Actualités : le féminin

Publié le 24 May 2022 à 07:58
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#Médecin généraliste


Le Séminaire public 2021-2022, de l'association psychanalytique « Demain la psychanalyse » Séminaire tenu sous l'égide de la Chaire de philosophie à l'hôpital GHU Sainte-Anne, Paris

Nous avons choisi, pour cette année 2021-2022, à DLP, ce thème du « Féminin » pour notre séminaire public, enregistré et diffusé pour la deuxième année consécutive par la Chaire de philosophie à l'hôpital (sur sa chaîne Youtube). Chaire que dirige Mme la Professeure Cynthia Fleury. Les enregistrements de nos huit séances de séminaire seront également consultables via notre site et la chaîne Youtube de DLP.

Pourquoi me direz-vous un tel sujet de séminaire ?
L'air du temps aurait sans doute penché pour la mode : Le genre, dans toutes ses déclinaisons, trans, inter, cis ou pas, le sexuel aussi, pan ou poly, La femme, les femmes, l'homosexualité, le lesbianisme, les LGBTQIA+, les identités de genre multipliées jusqu'à l'infini, le décolonialisme sexuel, la fin de l'OEdipe comme dépassé, remisé au passé de papa et grand papa, la fin du phallocentrisme et la mort du père - le père est mort, mais étrangement les « papas » pullulent -, etc.

Non, il s'agit bien du féminin. On ne dit pas des femmes, du féminin des femmes, il ne s'agit pas non plus de La Femme, ni de la féminité.

On verra que le féminin, ce n'est pas la féminité et que le féminin concerne tous les sexes qui, jusqu'à plus ample informé, ne sont toujours que deux. Deux quoi ? Disons-le d'emblée, deux positions de sexes.

Donc, pour nous, le féminin qui va nous occuper cette année, doit être dégagé comme une question en soi, et non pas confondue avec d'autres questions connexes, bien trop souvent confondues avec le féminin chez bien des auteurs. Allez lire... vous serez étonnés. Même chez une Françoise Dolto, regardez bien, la féminité et le féminin semblent être, pour elle, dans une équivalence surprenante ?

Nous irons donc fouiller cette question. Car le féminin, comme question a une spécificité. Nous le ferons au cours de huit séances de séminaire public, de novembre 2021 à juin 2022.

Dont les titres et présentations se peuvent aisément lire sur notre site de DLP. Les voici : Femme, Féminin, féminité. Le Féminin dans la cure analytique ou la dimension réelle du transfert. Féminin vs masculin, une danse autour du phallus. Combien de sexes ? Sexes, genres et jouissances. Lecture psychanalytique d'un fait de société. Du déni du Féminin au narcissisme des petites différences. Du Féminin après Lacan, les formules de la sexuation aujourd'hui. Et maintenant ?

Il s'agira d'un séminaire de psychanalyse, donc pas d'un séminaire de philosophie, ni d'un séminaire de sociologie ou d'anthropologie, car telles ne sont pas nos compétences, qui ne se résument, au mieux, qu'à cette prétention d'en connaître un bout, un petit bout seulement, certes, mais un bout quand même, pour chacun, pour chacune, de ladite psychanalyse, comme analysants, analysés, voire même, mais oui, psychanalystes, c'est-à-dire praticiens de cette discipline nouvelle inventée par Freud.

Nous aurons déjà fort à faire avec elle, la psychanalyse, son histoire, sa théorisation, autour de cette question, qui est au fond la question sexuelle, l'énigme du sexuel, sur quoi Freud a cru bon de faire reposer toute cette psychanalyse qu'il invente et théorise et pratique, je le rappelle, d'abord avec les hystériques. Ou devrais-je plutôt dire, que les femmes hystériques inventent avec lui, dès la fin du XIXè siècle. La psychanalyse est dûe, avant toute chose, aux femmes, au génie de la parole des femmes qu'un médecin, très peu médecin comme il en témoigne lui-même, a eu le courage, le culot, d'écouter. Ecouter, entendre même, c'est mieux, le savoir et la vérité qui sortaient de leur bouche.

« Taisez-vous et écoutez-moi, Docteur Freud ! », dit Emmy von N. dans les « Etudes sur l'hystérie » de 1895. Et c'est ce que fît ce bavard de Freud. Il se tut. Naissance de la psychanalyse, changement de lieu du savoir. Ce n'est plus le médecin, le maître qui sait ; c'est le patient, la femme en l'occurence, l'hystérique. Le psychanalyste, avec la psychanalyse, étaient nés, car acceptant, lui, d'être enseigné par les femmes en souffrance, ce qu'il y avait d'inaudible chez elles jusque-là.

Le titre de ce séminaire fait écho et suite au séminaire de l'année précédente sur La présence du psychanalyste. Il s'énonce ainsi : « La présence du Féminin, d'une place à l'Autre ». Il nous poussera, nous contraindra sans doute, nous bousculera aussi, nous faisant partir du primat du phallus freudien jusqu'au pas-tout lacanien, et nous entraînera jusqu'aux questions et subversions actuelles sur le genre, le sexe et les modes de jouissance. A partir et autour du féminin, nous tenterons de resituer la praxis analytique d'aujourd'hui en circulant entre ses bases théoriques fondatrices et le discours médiatique et politique de notre société, actuellement en pleine mutation.

Depuis la nuit des temps, c'est indéniable, il y a des femmes et des hommes, majoritairement. Anatomiquement parlant, cela commence toujours par-là. Deux sexes. C'est visible.

Du côté des femmes on parle de féminité pour désigner une certaine, comment dire, « mise en scène » de la femme pour la distinguer de l'homme, ce qui démontre que ce ne serait donc pas de toujours, a priori, évident. On va jusqu'à parler pour elle de la mascarade, notons qu'il y a « masque » dans mascarade.

On parle pour lui de la parade. Mais pour elle, ce qui est masqué d'un côté est montré, parfois exhibé, d'un autre. Pour lui, son exhibition est toujours de l'ordre du « M'as-tu vu » !

Nous ajoutons, nous introduisons, nous, cette année, ce terme de « féminin ». A travailler...

Et nous disons que le féminin, ce n'est pas la féminité. Disons que le féminin, c'est ce que la féminité n'arrive pas à réduire ou plus exactement, à recouvrir, à masquer, à « illusionner ». Car la féminité cela marche avec la Culture. C'est localisable et historisable.

La féminité au XXIe siècle n'est plus celle de l'Antiquité gréco-romaine, pas plus que celle de l'époque moyenâgeuse des troubadours de l'amour courtois, celle de la Renaissance ou encore celle des « inc'oyables et des mé'veilleuses » - c'était la prononciation « branchée » du moment, l'élision des « r » -, « inco'yables » et « mé'veilleuses » aux cheveux rouges et aux seins nus, de la toute fin de la Révolution française, juste avant que n'advienne l'Empire, puis la si bien nommée « Restauration ». Après la Révolution, toujours, ça va de mal « en pire », et puis l'on restaure...

Mais la féminité suit également des codes qui réfèrent aux aires culturelles. Elle n'est pas la même en Europe qu'elle ne se présente au Moyen Orient, en Afrique subsaharienne ou encore en Extrême Orient, voire au Magreb ou en Polynésie...

Si la féminité est quelque chose qui consciemment se montre, voire qui s'expose ou encore s'exhibe, en somme se donne à voir en tout cas, le féminin, au contraire, est quelque chose qui, à son insu, s'écoute, qui s'entend, voire même se lit parce qu'il s'inscrit, parce qu'il s'écrit. Si la féminité est essentiellement de l'ordre de l'image, le féminin est lui de l'ordre du signifiant, mais aussi, passé à l'écriture, de l'ordre radical de la lettre. La féminité, pour nous, ressortirait donc de l'Imaginaire, le féminin, lui, serait plutôt à référer au Symbolique, voire, avec son passage à la lettre, au Réel. Nous verrons.

Tous les deux, cependant, chacun à sa manière, proposent un traitement particulier du Réel. Du réel du sexe.

Traitement par l'image, avec le trafic des symboles qu'elle véhicule et met en scène, pour la féminité. Traitement par la parole qui s'énonce à l'insu, représentation par le signifiant d'un sujet pour un autre signifiant au risque de « l'unebévue » (Unbewusste). Recouvrement du trou pour la féminité, dé-couverte du même trou et creusement dudit, pour le féminin accepté.

Cependant et comme nous pouvons le remarquer, sans doute, l'on ne parle jamais du féminin d'un homme. Ou si peu. Du féminin chez l'homme. Pourquoi ? On parle bien de la masculinité de l'homme, et l'on dit bien parfois aussi d'une femme qu'elle est un peu trop « masculine »... Et tout le monde comprend, ou croit comprendre. On dit moins souvent qu'un homme est viril, les hommes en tout cas ne se le disent pas entre eux. Ce sont les femmes qui en déplorent plutôt l'insuffisance ; mais elles se le disent... entre elles. Quelque part Lacan fait la remarque que c'est plus d'une femme que l'on dira qu'elle est « virile », la virilité étant par ailleurs un fantasme plus fréquemment féminin que masculin.

Alors, ce qui est à considérer, ce sont ces appellations que le langage – car je le fais remarquer, il s'agit avant toute chose de langage, de signifiants qui plus est, et on l'oublie, qui sont en jeu et posent ainsi problème. Il y a un jeu entre plusieurs termes qui se présentent, eh oui,... en couple ! Homme/femme ; virilité/féminité ; masculin/féminin. Ce n'est plus ici de morphologie, de physique, de biologie, d'anatomie, de chromosomes et de gènes dont nous parlons. On l'oublie trop vite. Il s'agit du Symbolique, de la parole, du langage. Comme structure. Et de leurs effets et portées imaginaires.

De plus, on constate que les attributs « virilité » (virile) et « masculin » (masculinité) peuvent très bien être utilisés pour une femme et la phalliciser, comme l'on dit, ne pose aucun problème.

Ce peut être même un procédé d'érotisation fantasmatique du corps et du comportement féminins très souvent utilisés dans la Culture, par exemple dans les domaines du sport et du spectacle notamment.

Par contre, et comme a contrario, du côté Homme, cela ne va pas du tout, car cela marche d'un autre pas. La « féminité » d'un homme, cela n'a pas vraiment de sens. Ceci dit, pour un homme, la sémantique vire tout de suite du côté de ce qu'on appellera l' « efféminé ». Si l'on dit d'un homme qu'il est « efféminé », l'on signifie quoi ? On le signifie tout bonnement comme « châtré » ! Eh oui... ! « Efféminé » devient très vite un équivalent, un autre nom, pour « émasculé ».

Mais il reste ce terme : « féminin ». Thème de notre séminaire. Lorsque l'on dit qu'un homme est « féminin », que veut-on dire ? Ne désignet- on pas quelque chose d'un peu énigmatique ? Lequel, par ailleurs et très vite, n'a plus rien à voir ou à faire avec l' « efféminé » d'à l'instant ! Si la « féminité » d'un homme n'a pas de sens, on constate qu'il n'en est pas de même du « féminin » chez un homme. Alors pourquoi ? C'est que « féminin » n'est pas un terme qui réfère exclusivement au genre féminin, mais peut s'appliquer à tout un chacun, chacune.

C'est une position structurale et non de l'ordre d'une « nature » pour l'être humain. Nos fantasmes, toujours, se vautrent dans un bain de langage. Et c'est une sorte de brasse coulée.

Mais reprenons l'apport freudien. Soit, comment Freud, puis Lacan se débrouillent de cette question.

Weib (la femelle, la femme), c’est le mot que, presque exclusivement, Freud utilise pour désigner la femme. L’adjectif correspondant qu’il emploie est weiblich. Il aurait pu faire usage de fraulich qui est l’adjectif qui correspond à die Frau (la femme), lequel est un substantif rarement utilisé par Freud. Il aurait pu aussi préférer l’adjectif feminin. Non, il choisit Weib et weiblich. Gageons que ce ne doit pas être pour rien. Freud, on le sait, est tout en nuances.

Car weiblich, c’est d’abord ce qui est propre à la fonction sexuelle de la femme. Pourtant, weiblich, dans Le Président Schreber, l’un des Cinq cas de psychanalyse (PUF), Freud l’emploie, à la fois, pour désigner le « caractère » féminin, mais aussi sa « spécificité ». Pourtant, là encore, dans la seconde partie du Cas Schreber, dans son « Essai d’interprétation » (Deutungsversuche), Freud se met à choisir feminin en parlant de feminine Wunschfantasie, c’est-à-dire de « voeu fantasmatique féminin ».

Ce qui caractérise Sigmund Freud, c’est donc qu’il utilise toutes les nuances que chaque terme peut entraîner. Weiblich, par exemple, semble parfois arriver, sous sa plume, à déteindre sur feminin. Mais, en règle générale, weiblich est plutôt convoqué pour s’opposer à männlich (masculin), alors que feminin souligne beaucoup plus les traits féminins. De même, on a männlich et le substantif Männlichkeit qui viennent à se distinguer de maskulin et Maskulinität.

Ainsi, comme on peut l’apercevoir, la question du féminin est bien coriace, dès le départ freudien. De Freud à Lacan, la différence des langues aidant, parle-t-on de la même chose ? En tout cas, on parle de la même difficulté. Laquelle ?

On ne saurait attendre de la discipline, nommée par Freud, psychanalyse, qu’elle procure une définition de la féminité, ou mieux encore, du féminin. Car investiguer l’inconscient, c’est rencontrer l’absence d’une telle représentation psychique inconsciente du féminin. Cependant, on y rencontre bien quelque chose, une équivalence au lieu même de cette absence, et non pas rien. Deux choses même, bien qu’approximatives et parfaitement inadéquates à la question posée : 1. Le féminin est assimilé à la passivité ; 2. Une équation inconsciente : Être femme = Être châtré. Le texte source ici est L’Organisation génitale infantile, de 1923.

On montrera que lorsque Lacan invente son pas-toute phallique à propos d’une femme, il est un excellent lecteur de Freud, et, plus précisément encore, d’un Freud construisant sa théorie de l’OEdipe différentiel pour le garçon et pour la fille.

Bien que l’on doive à Jacques Lacan d’avoir porté la notion de « phallus » au rang de concept fondamental pour la psychanalyse, la distinction notionnelle est déjà bien présente chez Sigmund Freud. Il fallait, cependant, que la psychanalyse « invente » le dit phallus... pour que le champ du pas-tout phallique apparaisse, un jour tardif, expérience clinique oblige, à Lacan.

La psychanalyse, depuis son invention par Sigmund Freud, est cette discipline pour laquelle un concept, celui de phallus, fonctionne d’une manière centrale au niveau de la théorie, mais aussi de la clinique, et donc de la pratique.

On attribue toujours à Lacan, à juste titre, d’avoir élevé le terme freudien de phallus au rang de concept de la psychanalyse. C’est exact, mais comme nous allons le montrer, l’origine de la distinction notionnelle se trouve bien chez Freud.

En 1923, dans L’Organisation génitale infantile, Sigmund Freud, revenant sur les Trois Essais sur la théorie du sexuel de 1905, affirme l’importance des organes génitaux et de l’activité génitale à cette période de la vie. Cependant, ajoute-t-il, ce qui la différencie de l’organisation adulte, c’est qu’indépendamment du sexe un seul organe génital joue un rôle, et Freud le nomme comme tel : Le phallus, soit l’organe mâle.

Mais ce terme de phallus prend ici un sens qui n’est plus synonyme de pénis. Il fonctionne dans l’Imaginaire du fait même qu’il n’y a pas primat génital, c’est-à-dire connaissance des organes génitaux réels, le vagin selon Freud restant méconnu jusqu’à la puberté, mais primat de cet organe unique imaginaire pour les deux sexes, comme il y insiste dans La Disparition du complexe d’OEdipe (1923) :

« Le sexe féminin lui aussi connaît un complexe d’OEdipe, un Surmoi et un temps de latence. Peuton lui attribuer aussi une organisation phallique et un complexe de castration ? La réponse est affirmative, mais ce ne peut être la même chose que chez le garçon ».

Et (1923) : « Au stade de l’organisation prégénitale sadique-anale, il n’est pas encore question de masculin et de féminin ; l’opposition entre actif et passif est celle qui domine. Au stade suivant, celui de l’organisation génitale infantile, il y a bien un masculin, mais pas de féminin ; l’opposition s’énonce ainsi : Organe génital masculin ou châtré. C’est seulement quand le développement, à l’époque de la puberté, s’achève, que la polarité sexuelle coïncide avec masculin et féminin ».

Et il ajoute :
« le masculin rassemble le sujet, l’activité et la possession du pénis, le féminin perpétue l’objet et la passivité ».

Ainsi à actif, pourvu d’un organe masculin et masculin ne correspond pas passif, châtré et féminin, du fait qu’aux premiers stades les oppositions sont parfaitement sans relation au sexe réel. L’exemple de la phase sadique-anale le démontre où l’enfant indépendamment de son sexe est successivement actif et passif, parce que l’activité, comme le note Freud :
« est constituée par la pulsion de maîtriser, ellemême liée à la musculature [mais aussi que] l’organe dont le but sexuel est passif sera représenté par la musculature intestinale érogène. » (1905).

À la phase suivante...

... À la phase suivante, également peu importe le sexe pour l’enfant, puisque le pénis – non pas en soi, mais son marquage d’opposition dans la structure, c’est-à-dire l’objet imaginaire phallus –, organise une polarité elle-même originaire du monde humain qui n’a rien à identifier à la différence anatomique des sexes. Elle distribue ceux qui l’ont (le phallus) et les autres en deux catégories. Mais cette opération n’a pas le même destin chez le garçon et chez la fille. Celui-ci ne peut en appréhender l’absence que chez un autre, qui s’en trouve immédiatement négativé, ce qui en retour fait apparaître à ses propres yeux l’éventualité de sa propre soustraction. Celle-là pour qui c’est l’autre qui se trouve affublé de quelque chose en plus, s’en ressent instantanément amputée. Pourtant, structuralement, l’un comme l’autre sont, de ce même mouvement, introduits à l’ordre de la différence. Soit ce que la psychanalyse a nommé la castration.

Ainsi, pour Freud, la castration est bien un procès qui se déroule d’abord dans l’Imaginaire. À quoi il faut immédiatement ajouter que sa portée est symbolique et concerne les deux sexes. Elle institue une pure différence qui n’a rien à voir à l’origine avec un quelconque recouvrement de la différence anatomique des corps sexués. Ce que confirmera et développera en ses termes, en son style, Jacques Lacan tout au long de son enseignement parlé au Séminaire comme en ses Écrits.

La clinique le montre, pour les enfants des deux sexes l’attribution des caractères « être châtré » ou « être porteur de pénis » suit leur propre fantaisie. Ce n’est que tardivement que la série actif, pourvu d’un pénis et masculin vient à s’opposer à passif, châtré et féminin. L’opposition structurale vient à correspondre à l’opposition anatomique par une rationalisation culturelle qui ne va pas d’emblée de soi et qui pose tous les problèmes que l’on sait. Notons à ce sujet que Freud lui-même, quoiqu’on ait dit, n’approuvait pas l’équation passivité = féminité. Il dit même qu’elle est « erronée et inutile » (1933).

Dans cette perspective de la structuration du sujet femme, deux temps forts nous retiennent : l’importance à la fois de la phase préoedipienne chez la fille et du complexe de castration face au complexe d’OEdipe. Freud constate un attachement parfois jusqu’à la cinquième année de la fille à sa mère. Voire qu’ « un certain nombre d’êtres féminins restent attachés à leur lien originaire avec la mère et ne parviennent jamais à le détourner véritablement sur l’homme » (1931).

Quant au complexe de castration, il ne se passe pas pour la fille comme chez le garçon. La menace de castration permet au garçon sa rupture d’avec l’attachement oedipien à la mère là où, pour la fille, c’est cette castration qui la fait, elle, entrer dans l’OEdipe. Elle l’attache alors à son père, en rivalité avec sa mère. Mais, il s’agit de la même chose, de la même cause si l’on se réfère précisément... au phallus.

La période préoedipienne chez la fille fait que, dit Freud, « Durant cette phase, tout ce qui se retrouvera plus tard dans la situation oedipienne existe déjà et n’est ensuite que transféré à la personne du père » (1933).

Alors, « que demande la fille à sa mère ? ». Exactement la même chose que le garçon à cette période d’attachement à la mère, répond Freud. Mais, pour le garçon, cette période s’appelle « oedipienne ». C’est une période où les buts sexuels à tendance orale, anale ou phallique, selon la phase, visent pour le garçon comme pour la fille la mère. Ils veulent, l’un comme l’autre, lui faire ou recevoir d’elle un enfant. Et comment cela se termine-t-il à cette période... ? Par la castration de la mère. Très concrètement la fille abandonne son attachement parce que, explique Freud, celui-ci « s’adressait à une mère phallique et non à une mère châtrée ».

De même pour le garçon dont l’effet « aprèscoup » de la menace de castration induit l’admission de la mère comme « châtrée ». Dans la phase oedipienne, la fille désire son père. Certainement pas comme on le croit communément parce qu’il est du sexe opposé : Comme Freud le dit clairement, « Le désir qu’a la fille de son père n’est sans doute à l’origine que le désir de posséder un phallus, ce phallus qui lui a été refusé par sa mère et qu’elle espère maintenant avoir de son père » (1933).

C’est-à-dire que celle-ci ne cesse pas d’y croire... à quoi ? Au phallus. Le détour de sa mère châtrée n’a pas réussi à la convaincre en l’engageant à assumer cette castration dans le Symbolique, c’est-à-dire dans le champ de la parole et du langage en général. Le garçon au sortir de l’OEdipe est dans la même situation. Il ne renonce pas au phallus en renonçant à sa mère phallique devenue à ses yeux castrée, du fait même que ledit phallus trouve un refuge en principe tout prêt, et tout près également, en la personne du père. Et l’un comme l’autre, fille et garçon s’y repèrent en s’y référant.

Pourtant une seconde désillusion va s’attacher au père phallique. Car, pas plus que la mère le père ne « possède » le phallus.

Il ne l’a pas, ni pour l’une, à savoir satisfaire le désir d’enfant de la fille, ni pour l’autre, à savoir permettre au garçon de s’illusionner en s’imaginant phallique, identifié à la toutepuissance fantasmée d’un père imaginaire. Alors, comment, dit Freud, les filles arriventelles à abandonner leur attachement pour le père face à la désillusion à nouveau rencontrée à propos de la gratification non réalisée de leur désir d’enfant ? Cette désillusion, se hâtant lentement, ne se produit qu’avec difficulté, reconnaît-il, pour aboutir à la disparition du complexe d’OEdipe féminin.

Ainsi, filles et garçons sont soumis à la même croyance au phallus paternel et à sa désillusion. Les unes comme les autres doivent y renoncer, dépassant de ce fait cette postion « d’y croire ». Croire que le père (Imaginaire) est dans un rapport de possession ou de nature avec le phallus s’évanouit au profit d’une inscription dans le Symbolique.

Le père est saisi, appréhendé, intégré comme celui qui soutient en la représentant (en la présentant à nouveau, une fois de plus) une loi symbolique à laquelle tout désirant-parlant est soumis, donc lui avec.

Seul le père, dans sa fonction particulière de père symbolique, transmet cette loi au nom de l’assomption de la paternité en tant que symbolique. Ainsi, cette loi est moins celle d’un géniteur que celle qui s’énonce d’un dire qui fait acte : « je suis ton père ». Ce n’est que depuis Jacques Lacan que l’on sait mieux en quoi cet acte est fondamentalement un acte de parole, et depuis Pierre Legendre, que cet acte n’est inscriptible que dans les montages du Droit, et qu’il ne peut s’énoncer qu’au Nom- du-Père.

La thèse freudienne sur la sexualité est fondée sur le primat du phallus. Les femmes mettent en évidence que, contrairement à ce que d’aucuns ont cru pouvoir parfois interpréter avec un peu de légèreté et beaucoup d’idéologie, le destin d’une femme, bien loin de reproduire celui d’un homme, est néanmoins soumis comme celui-ci à la structure, soit au langage.

En d’autres termes, femmes et hommes subissent les effets du phallus en tant qu’imaginaire pour autant qu’il est, pour chacun, pour chacune, particulièrement problématique d’arriver à faire virer ce phallus du registre de l’Imaginaire à celui du Symbolique. Lorsque ce virage a pu avoir lieu, le sujet, femme ou homme, en reçoit ce que la psychanalyse nomme la castration symbolique.

Pour en soutenir l’enjeu et en recevoir la castration, chacun, chacune a à se déterminer, à occuper une place par rapport audit phallus en tant que symbolique, c’est-à-dire au signifiant du manque. Jacques Lacan : « Le phallus dans la doctrine freudienne n’est pas un fantasme, s’il faut entendre par là un effet imaginaire. Il n’est pas non plus comme tel un objet (partiel, interne, bon, mauvais, etc.) pour autant que ce terme tend à apprécier la réalité intéressée dans une relation. Il est encore bien moins l’organe, pénis ou clitoris, qu’il symbolise. Et ce n’est pas sans raison que Freud en a pris la référence au simulacre qu’il était pour les Anciens. Car le phallus est un signifiant, un signifiant dont la fonction, dans l’économie intrasubjective de l’analyse, soulève peut-être le voile de celle qu’il tenait dans les mystères. Car c’est le signifiant destiné à désigner dans leur ensemble les effets de signifié, en tant que le signifiant les conditionne par sa présence de signifiant ».

Chaque sujet a ainsi à se situer, compte tenu de la différence des sexes qui modalise cette détermination culturellement renforcée comme envie du côté des femmes, crainte de la perte du côté des hommes.

Les femmes réaffirment la thèse de l’unicité de la libido (le phallus), à cause, pourrait-on dire, de leur différence même en tant que femmes, c’est-à-dire socioculturellement priées d’avoir à se déterminer comme telles.

Une seule libido, confirmera constamment Freud, « laquelle se trouve au service de la fonction sexuelle tant mâle que femelle ».

... Mais si Freud insistait tant sur l’unicité de la libido, c’était toujours pour affirmer en même temps la « bisexualité » de tout sujet humain qui, c’était là son avis, ne pouvait imposer à la psychanalyse « non pas de décrire ce qu’est la femme – tâche irréalisable –, mais de rechercher comment l’enfant à tendances bisexuelles devient une femme » (1933).

Ainsi, « La Femme », pas plus que « La Féminité » ne pouvaient constituer pour Freud un objet qui avait une existence propre pour la théorie psychanalytique. D’où son embarras et sa perplexité face aux attaques dès son vivant de la part de psychanalystes femmes et de quelques autres.

De même chez Lacan, toujours plus recentré sur l’unicité de la libido et sa production théorique du phallus comme concept pour la psychanalyse. Dès lors, pour tout humain, se déterminer dans son sexe, c’est se situer par rapport au phallus : de n’être pas sans l’avoir, c’est le cas pour l’homme ; ou bien, sans l’avoir, de l’être... pour l’avoir, c’est le cas pour une femme.

La sexuation ne recouvre pas la sexualité et la différence des sexes ne correspond rigoureusement pas à l’anatomie. C’est ce que semble utiliser le symptôme d’une femme. En position imaginaire d’échec et d’impasse face à la question du phallus, elle cherche à résoudre cette question en s’engageant sur la voie de l’avoir.

La possession du phallus peut faire illusion pour une femme de la soustraire à l’incontournable épreuve de la castration symbolique, seule voie possible à faire naître le désir. Il l’autorise à croire, comme à la période infantile, qu’elle peut réaliser son désir d’enfant... : Son désir d’enfant. Et qu’avoir le phallus c’est l’incorporer sans relâche et réussir à combler cette refente qui sans cesse dans le réel se réouvre.

Une femme ne peut avoir le phallus sans en passer par les défilés qui mènent à l’être, ledit phallus. Bien sûr on fera remarquer que cet être est un semblant d’être. C’est juste, mais précisément pour se soutenir d’une position de semblant d’être le fameux phallus, il est nécessaire qu’une femme s’engage dans les voies de la castration symbolique d’y rencontrer que nul         n’a pas plus qu’il n’est le phallus. Seul, un homme peut l’avoir pour une femme, et peut-on préciser : c’est elle qui en décide, même à son insu, que cet homme est un phallophore pour elle. Seule une femme peut l’être pour un homme... ou une femme, et peut-on aussi ici préciser : c’est lui qui en décide, même à son insu, que cette femme est celle devant laquelle, en quelque sorte, il « rend les armes ».

Ainsi, une femme s’engage doublement sur une « fausse route », au regard de ce qui vient d’être énoncé. D’abord de prendre la voie, dans l’impasse où elle se trouve, de vouloir avoir directement le phallus ; elle ne rencontrera que l’amer Imaginaire de n’avoir rien du tout, sinon le rejet, la solitude et la mort. D’autre part de croire qu’en ayant le phallus elle va réussir à l’être.

Avoir ou être le phallus, c’est l’avoir ou l’être pour quelqu’un, pas « en-soi ». L’impossible est là qui va progressivement isoler toute personne. Un homme s’illusionne lui aussi et comme à l’envers de la position féminine. Dans l’échec où il est de rencontrer qu’il n’a pas le phallus, il s’engage dans la voie de chercher à l’avoir en l’étant. D’où cette façon d’apparaître comme « m’as-tu vu », de s’exhiber d’une manière constante en tous lieux, à l’inverse d’une femme. Il arrive bien sûr aussi qu’une femme se montre, s’avance, s’exhibe. Mais si elle le fait c’est plus dans un mouvement de désinhibition, soulevant ses jupes pour montrer... qu’elle l’a ledit phallus ! que de se promouvoir comme l’étant.

La question du phallus pour une femme, c’est-à-dire le comment se situer en son sexe par rapport à ce signifiant du manque princeps à quoi se résout le phallus, engage celle-ci dans un questionnement désespéré sur sa fixation dans l’ombre portée de sa mère et l’éclipse du Nom-du-Père. J. Lacan : « Le phallus comme signifiant donne la raison du désir [...]. Que le phallus soit un signifiant, impose que ce soit à la place de l’Autre que le sujet y ait accès. Mais ce signifiant n’y étant que voilé et comme raison du désir de l’Autre, c’est ce désir de l’Autre comme tel qu’il est imposé au sujet de reconnaître, c’est-à-dire l’autre en tant qu’il est lui-même sujet divisé de la Spaltung signifiante ». Mais la voie prise est impossible. Elle se heurte ici à l’impasse imaginaire. Plus une femme cherche à avoir le phallus, plus l’impossibilité à se situer comme existante dans la structure lui revient dans le réel. S’il n’y a, en dernière instance, de structure que de langage, c’est moins à scruter son corps biologique qu’à se mettre à l’écoute de son corps de parole qu’une femme a une chance de trouver un point d’appui pour s’engager dans la voie de la castration symbolique, celle qui ne renonce pas à négativer ledit phallus. Ainsi, Lacan : « [...] le phallus, soit l’image du pénis, est négativé à sa place dans l’image spéculaire » (à entendre : Chez l’autre).

... C’est-à-dire, aussi, la voie génératrice du désir.

On peut y accéder par ce que l’on nomme, depuis plus d’un siècle, une psychanalyse :
« L’expérience de l’analyse n’est rien d’autre que de réaliser ce qu’il en est de cette fonction comme telle du sujet. Il se trouve que ça ouvre à (un) certain effet qui nous montre que dans ce qui est primordialement intéressé dans cette fonction du signifiant, prédomine une difficulté, une faille, un trou, un manque, de cette opération signifiante, qui est précisément lié à l’aveu, (à) l’articulation du sujet en tant qu’il s’affecte d’un sexe.

C’est parce que le signifiant se montre manifester des défaillances électives à ce moment où il s’agit que ce qui dit « je » se dise comme mâle ou comme femelle, [c’est parce] qu’il se trouve qu’il ne peut pas dire ça sans que ça entraîne le surgissement, au niveau du désir, de quelque chose de bien étrange, de quelque chose qui représente ni plus ni moins que l’escamotage symbolique (entendez qu’on ne le trouve plus à sa place) [...] d’une chose tout à fait singulière qui est très précisément l’organe de la copulation, à savoir ce qui, dans le réel, est le mieux destiné à faire la preuve de ce qu’il y en a un qui est mâle et l’autre femelle [...]. C’est ça la grande trouvaille de la psychanalyse [...]

« Sans l’avoir, de l’être... pour l’avoir, c’est le cas pour une femme ».

Le cas d’une femme c’est de ne pas l’avoir, ce qui génère un manque et entraîne un désir.

Mais aussi, le cas d’une femme c’est de l’être. Ceci ne peut être qu’un jeu, car, dans le réel, elle ne le sera pas-toute. Ce jeu s’appelle « la féminité ». Il fait appel à l’Imaginaire. On rencontre, cliniquement parlant, beaucoup de jeunes filles ou de jeunes femmes qui ont bien du mal à se résoudre à comprendre, à se saisir de ce fait qu’il ne s’agit là que d’entrer dans un jeu nécessaire à la relation humaine sexuée. Le cas d’une femme c’est de ne pas l’avoir, ce qui génère un manque et entraîne un désir. Mais aussi, le cas d’une femme c’est de l’être. Ceci ne peut être qu’un jeu, car, dans le réel, elle ne le sera pas-toute. Ce jeu s’appelle « la féminité ». Il fait appel à l’Imaginaire. On rencontre, cliniquement parlant, beaucoup de jeunes filles ou de jeunes femmes qui ont bien du mal à se résoudre à comprendre, à se saisir de ce fait qu’il ne s’agit là que d’entrer dans un jeu nécessaire à la relation humaine sexuée. Le cas d’une femme, enfin, c’est un « pour l’avoir », mais elle ne l’aura quand même pas-tout. De croire y atteindre, et c’est l’entrée dans la folie possiblement perverse ou franchement psychotique.

Ainsi, normalement névrosée, elle ne sera pas-toute phallique. Question incontournable de la structure.

Si elle sait en profiter, une jouissance Autre l’y attend, qu’elle ne saurait dire, mais éprouver, comme il s’en témoigne, de temps à autre, sur les divans.

Nous remarquerons que ceci, d’apparemment purement lacanien, pouvait peut-être déjà se lire chez Freud avec le parcours différentiel qu’il note chez le garçon et chez la fille à propos de l’OEdipe. Lacan aurait-il lu Freud à son insu ?

L’OEdipe du garçon consiste à être déçu par la mère qui n’a pas le phallus et d’aller le trouver, le quémander chez le père qui se fera, plus ou moins un plaisir de le lui « donner », et lui de s’y reconnaître par identification. Pas de demande d’enfant au père. Pas de retour à la mère pour lui réclamer le phallus. C’est un aller sans retour.

L’OEdipe de la fille est bien différent. La mère a-phallique la déçoit. Elle se retourne et court après son père pour avoir le phallus, bien vite transmuté, lorsqu’elle grandit, dans l’attente de l’enfant-phallus, équivalent du phallus, car elle sait maintenant qu’elle est seule à pouvoir « avoir », porter, un enfant, un phallus-enfant... Et le père la déçoit car il ne lui « donne » pas cet enfant attendu. Deuxième déception. Mais aussi, la fille, la fille seule, effectue un retournement vers, en direction de sa mère, non plus pour lui demander le phallus, mais pour savoir comment se faire phallus, comment « être une femme » dans ce monde d’hommes. C’est la question de l’identi- fication féminine. Sa mère, elle ne peut que l’adopter ou la rejeter. Si elle l’adopte, elle ne se créera pas comme femme singulière. Si elle la rejette, elle devra s’inventer, en quelque sorte, comme femme une, unique, nouvelle.

Ce n’est qu’en ce dernier cas, rejetant sa mère et sa « féminité » de mère, qu’elle ne rebouchera pas le trou qui s’ouvre du féminin, acceptant d’être pas-toute. Ce qui montre bien à quel point le féminin, c’est quelque chose qui se passe, qui existe, qui ne peut naître, au départ, qu’entre deux femmes : Une « mère » et une « fille » devenue femme. C’est donc bien au sein même de la question du transfert, que se joue la question du féminin.

Dr Jean-Michel LOUKA
Psychanalyste, Président de DLP
Site web : demainlapsychanalyse.com

Article paru dans la revue “Le Bulletin des Jeunes Médecins Généralistes” / SNJMG N°31

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Publié le 1653371907000