Allaiter quand on est interne de GO ? Possible… Mais difficile

Publié le 1652750226000

Témoignage d’une interne de Gynécologie Obstétrique sur la logistique de la poursuite de l’allaitement en reprenant le travail, et les problèmes rencontrés avec ses collègues.

J’ai passé mon 10e semestre dans un service de Chirurgie, en surnombre validant, puisqu’une partie de mon congé maternité le chevauchait.

Je reviens en stage, le cœur lourd, l’impression qu’une éternité s’est passée depuis ce temps où « je travaillais », moi qui depuis ai passé mes journées à me noyer dans les yeux de ma fille. Et qu’en même temps ce temps a finalement filé, était trop court, qu’on m’arrache ces moments privilégiés avec elle. Anti physiologique, un congé maternité de cette durée. Je ne suis pas la plus à plaindre, ayant décalé au maximum (3 semaines) mon congé maternité, j’ai repris quelques jours avant ses 4 mois. Mais quand même, c’est dur…

Après un accouchement raté, césarienne code rouge pour échec d’extraction, reprise pour abcès de paroi, et à nouveau reprise pour désunion de la cicatrice, allaiter comptait pour moi. Je voulais donner ce qu’il y a de mieux à ma fille, favoriser au maximum nos relations (moi qui ne me suis jamais entendue avec ma mère !) ; et « réussir » quelque chose, dans cette expérience de maternité qui commençait par un échec. La gynéco qui ne sait pas accoucher…

Je me rends compte que bien que terminant mon cursus, mes connaissances en allaitement sont faibles. Je ne connais pas les rythmes du nouveau-néallaité (intenses !!), je ne sais pas quand je peux/ dois commencer à tirer du lait pour faire du stock pour la reprise, etc. Une de mes collègues me dit de me rapprocher de La Leche League, qu’ils m’aideront. Je suis réticente puisque ces membres sont considérés comme les « extrémistes » de l’allaitement. Elles me jugeront si je décide de sevrer mon bébé, on me l’a toujours dit. Mais je veux mettre toutes les chances de mon côté et suis le conseil. Heureusement !! Les bénévoles de LLL ont sauvé mon allaitement au moins 3 ou 4 fois. Et j’ai découvert que l’un de leurs mots d’ordre était de respecter les décisions de sevrage sans émettre de jugement. Comme quoi les « on dit »…

Bref. Pour résumer mes péripéties des débuts, ma fille n’a pas réussi à téter (césarienne, petit poids) et j’ai donc utilisé des bouts de sein, dont on n’a pas su se séparer avant ses 3,5 mois ; j’ai fait plusieurs engorgements, une mastite, une probable candidose (sensations de feu liquide tout le long des canaux, très intenses, dans le contexte de macération des bouts de sein, améliorées avec la « pommade de Jack Newman » à base de miconazole, de diprosone et d’antibiotique). Aussi on a passé haut la main les pics de croissance, jours de pointe où le bébé tête beaucoup, lors desquels on a toujours le sentiment de manquer de lait car les seins paraissent vides.

Organiser logistiquement un tire-allaitement au bloc opératoire
L’épreuve la plus difficile a sans aucun doute été la reprise du travail, avec le tire-allaitement intense qu’elle implique, et surtout la logistique et le relationnel. Pour faire bref, j’avais décidé de laisser un très bon tire-lait, de type hospitalier (Symphony de Medela), dont la location est remboursée un an par la Sécurité Sociale, chez moi, pour le tirage du matin avant le départ. Au bloc, je laissais un petit tire-lait électrique, très léger, qui fonctionne sur batterie (Freestyle de Medela), et un tire-lait manuel (Harmony) pour les cas d’urgence (parfois le Freestyle était peu efficace, souvent le problème passait après réassemblage des téterelles mais comme je n’avais souvent que 10 minutes devant moi, mieux valait une solution d’urgence infaillible en back up). J’avais acheté un bustier, pratique pour y bloquer les téterelles et avoir les mains libres en tirant. Je mettais un haut de pyjama de bloc taille 4 au-dessus de l’ensemble bustier-tire-lait, il était ainsi complètement dissimulé, et tirais du lait dans le bureau médical, partagé entre tous les chirurgiens séniors et internes, qui passent leurs inter-blocs sur les ordinateurs qui s’y trouvent, pour dicter les CRO, faire les courriers de sortie. Pouvoir y tirer me permettait d’optimiser mon temps, car 10 minutes après la sortie d’un bloc, il fallait revenir en salle faire la « check-list » anesthésique de la patiente suivante.

Faire accepter à l’équipe

  • « Ça ne te dérange pas, toi, de montrer tes seins à tout le monde ? » me demande un jour l’une de mes chefs.
  • « J’avais l’impression (j’étais sûre) qu’on ne voyait rien… », en pleurant en silence sur la mastectomie.

Elle m’explique que certes, on ne voit pas « grandchose » mais que le simple bruit du tire-lait lui rappelle de mauvais souvenirs - le sevrage de son 2ème bébé, quand elle était elle-même interne dans ce stage et jugeait la poursuite de l’allaitement infaisable. Que c’est mon droit d’être protégée jusqu’au 1er anniversaire de mon bébé (en effet, la loi prévoit qu’on nous libère 2 X 30 minutes de temps, dans une salle dédiée, avec un frigo dédié…), qu’il suffit que je me trouve un coin tranquille, par exemple les toilettes, et les chefs feront les courriers à ma place comme je n’aurai plus le temps (… hyper stigmatisant, je lui réponds, plus personne ne voudra être au bloc avec moi).

Elle m’adresse à la cadre qui organise donc que mes tirages auront lieu en salle de réveils des patientes (récemment mastectomisées pour cancer, pour la plupart), avec un store opaque que je peux descendre entre elles et moi.

Sauf que là bas, je n’ai pas d’ordinateur. J’arrive à négocier qu’on me prête un ordinateur roulant « la plupart des fois », puis fait installer l’accès au logiciel des courriers de sortie, bref 2 semaines plus tard, je peux taper mes courriers en tirant. Un mois après, on me demandera de faire sécher mon tire-lait en dehors du bureau médical car sa vue dérange les chirurgiens…

Je n’avais pas l’autorisation d‘être positionnée sur les longs blocs, pour ne pas mettre en difficulté les chirurgiens parce que j’allais devoir tirer du lait - même sur les blocs où les chirurgiens faisaient des pauses, comme les DIEP.

Mais qu’importe, je continue à allaiter, veux prouver que c’est possible, en espérant que ça servira aux prochaines, aidera à faire réfléchir sur les mentalités.

Et ma fille est ravie… Nous sommes à 9 mois, et ce n’est pas fini !
Merci à mes co-internes, Angélique Berthet, Astrid Leleu, Marion Guckert, Harmonie Dupuis, François Kraus, Geoffroy Chevalier ; pour leur soutien moral et leur compréhension.

Je précise que l'allaitement au travail est prévu par l'article L1225-30 du code du travail : « Pendant une année à compter du jour de la naissance, la salariée allaitant son enfant dispose à cet effet d'une heure par jour durant les heures de travail. » Il n’est juste pas précisé si cette heure est payée ou non, c’est à l’appréciation de l’employeur.

Océane PÉCHEUX
Interne 10e semestre
Article paru dans la revue “Association des Gynécologues Obstétriciens en Formation” / AGOF n°18

L'accès à cet article est GRATUIT, mais il est restreint aux membres RESEAU PRO SANTE

Publié le 1652750226000