De la perversion, selon LACAN

Publié le 23 Feb 2023 à 15:23
#Médecin généraliste

 

Pourquoi a-t-on voulu faire échapper les femmes à la perversion ? Ou : de la « grandeur perverse » de toute femme Aucune raison, a priori, encore plus a posteriori, de faire .chapper les femmes . la perversion.

Mais y-a-t-il une   grandeur perverse . de toute femme ? Nous n’aurons pas assez de cette intervention pour repondre . cette interrogation. Nous mettrons cependant en place les coordonn.es dans lesquelles va pouvoir se jouer cette question.

Par une belle matinée ensoleillée, un homme qui prenait son petit déjeuner leva les yeux de ses oeufs brouillés pour voir une licorne blanche avec une corne dorée broutant tranquillement les roses de son jardin.

L’homme monta dans sa chambre où sa femme était toujours endormie et il la réveilla : « il y a une licorne dans le jardin – dit-il – elle mange les roses ».

La femme ouvrit un oeil peu amène et le regarda : « la licorne est une bête mythique (A Unicorn is a mythical beast) » dit-elle et elle lui tourna le dos.

L’homme descendit lentement l’escalier et repartit dans le jardin. La licorne était toujours là, elle se vautrait parmi les tulipes. « Voilà, licorne », dit l’homme et il arracha un lys et le lui donna.

La licorne le mangea avec le plus grand sérieux.

Quelque peu excité parce qu’il y avait une licorne dans le jardin, l’homme remonta les escaliers et réveilla encore sa femme : « la licorne » dit-il, « a mangé un lys ». Sa femme se redressa dans le lit et le regarda froidement. « Tu es cinglé – dit-elle – et je vais te faire mettre à l’asile ». L’homme qui n’avait jamais aimé les mots « cinglé » et « asile », et qui les aimait encore moins par cette belle matinée où il y avait une licorne dans le jardin, pensa pendant un moment : « c’est ce que nous allons voir » dit-il. Il traversa la pièce jusqu’à la

porte : « elle a une corne dorée au milieu du front » lui cria-t-il.

Et puis il repartit dans le jardin pour observer la licorne, mais la licorne était partie. L’homme s’assit alors au milieu des roses et s’endormit.

Dès que le mari fut sorti de la maison, la femme se leva et s’habilla aussi vite qu’elle put. Elle était très excitée et il y avait une lueur méchante dans son regard. Elle téléphona à la police puis à un psychiatre, elle leur dit de venir rapidement chez elle et d’apporter une camisole de force.

Quand les policiers et le psychiatre arrivèrent, ils s’assirent dans des chaises et la regardèrent avec grande attention. « Mon mari – dit-elle – a vu une licorne dans le jardin ». Les policiers regardèrent le psychiatre et le psychiatre regarda les policiers. « Il m’a dit qu’elle avait mangé un lys » dit-elle.

Le psychiatre regarda les policiers et les policiers regardèrent le psychiatre. « Il m’a dit qu’elle avait ne corne dorée au milieu du front » dit-elle.

À un signal solennel du psychiatre, les policiers sortirent de leur chaise et se saisirent de la femme.

Ils eurent du mal à la contenir car elle se battit sauvagement mais finalement ils la calmèrent.

Au moment précis où ils lui passaient la camisole de force, l’homme revint dans la maison. « Est-ce que vous avez dit à votre femme que vous avez vu une licorne ? » demandèrent les policiers. « Bien sûr que non – dit le mari – la licorne est une bête mythique (A Unicorn is a mythical beast) ».

« C’est tout ce que je voulais savoir » dit le psychiatre.

« Emmenez-la. Je suis désolé, Monsieur, mais votre femme est folle à lier ». Ainsi, l’emmenèrentils, jurant et hurlant, et l’enfermèrent-ils dans une institution. Le mari, quant à lui, vécut heureux jusqu’à la fin de ses jours »1.

Cette petite histoire est de la fin des ann.es cinquante.

Elle se situe entre psychose et perversion.

C’est une sorte de dialogue, de n.gociation, entre la psychose et la perversion pour le bien du sujet, le mari. Un dialogue troublant.

Un dialogue cruel. Où l’on voit l’homme, le mari, que l’on peut supposer psychotique, en proie à une hallucination, je dirais, licornelle, (licorn’elle !) utiliser le clivage, pour maintenir (car on sent bien qu’il maintient) et nier à la fois (car on sent bien que c’est pour l’Autre qu’il nie), c’est-à-dire démentir et ainsi arriver à ses fins.

Là où la femme, son épouse, fatiguée de l’être, excédée même, ne trouve rien de mieux que de faire fond, assez bêtement, je dois le dire comme ça, sur sa propre perversité de névrosée ordinaire, – elle est manifestement en plein désamour –, afin de se débarrasser de lui par cette ruse machiavélique.

Cette historiolle, vous l’aurez remarqué, ne fait appel qu’à l’hallucination, le clivage du moi, le démenti. Elle n’utilise pas l’objet, la licorne, même si elle semble le mettre d’abord au premier plan, le mettre en scène. L’objet, ici, la mythical beast, paradoxalement, que j’ai appelé, comme ça, « licorn’elle », compte assez peu dans l’affaire. On pourrait pourtant se demander si la licorne est, par exemple, un objet petit a, comme Lacan s’est complu, longuement dans son oeuvre, a en parler ? Il peut ainsi paraître étonnant que Lacan n’aborde que fort peu la question de la perversion entre 1960 et 1966. Pourquoi ?

Parce que, lui, Lacan, est précisément occupé, durant cette période, à produire la théorie de son fameux objet petit a. Il va chercher celuici chez Platon. Il s’agit de l’agalma qu’il puise dans le dialogue platonicien du Banquet.

Celui-ci est l’objet des deux tiers environ de son séminaire de l’année 1960-1961, intitulé Le transfert. Il invente littéralement cet objet a, « ma seule invention », dira-t-il. Il l’appelle, à ce moment-là, l’objet cause du désir. Avec ce dernier et la notion de sujet, il sera désormais prêt pour construire son Graphe du désir, dans cet article de 1966, intitulé Subversion du sujet et dialectique du désir2.

Du fait que le Symbolique est troué, manquant, incomplet, Lacan le note ainsi : S(A barré), le grand Autre est barré – et le phallus, comme signifiant ultime, manque au système symbolique pour faire réponse dernière – eh bien, c’est là que l’objet petit a va y trouver sa place.

La réponse est impossible, car le signifiant phallus manque, qu’à cela ne tienne ! C’est dans ce trou même du symbolique que le sujet va faire réponse en y plaçant son fantasme, que Lacan note S barré, poinçon, petit a. Ce n’est plus ici le fétiche qui prédomine, mais le fantasme.

L’objet petit a, c’est l’objet partiel de Lacan. C’est sa version lacanienne de l’objet partiel freudien (en fait dû à Karl Abraham au début). C’est du pur pulsionnel que Lacan met ici en oeuvre au niveau de l’objet. Mais ce pulsionnel, au-delà du langage, cependant, se subjective. Il éclate en direction d’une série de quatre objets (deux de plus que chez Freud) qui sont : le sein, le déchet, le regard et la voix, correspondant, respectivement aux quatre pulsions partielles : sucer/bouffer (pulsion orale), rejeter (pulsion anale), voir (pulsion scopique), appeler/demander/entendre (pulsion invoquante).

Ce pulsionnel est a considérer sur le mode réfléchi pour le sujet. Il n’est pas actif, ou passif, il se… quelque chose. Le sujet se fait sucer/ bouffer. Le sujet se fait chier. Le sujet se fait voir. Il se fait appeler/demander/entendre. En somme, et selon la formule lacanienne : le sujet se fait désir du désir de l’Autre.

À partir de la question du fantasme et de son séminaire éponyme, La logique du fantasme, que Lacan travaille tout au long de l’année 1966-1967, la problématique de la perversion va revenir sur le devant de la scène. En effet, pas de perversion sans fantasme, mais un fantasme organisateur qu’un passage à l’acte a en charge de « réaliser », soit de rendre imaginairement réel comme protection, pour le sujet dans la perversion, de la menace de la castration. Ce retour du tandem fantasmeperversion va durer huit ans, jusqu’en 1973, jusqu’à la période nodologique du nœud borroméen. Il signe la réapparition de la question du corps, du corps réel de l’Autre, comme question énigmatique de la jouissance qui lui est liée.

À la séance du 10 mai 1967, Lacan énoncera :

L’Autre, à la fin des fins, vous ne l’avez pas encore deviné, c’est le corps3.

Pourquoi une telle phrase ? Elle est le résultat et la conséquence de l’avancée de la théorie lacanienne : l’Autre n’existe pas, l’Autre n’est rencontré qu’en tant que barré. Il y a un trou, une faille dans l’Autre… Et l’Autre ne va pouvoir que se réduire à l’autre, petit a, au petit a, c’est-à-dire à ce qu’il y a de corps dans l’Autre.

L’autre inatteignable comme Autre, le devient comme corps Autre, corps, lieu de jouissance, la jouissance du corps de l’Autre.

Atteindre à la jouissance de l’Autre comme corps, introduire la question de la jouissance dans la psychanalyse, ce n’est plus se limiter à la parole et au désir, ce n’est plus s’en contenter.

Si l’affirmation lacanienne tient, qui dit : il n’y a de jouissance que du corps,… du corps de l’Autre, alors l’objet petit a (le corps) ne va pas pouvoir resté défini comme seulement la cause du désir, il va devenir dans l’avancée de l’œuvre lacanienne, à la fois le lieu et l’enjeu, de ce que Lacan va appeler, à partir de Karl Marx, un plus-de-jouir. La Mehrwert (plus-value) de Marx, devient, chez Lacan, le Mehrlust (plus-de-jouir). Et c’est bien sur cette question de l’objet que tout va se jouer, pour Lacan, concernant la question de la perversion, comme on va le voir maintenant. Deux ans plus tard, deux années après son séminaire La logique du fantasme, nous sommes juste à la rentrée qui suit mai 1968, l’année universitaire 1968-1969. Lacan inaugure son séminaire intitulé : D’un Autre à l’autre. Oui, dans ce sens-là. D’un Autre, grand A, à l’autre, petit a. Ce n’est pas pour rien.

Ce séminaire, il le consacre à étudier, à nouveau, la névrose et la perversion. Et, dans ce séminaire,

il va se passer, cette année-là, – que ce soit celle qui suit immédiatement mai 1968 ne doit pas y être pour rien –, il va se passer une sorte de retournement de la théorie de la perversion, de celle en tout cas que se forge Lacan. Ce retournement va faire porter la question de la perversion sur l’objet, mais sur l’objet que Lacan ne va plus placer au lieu de l’Autre – l’Autre est le lieu même du questionnement sur la jouissance –, mais au lieu même du sujet en proie à la perversion. Le sujet va devenir cet objet, un objet très actif !

S’interrogeant sur la position du sujet en proie à la perversion, Lacan va montrer que ledit sujet ne se contente nullement du fantasme, comme le fait habituellement le névrosé, pour répondre à la question du désir de l’Autre.

Au Che Vuoi ? « Que me veux-tu ? », que veut l’Autre, qu’est-ce qu’il désire énigmatiquement de moi ?, le sujet ordinairement névrosé répond : il s’imagine que l’Autre veut de lui ceci ou cela. Le sujet en proie à la perversion, lui, ne s’imagine pas, ou pas seulement, il sait (c’est un « il sait » proche du « il sait » que l’on rencontre dans la psychose, mais est-ce le même ?..). Il sait qu’il doit se faire objet au service… Au service de quoi ? Au service de la jouissance de l’Autre. Telle est alors sa propre jouissance.

C’est une jouissance assurée d’un sujet persuadé d’être l’instrument efficace, imparable, de la jouissance de l’Autre.

C’est donc ici, en ce séminaire D’un Autre à l’autre, de 1968-1969, qu’une nouveauté nous arrive concernant l’histoire de la théorie psychanalytique de la perversion. L’acmé du retournement se situe dans la séance du 26 mars 1969, lorsque Lacan s’insurge contre la pensée plus que classique, canonique, selon laquelle le sujet pervers ne penserait, dans ses turpitudes, qu’à sa propre jouissance et que, surtout, méprisant, il ne tiendrait pas compte, dans ses malversations, de l’Autre, de sa personne, de son corps, etc.

Eh bien, tenez-vous bien, l’avancée lacanienne, c’est de dire ce jour-là, le 26 mars 1969, que c’est tout l’inverse. Nouvelle définition de la perversion :

Loin d’être fondée sur quelque mépris de l’Autre, la fonction du pervers est quelque chose qui est à jauger d’une façon autrement riche […]. Il est celui qui se consacre à boucher le trou dans l’Autre .

Le sujet qui trempe dans la perversion est donc un sujet qui se voue et se dévoue à la jouissance de l’Autre. Dans quel but, être un si bon serviteur ? Afin que l’Autre existe en tant qu’Autre non barré, non décomplété, sans faille, sans trou, plein, Un. Très sérieux, il dit « I cannot weep », comme le Richard III de William Shakespeare.

Traduisons maintenant en termes encore plus lacaniens ce qui vient d’être avancé. Le sujet, dans la perversion, se fait objet petit a pour générer un plus-de-jouir de l’Autre, mais il le fait comment, selon quelles modalités ? Lacan va précisément répondre qu’il le fait selon deux modalités différentes : en supplémentant ou en complémentant. Allons-y voir de plus près !

Au deux objets freudiens, le sein (objet oral) et les faeces (objet anal), – le déchet, l’excrément –, correspondent deux pulsions partielles selon leurs trois formules, active, passive et réfléchie, leurs trois trajets et leurs destins : la pulsion orale (sucer/bouffer – être sucé/bouffé – se faire sucer/bouffer) et la pulsion anale (expulser/chier – être expulsé/être chié – se faire expulser/chier).

À ces deux objets freudiens, Lacan, c’est son avancée, n’en ajoutera que deux autres : le regard (objet scopique) et la voix (objet vocal). Auxquels correspondent deux pulsions partielles, lacaniennes, si l’on peut s’exprimer ainsi : la pulsion scopique (voir – être vu – se faire voir), et la pulsion invoquante (parler/ crier/pleurer/demander – être parlé/être (dé) crié/être demandé – se faire parler/se faire pleurer/se faire demander).

Quatre objets, quatre pulsions partielles, pas une de plus. Mais voilà, Lacan va privilégier les deux dernières, les siennes, la scopique et l’invoquante, afin de montrer ici le fonctionnement des deux modalités : complémenter et supplémenter l’Autre.

Le sujet en proie à la perversion se fait supplément à, dans le cas du sadisme et dans celui du voyeurisme.

Il se fait complément à dans le cas du masochisme et dans celui de l’exhibitionnisme.

Première modalité : il s’agit d’un supplément apporté à l’Autre :

-pour Lacan, le voyeur est celui qui « voit » que le phallus manque en l’Autre.

Il est alors celui qui interroge, scrute, ce manque par le regard. Et le regard est alors ce supplément phallique, qu’il apporte à l’Autre. Il supplémente l’Autre en parant ainsi à son manque.

-Le sadique est celui, de même pour Lacan, qui donne à l’Autre de la voix, pour ce faire, il le fait gémir, crier, hurler même. Le sadique se fait ainsi le parfait instrument de ce qu’il suppose (lui, il dit qu’il sait !), de ce qu’il suppose lui être manquant pour, qu’enfin, l’Autre jouisse.

Deuxième modalité : il s’agit d’un complément venant de l’Autre :

Pour Lacan, l’exhibitionniste est celui qui vise à faire apparaître en l’Autre un objet. Cet objet phallique s’appelle le regard. Pourquoi ? Parce que le sujet exhibitionniste cherche assidûment un signe de la complicité qu’il pourrait y avoir dans la jouissance.

Reste le masochiste qui, pour Lacan toujours, se fait complètement servile, dépendant, soumis à la voix de l’Autre, à la voix de son maître. On dit, d’ailleurs, qu’il se donne un mal de chien, de chienne pour les femmes, afin d’arriver à faire surgir, jaillir cette voix et que, chose cruciale, que cette voix en impose, et s’impose à lui/elle.

Ainsi va la perversion, version du père Lacan !

Elle est sans fin. Car, de structure, l’enjeu d’un plus-de-jouir de l’Autre s’avère être sans limite.

Le sujet en proie à la perversion se dévoue à la jouissance de l’Autre, mais il faut pour cela qu’il passe son temps à déployer son énergie afin, continûment, de le supplémenter ou de le complémenter, ledit grand Autre.

La perversion, dans son acception freudienne, mais aussi dans la psychanalyse toute entière, jusqu’à Lacan y compris, n’a pas d’autre sens que sexuel. Parce que le sexuel, la question du sexuel est le coeur même de la problématique humaine, de son énigme, et le point d’origine, la source à partir de laquelle se fait le départ de toutes les tentatives individuelles ou collectives, culturelles, politiques, religieuses, philosophiques, etc. d’y porter, d’une manière civilisationnelle, remède, définitif ou pas.

Mais voilà ! Lacan est cet énergumène qui n’a pas cessé de nous montrer et démontrer que le

SEXUEL, précisément, c’est ce qui excluait toute possibilité de rapport entre l’un et l’autre, entre le sujet et l’Autre, entre l’homme et la femme, entre deux dont l’un est en position homme et l’autre en position femme, entre l’un en position passive et l’autre en position active, même si s’interchangent ces positions toutes les cinq minutes, entre l’un d’un sexe anatomique et l’autre… de l’Autre sexe, d’un sexe Autre…, ou aussi bien entre les deux du même sexe, dont l’un devient pourtant, nécessairement, l’Autre… Bref, cela ne va pas. Vous savez que Lacan le dit ainsi, entre autres : il n’y a pas de rapport sexuel.

Il en va d’une question de structure du monde humain. C’est aussi abordable comme une question de logique. Chez Lacan, ça nomme sa catégorie, « mon symptôme », disait-il, sa catégorie du Réel. Autrement dit, de l’impossible.

C’est impossible qu’il y ait du rapport sexuel. Il n’y a que du non-rapport. De l’échec de rapport, en ce qui concerne le sexuel. D’où l’infini de tout à l’heure, en ce qui concerne la perversion.

La perversion, cela ne s’arrête jamais. À bon entendeur qu’il y cherche ailleurs son salut.

Le rapport sexuel est ininscriptible. Pourquoi ?

Parce que le grand Autre, le trésor des signifiants, le lieu de tous les signifiants est barré, troué, manquant, incomplet. Un signifiant manque, le signifiant phallus. D’où un impossible à écrire le rapport sexuel entre l’un et l’Autre barré, un Autre troué qui fuit du signifiant. Cet impossible à s’écrire, c’est le réel du non-rapport sexuel. Dans les formules de la logique moderne empruntées par Lacan, le rapport sexuel, c’est : ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Bien sûr, le sujet en proie à la perversion pense, lui/elle, qu’avec lui, cela va s’écrire. Il est celui qui se fait fort de faire cesser le « ne cesse pas de ne pas s’écrire » et permette ainsi que dans une rencontre dite sexuelle, les deux protagonistes ne fassent plus qu’un ou qu’une. Une quoi ? Mais, bien sûr une jouissance Une. Eh bien non, c’est impossible. S’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est bien – autre façon de le dire –, parce qu’il n’y a pas de rapport entre les deux jouissances en présence (quand elles sont en présence…). Celle de l’un et celle de l’Autre. Celle d’un homme et celle d’une femme, habituellement. Mais pour celles de deux hommes ou celles de deux femmes (je crois qu’on a fait le tour des possibilités, à deux tout du moins), cela revient au même, puisque la différence y est bien là présente entre deux sujets uniques, différents et infusionnables, malgré l’apparence d’une image du même. Un homme est l’Autre de son homme. Une femme est l’Autre pour sa partenaire. Et réciproquement.

Au-delà de cet Autre, incomplet, barré, que l’autre est pour l’un, ... il n’y a pas d’Autre.

En d’autres termes, lacaniens, il n’y a pas d’Autre de l’Autre. Puisqu’il y a le langage et qu’il n’y a pas de métalangage. On est tous dans le même bain, dans le même pétrin langagier… Il n’y a pas d’autre bain. S’il y en avait un Autre, s’il y avait un Autre de l’Autre, eh bien là, il pourrait y avoir du dirait quelque chose de la vérité en termes de rapport, de ratio, de raison, de fraction mathématique. Il s’ensuivrait, par exemple, une complémentarité d’une moitié homme avec une moitié femme, lesquels copulant feraient enfin du Un (revoir ici Le Banquet de Platon), ou encore une telle similitude des amants, dits homosexuels des deux sexes, qui se mireraient au miroir de leur regards désirants de telle sorte à conclure que : un plus un égale un.

Avec du deux, faire enfin du Un. Non, dans notre monde il n’existe pas d’Autre de l’Autre, ce qui veut dire aucune garantie n’est à trouver qui pourrait exister au langage (ce qui veut dire encore que les mots servent autant à dire la vérité que le mensonge et que, surtout, on ne peut rien en décider, a priori). L’on ne peut dès lors, comme l’apprend l’analyste à son névrosé analysant, faire que miser sur lui, le langage, et non pas névrotiquement le fuir, car, du sujet parlant, il se démontre qu’il dise toujours la vérité… Celle du sujet qu’il devient par cet acte même de l’énonciation. Il y a un manque dans le symbolique. Il est de structure, comme je vous le serine. Celui-ci a pour formule grand S de grand A barré !

Le sujet en proie à la perversion, homme ou femme, se donne donc pour tâche, au moyen de l’objet petit a, en complémentant ou en supplémentant l’Autre, de rendre celui-ci parfaitement sans faille, non-barré, plein. A noter grand S de grand A.

Ce faisant, et c’est cela même qu’il vise, le sujet en proie à la perversion, prétend – c’est bien une prétention – réaliser un rapport sexuel. Il n’arrête pas d’essayer de réaliser un rapport, nécessaire pour lui, un rapport qui, donc, ne cesserait pas de s’écrire, entre ce que l’on appelle deux universaux, L’homme et La femme. En ce sens, le SEPP, le sujet-en-proieà- la-perversion, ne fait que réaliser, accomplir la perversion elle-même, côté homme ou côté femme.

Côté homme, Lacan finira par dire dans son texte Télévision publié en 1973 : Si L’homme veut La femme, il ne l’atteint qu’à échouer dans le champ de la perversion5.

Côté femme, il énoncera au cours de son séminaire Encore, à la séance du 9 janvier 1973 :

La femme n’entre en fonction dans le rapport qu’en tant que la mère6. Car, dit-il, plus loin, n’étant pas toute, grand S de grand A barré, elle aussi, faut-il dire hélas ! : elle trouvera le bouchon de ce a que sera son enfant7. Ainsi, en tant que mère, elle pourra être, toute entière, dans la jouissance phallique qu’affectionne le sujet dans la perversion, n’en voulant voir aucune autre, aucune Autre.

Chemin faisant, avec Lacan, toujours serré au plus près, a quoi arrivons-nous ? Nous débouchons ici sur une définition de la perversion qui dirait à peu près ceci, et sous la forme d’une proposition universelle, façon Emmanuel Kant : Toute jouissance phallique n’est que perverse, pour autant qu’elle fait rapport sexuel avec l’Autre prétendûment complété ou supplémenté, autrement dit, non barré.

Faisant porter le chapeau à Freud, l’affreud, comme il dit parfois à la fin de son oeuvre, Lacan ne dira pas moins lors de la séance du 11 mai 1976 de son séminaire Le Sinthome, énonçant : Toute sexualité humaine est perverse si nous suivons bien ce que dit Freud8.

Ainsi, tout ce qui est phallique est pervers, et réciproquement. Voilà où nous en sommes.

Phallique et pervers, pervers et phallique sont deux noms pour une même chose. Sur le rivage où nous avons accosté ce soir, avec Lacan, celui nommément de la jouissance, la question se repose ainsi. Une jouissance, phallique, existe, elle est perverse donc. Mais, aussi, une autre, une Autre, grand A, faut-il écrire, une Autre jouissance existe, qui se situe au-delà de la jouissance dite phallique perverse.

Il faut savoir que ces deux jouissances se disjoignent : l’une est une jouissance perverse.

Grâce à l’objet petit a, elle réalise le grand S de grand A (non barré). Elle le réalise, ce qui veut dire qu’elle le fait consister imaginairement par son insistance symbolique, mais non pas dans le réel qui reste vide pour celui qui se place hors illusion ou complaisance fantasmatique.

C’est la jouissance phallique. L’autre est la jouissance Autre, elle reste jusqu’à aujourd’hui l’énigme que représente le non savoir d’une jouissance autre que perverse parce que non phallique (« elle ne peuvent rien en dire, bien qu’elles l’éprouvent », disait de ces femmes Lacan). C’est la jouissance de S de grand A barré. Lacan la qualifie aussi du terme d’inadéquate, dans le séminaire Encore : Il n’y a pas de rapport sexuel parce que la jouissance de l’Autre pris comme corps est toujours inadéquate – perverse d’un côté en tant que l’Autre se réduit à l’objet a  et de l’autre, je dirai folle, énigmatique.

Lacan précisera toujours plus, en énonçant : une femme ne rencontre L’homme que dans la psychose10. C’est pourquoi, ajoute-t-il, elle se l’interdit, habituellement. Elle a cette sagesse.

L’universel, L’homme, précisément, c’est de la folie. En se l’interdisant, une femme échappe, en partie, à se situer toute du côté de la jouissance phallique, donc perverse. Une part d’elle-même se situe ailleurs, du côté de la jouissance dont Lacan, encore, disait que c’était une jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien11.

Mais c’est peut-être dans ce cas de la rencontre de pure contingence entre un homme et une femme que, parfois, l’impossible du « ne pas s’écrire » peut cesser. Un temps de pure contingence. Une rencontre. La Tuchè des Grecs.

Mais à condition de quoi ? Lacan pensait que si une femme n’était là qu’en tant que mère, il insistait pour dire que là, il y avait « naturellement » perversion. Il pensait que l’enfant représentait pour une femme la possibilité d’entrer, mais aussi l’impossibilité de sortir de la jouissance perverse, parce que phallique avec l’enfant, grosse de l’objet petit a. Affublée de l’enfant, la femme est incastrablement phallique. Elle est Toute.

C’est la raison pour laquelle l’enfant est la porte d’entrée principale dans la perversion pour une femme.

Nous essayons de pousser quelques portes d’entrée dans la perversion, pour une femme, celle de la maternité, de l’enfant phallus bien sûr, mais aussi quelques autres, …pour enfin cerner ce que veut dire « la grandeur perverse de toute femme » énoncée en sous-titre.

Pour finir, provisoirement, cette phrase remarquable de Lacan, celle, quelque peu énigmatique, a priori, qu’il écrit dans le texte L’étourdit, publié en 1973 :

Disons hétérosexuel par définition, ce qui aime les femmes, quel que soit son sexe propre12

Jean-Michel LOUKA
25 novembre 2022

 Article parue dans la revue “Le bulletin des jeunes Généralistes ” / SNJMG n°35

 

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