège de France psychanalystes, philosophes, psychiatres et neurobiologistes, donnant naissance en 2010 à un ouvrage dirigé par Pierre Magistretti et François Ansermet : « Neurosciences et psychanalyse. Une rencontre autour de l’émergence de la singularité » (Ed. O. Jacob). Ces essais de rapprochement entre les découvertes sur le cerveau et l’expérience psychanalytique s’appuyaient sur la notion de traces, les unes pouvant être rappelées à la conscience et d’autres non. Ces traces inscrites dans le réseau synaptique sont dynamiques, s’associent, se modifient, sont uniques pour chaque personne. Elles sont associées à des états somatiques et à des émotions, pouvant autoriser de repenser le concept freudien de pulsion. Sans occulter la différence des deux champs que sont ceux de la psychanalyse et des neurosciences, les auteurs cherchaient cependant un certain rapprochement grâce à cette notion de plasticité cérébrale qui met en question l’opposition classique entre étiologies organique et psychique, de même que la notion d’épigenèse permet de relativiser le déterminisme génétique.

En 2017, paraissait un ouvrage collectif dirigé par le professeur émérite de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, Bernard Golse, le professeur de psychopathologie clinique à l’université Paris-Diderot, Alain Vanier, et le maître de conférences en psychopathologie clinique et psychanalyse à l’Université de Strasbourg, Olivier Putois : « Epistémologie et méthodologie en psychanalyse et en psychiatrie » (Ed. érès). Un passage de la quatrième de couverture le résume : « [le livre] s’attache à montrer comment la complexité de la clinique contemporaine exige de s’installer à l’interface de ces disciplines régies par des épistémologies différentes. Sans tenter d’y chercher une complémentarité totalisante, les auteurs en explorent les convergences possibles pour une meilleure compréhension du fonctionnement cérébral et du travail psychique. Cette articulation conceptuelle entre causalité physique et causalité psychique, qui ne vient pas remplacer le clivage classique psyché/soma, produit une réflexion épistémologique pouvant guider la pratique clinique. » (On peut trouver un résumé beaucoup plus complet de cet ouvrage sur le site Nonfiction à la page web : https://bit.ly/3ST6wrt).

La même année (2017), le psychologue et psychanalyste Jacques Robion fait paraître « Le sujet sans cerveau ou le cerveau sans sujet ? Sécessions neuronales et régulations inconscientes de conscientisation » (Ed. L’Harmattan), où il essaie d'articuler les acquis de la psychanalyse avec ceux des neurosciences, et où il se désolidarise à la fois de l’idée selon laquelle le cerveau serait le souverain absolu, et d’un impérialisme psychanalytique qui imaginerait un appareil psychique totalement autonome. La troisième voie qu’il propose est celle d’une auto-organisation. Toujours en 2017, Marc Crommelinck, professeur émérite en neurosciences à l'université de Louvain, et Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyste, écrivaient « Un cerveau pensant : entre plasticité et stabilité » (Ed. érès), dans lequel, sous la forme du dialogue, ils réfléchissaient sur : la tendance au réductionnisme ; la notion d’émergence où, à partir de données précises, peut advenir une nouvelle configuration qui étaient non prédictible à partir de ces données ; la question du monisme matérialiste ; l’importance du Langage ; l’influence des changements technologiques et sociétaux…

J’arrête là cette liste non exhaustive qui voulait montrer l’intérêt de ces disciplines l’une pour l’autre, représentées par des neuroscientifiques reconnus et des psychanalystes, psychiatres souvent, qui ne le sont pas moins

Cet intérêt réciproque date de loin, comme je l’ai dit, de Freud lui-même d’ailleurs. Mais il s’est sans doute accentué à partir du moment où se sont développées les études sur la cognition, où cette dernière n’a plus été séparée des émotions (Antonio Damasio, « L'Erreur de Descartes : la raison des émotions», Ed. O. Jacob, 1995), et où les extraordinaires progrès technologiques ont permis des performances de plus en plus importantes dans l’imagerie cérébrale, amenant un certain nombre de chercheurs à émettre des hypothèses, étayées par l’expérimentation, sur les diverses fonctions mentales (mémoire, perception, sommeil, conscience, etc.).

Les modèles avancés par les chercheurs furent multiples au cours des années, basés d’abord sur la cybernétique et les théories de l’information, puis de plus en plus complexes. La comparaison du cerveau à un ordinateur dura un temps mais n’a plus cours. Depuis quelques années, ce sont des thèmes comme celui de la singularité ou de la conscience qui sont davantage étudiés. Parmi les neuroscientifiques, les perspectives ne furent pas homogènes, certains faisant dériver les processus mentaux directement de l’activité neuronale et les réduisant à ceux-ci (Changeux, « L’homme neuronal », Fayard, 1983), d’autres, comme Gérald Edelman, soulignant l’influence de l’environnement sur la constitution du réseau neuronal (« Biologie de la conscience », Ed. O. Jacob, 2008). Je vais prendre deux exemples où les conceptions des neurosciences et de la psychanalyse divergent particulièrement, la question du rêve et celle de l’inconscient3 .

La question du rêve

Les études neurologiques et physiologiques sur le sommeil sont déjà anciennes, dès les années 30. En France, Michel Jouvet (1925-2017) fut une figure marquante pour ses travaux sur le sommeil paradoxal et le rêve, à partir de 1961, lesquels travaux ont été poursuivis par de nombreux chercheurs jusqu’à ce jour. C’est ainsi qu’ont été avancées plusieurs fonctions de l’activité onirique : reprogrammation, stabilisation mnésique, retraitement de l’information émotionnelle, réélaboration des vécus diurnes… Ce qu’apportent ces études sur les fonctions du sommeil et du rêve est important mais n’a pas grand-chose à voir avec la place qui lui est accordée en psychanalyse. La phrase de Freud restée célèbre est que le rêve est la voie royale qui mène à l’inconscient. Loin de l’utiliser comme une clé des songes, il demandait au patient de dire tout ce qui lui passait par la tête à partir du récit qu’il faisait de son rêve. Si les analystes sont sans doute moins directifs aujourd’hui sur ce point, ce sont en effet ces associations faites par l’analysant qui pourront l’amener, au bout d’un long chemin (au cours duquel le rêve n’est pas le seul matériau) au dévoilement éventuel de ce qu’il n’attendait pas, d’une "vérité" inconnue de lui au préalable, qui lui est propre. Autrement dit, ce n’est pas la question « à quoi sert le rêve ?» qui se pose en psychanalyse, mais « quels sens (au pluriel) apporte-t-il?». Au demeurant, les chercheurs en neurosciences étudiant le rêve précisent qu’ils peuvent voir les images de l’activité cérébrale à ce moment-là mais qu’ils n’ont bien sûr pas accès au contenu du rêve, sauf à réveiller le dormeur. C’est alors obligatoirement une reconstitution et un tri dans le probable monceau d’images qui l’a assailli un instant avant. Les fils que le rêveur peut tirer de cette bobine constituent le travail possible, mais non obligatoire, de certains moments de l’analyse. On doit ajouter que Freud avait dégagé deux grands processus du rêve : la condensation et le déplacement. Autrement dit, et en simplifiant beaucoup, pour la condensation il s’agit de plusieurs images ou idées se fondant en une seule (ce que Lacan assimilera à la métaphore), et pour le déplacement, une partie d’une image ou d’une idée est présente à la place de leur totalité (associée à la métonymie, par Lacan). Cette théorisation s’est fondée sur l’écoute analytique, et, qu’on l’adopte ou non (ce serait un autre débat), n’est en aucune façon atteignable par l’imagerie cérébrale puisqu’il s’agit de faits de discours, de langage.

La question de l’inconscient

Depuis la sortie de son livre «Le Nouvel Inconscient : Freud, le Christophe Colomb des neurosciences» (O. Jacob, 2009), le neurologue Lionel Naccache est devenu médiatique, invité régulièrement à la radio. Sa thèse est que Freud fut un découvreur qu’il faut à ce titre saluer, mais qui, comme Colomb, s’est trompé de continent : il a cru découvrir l’Inconscient alors qu’il exposait les attributs de la conscience, tels que les expérimentations et la neuro-imagerie actuelles les présentent. L’inconscient de Freud, dit-il, n’est que « la conscience du sujet qui interprète sa propre vie mentale à la lumière de ses croyances conscientes ». Selon lui, l’inconscient cognitif (la mémoire procédurale, ce que l’on fait machinalement, ce qu’on ne se rappelle pas mais qui peut revenir à la conscience à l’occasion, les perceptions subliminales, etc.) est en association étroite et permanente avec la conscience. Il est souple, diversifié, et travaille en collaboration constante avec la conscience. Si j’ai bien compris, mais je peux me tromper car sa démonstration est complexe, je me le représenterais soit comme un dépôt au sein duquel la conscience pourrait puiser selon le moment, soit, de façon dynamique, comme des sortes de répétition, de simulation, dont seules quelquesunes deviendront conscientes. En ce sens où il n’aurait donc pas d’unité fonctionnelle et où il serait en fait influencé et modelé par la conscience, cet inconscient (cognitif ) ne serait pas compatible avec l’inconscient freudien dont le refoulement serait un des fondamentaux.

Si des psychanalystes ont reconnu que L. Naccache, à la différence d’autres neuroscientifiques, rendait un hommage à Freud, d’autres ont nettement critiqué une approche qu’ils considèrent inadéquate au champ de la psychanalyse, ne prenant pas en compte ce qui spécifie ce champ, à savoir l’importance du passé infantile, les mécanismes de défense, le transfert, le langage, etc. Arlette Pellé, dans « Le cerveau et l’inconscient » (A. Colin, 2015), considère l’inconscient cognitif comme un inconscient mécanique ayant un statut neuronal. L’idée, portée par L. Naccache, que la conscience serait prédominante, serait propre à justifier des pratiques comme celles de la psychologie positive, de la pleine conscience, du cognitivo-comportementalisme. La conception psychanalytique soutient à l’inverse qu’il y a de l’altérité radicale en nous, qui s’exprime par diverses manifestations (oublis, actes manqués lapsus, rêves, symptômes, etc.). Évidemment, la question est très difficile et ce n’est pas pour rien que Freud a donné ce nom "in-conscient" avec une particule privative, puis, dans sa deuxième topique, le mot "ça", laissant entendre (malgré les "lois" qu’il a dégagées comme régissant son fonctionnement) que sa définition devait rester assez imprécise et que l’on n’avait guère de chance d’en trouver le lieu. Gérard Pommier, cité plus haut, souligne bien que, s’il ne peut correspondre à l’inconscient des cognitivistes, l’inconscient au sens psychanalytique ne peut pas non plus être assimilé à un stock de souvenirs oubliés ou à un réservoir de pulsions animales. Il préfère le définir comme « l'absence de subjectivation de certaines représentations ». Ce serait donc ce qui n’a pas de sujet… mais qui peut parfois en avoir un, d’où la phrase célèbre de Freud, « où "ça" était, "je" dois advenir » (et non « Le Moi doit déloger le ça », selon une ancienne et mauvaise traduction). Et ce "je", s’il dépend en partie des circuits neuronaux, ne peut y être localisé car il dépend aussi de l’extérieur, de ce que Lacan avait appelé «le discours de l’Autre », cet Autre signifiant tout à la fois : autrui avec ce qu’il transmet d’imaginaire et de symbolique, le Langage, l’Inconscient. La singularité de chacun pourrait ainsi être comprise comme à la fois interne et externe, résultat des gènes et des influences environnementales (dont surtout de langage et culturelles), la plasticité neuronale permettant une incessante et indéfinie interaction du neuronal et du socio-culturel, à quoi on devrait ajouter la réflexivité du sujet sur lui-même, troisième terme autorisant une évolution dialectique, d’autant que le socio-culturel a l’avantage de pouvoir être découplé du somatique.

C’est ainsi, pour donner un exemple, que la civilisation de l’Egypte antique a pu rester durant des siècles à l’état de seuls signifiants (les hiéroglyphes) jusqu’à ce que Champollion parviennent à trouver leurs signifiés et nous fasse accéder aux sujets qui les utilisaient, à leur histoire. Cette très longue période durant laquelle des signes restaient énigmatiques ne pourraitelle pas illustrer le concept d’Inconscient au sens psychanalytique ?

Sans entrer dans une thématique d’une grande complexité, on pourrait dire que les expérimentations, la clinique des cérébrolésés et l’imagerie cérébrale ne sont pas du même registre que l’expérience analytique qui ressort, elle, du socio-culturel et du Langage. D’où les successifs malentendus entre neuroscientifiques et psychanalystes. Ne pas se situer dans le même registre, considérer qu’il s’agit de deux épistémologies différentes, n’empêche pas cependant de considérer ces deux domaines comme complémentaires et de continuer à chercher des ponts entre eux afin qu’ils s’éclairent davantage l’un l’autre, comme ont cherché à le faire les auteurs que j’ai cités plus haut.

Dr Maurice VILLARD
Psychologue clinicien
Août 2022

Article paru dans la revue “Le Bulletin des Jeunes Médecins Généralistes” / SNJMG N°34

 

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Publié le 1667212112000