Actualités : L’homme machine

Publié le 1655728619000


On se départira ici d’un corps pure machine. Ce fut pourtant à la mode scientifique, et au XVIIe siècle, Descartes (1596-1650) y croyait fermement. Pour lui, seul le corps se réduisait à une machine, pas l’âme. Ce qui n’était pas le cas, au XVIIIe siècle, pour le médecin et philosophe Julien Offroy de La Mettrie (1709-1751), qui voulut que tout de l’homme soit « machine ». Il en rêva en 1748 en énonçant : « L’âme n’est qu’un vain terme dont on n’a point idée. Concluons donc hardiment que l’homme est une machine »2.

La même idéologie est à l’œuvre à l’ère contemporaine où un « homme neuronal » ferait bien l’affaire à réduire ce que nous sommes à nos composants neuro-biologiques3 . La même idée préside à la pensée d’une « biologie des passions »4 .

De facto, un être humain s’avère être tout autre chose.
René Descartes fut à l’origine d’une polémique, qui s’étendit sur un bon siècle, en énonçant que :
« Lorsqu’une montre marque les heures par les moyens des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu’il n’est à un arbre de produire des fruits. »

Descartes était le conseiller de la pensée de la reine Christine de Suède. C’est à elle qu’il entreprit d’exposer sa conception de l’homme machinique sur le modèle mécanique des montres et autres horloges. Mais celle-ci, alors, de lui répondre… : « Je n’ai jamais vu ma pendule faire des bébés ».

Ceci n’empêchera pas le philosophe et mathématicien Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), d’écrire, au début du XVIIIè siècle, en 1704, que : « Tout ce qui se fait dans le corps de l’homme est aussi mécanique que ce qui se fait dans ma montre »5 .

Le philosophe allemand Immanuel Kant (1724-1804), distingue la machine du vivant. Il explique alors en quoi, dans une montre, un rouage de celle-ci est la cause efficiente d’un autre rouage. C’està-dire qu’une partie de la montre n’existe pas par une autre, mais bien pour une autre. Autrement dit, la cause de la production des rouages ne se trouve pas en eux, elle se trouve en dehors d’eux. Elle émerge dans un être capable de mettre ses idées à exécution, soit ce qu’on appelle un « inventeur ».

Par exemple, lorsqu’elle se dérègle, la montre ne saurait en aucun cas se réparer elle-même, ou compenser, ou encore reproduire les éléments qui lui sont soustraits. Et c’est à cet endroit, précisément, qu’un organisme diffère : Il s’autoformate, il s’autorégule. Kant dira : « Les êtres organisés doivent s’organiser eux-mêmes ». Alors qu’une machine, jusqu’à aujourd’hui ne se reproduit pas. Aucune partie de la machine n’est construite par une autre partie, ni par la machine entière, et aucune machine totale, aucun « tout » n’est construit par un « tout » de la même espèce6 .

À peu près un siècle plus tard, le grand physiologiste français Claude Bernard (1813-1878), armé de la méthode scientifique pour les sciences expérimentales, énonce sa thèse : « Ce qui caractérise la machine vivante, ce n’est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu’elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans des conditions qui lui sont propres et d’après une idée définie qui exprime la nature de l’être vivant et l’essence même de la vie »7 .

La psychanalyse, en son invention freudienne, n’ajoutera que peu de chose à ceci, avec la reconnaissance de l’inconscient. Qu’est-ce que l’inconscient dans tout cela ? Par rapport à la thèse, ci-dessus, de Claude Bernard : Un ajout, un complément. Il faudrait ici, pour tenir compte de l’inconscient, dire que, concernant l’Homme, s’ajoute cette sorte de moteur infini qui s’appelle l’inconscient. Car l’inconscient, c’est ce qui se met en travers, ce qui ne marche pas et qui s’exprime, précisément, par le symptôme, un symptôme (un « savoir emmerdant », disait Lacan), … …

Et pourtant ce qui ne marche pas, c’est ce qui permet, paradoxalement, dans le monde humain, que… cela marche, …même si ce n’est qu’en boitant (Œdipe…). Le dysfonctionnement, dû à l’irréductible dimension de l’inconscient, c’est ce qui fait fonctionner l’Homme… !

Il faudrait donc, une fois pour toutes, se départir de l’illusion d’une maîtrise de la « psyché » par l’anatomo-physiologie, voire même d’une réduction du psychique à l’organique. Ce n’est pas la science, mais l’idéologie de la science qui voudrait, et qui s’applique par ce biais scientiste plus que scientifique, à débarrasser le corps, et nous avec, des inconvénients du désir, i.e. des inconvénients de l’existence, chez l’Homme, cet animal dé-naturé (par le langage), de l’inconscient.

Cependant, comme l’on distingue la science de l’idéologie de la science et les scientifiques des scientistes, il ne faut pas confondre le discours médical avec la médecine et les médecins qui se confrontent quotidiennement à la dimension globale de la souffrance du « parlêtre » (Lacan) en son corps. Ils savent bien, quand on les interroge, que leurs patients ne se réduisent pas à un ensemble d’organes et de fonctions.

C’est d’ailleurs bien pour fuir l’angoisse d’une dysharmonie plutôt rencontrée quotidiennement dans la pratique de tout un chacun que le rêve machinique est promu avec une telle insistance, une telle puissance, sous couvert de « La Science », … qui n’en peut mais !

Le rêve de La Mettrie devient ainsi de nos jours une croyance de masse. Ignorant alors, de plus en plus, pourquoi ils vivent, désirent, aiment et meurent, les hommes sont tout disposés à croire que leurs gènes les programment, décident par avance pour eux, comme autant de puissances qui, inéluctablement, les dominent et, finalement, les contraignent. Leur vie leur échappe, ils la remettent alors entre les mains des médecins et se font docilement les « enfants sages » des prescriptions de la Santé publique pour un nouvel hygiénisme, au service du contrôle médico-social des corps, c’est-à-dire des vies.

À partir des années 1980, et avec l’effondrement des grandes croyances religieuses et politiques sur lesquelles l’humanité avait jusqu’ici réglé ses conduites, L’Hommachine, c’est le rêve-perspective d’un corps de type autiste, c’est-à-dire d’un corps sans parole, mais aussi d’un temps où l’on ne bavarde plus, c’est-à-dire d’un temps exclusivement consacré à la mesure, libéré de toute socialité de l’Homme, autrement dit un temps « scientifique ». Impersonnellement, « on » mesure. Plus de sujet parlant, car celui-ci en son existence risquerait assez vite de contredire l’enchaînement purement autarcique des causes et des effets, relancé par un feed-back infini et depuis toujours inscrit dans les gènes… Le sujet, enfin objectivé !

Paris, le 15 mai 2022
Jean-Michel LOUKA
Psychanalyste, Paris

1. Ce court texte emprunte aux, et s’appuie sur, les thèses soutenues dans le livre de Pommier G., Comment les neurosciences démontrent la psychanalyse, Flammarion, Paris, 2004, p.433. Celles-ci demeurent toujours d’actualité.
2. La Mettrie J.O.(de), L’Homme-machine, 1748.
3. Changeux J.P., L’homme neuronal, Paris, Fayard, 1983.
4. Vincent J., Biologie des passions [1986], Paris, Odile Jacob, 1999.
5. Leibniz G. W., Nouveaux essais sur l’entendement humain, [1704], texte inséré dans La Monadologie, Paris, Delagrave, 1983.
6. Kant I., Critique de la faculté de juger (1790), Paris, Vrin, 1986, IIe partie, p.193.
7. Bernard C., Introduction à l’étude de la médecine expérimentale [1865], IIè partie, chap. II, § 2, Paris, Delagrave, 1978.

Article paru dans la revue “Le Bulletin des Jeunes Médecins Généralistes” / SNJMG N°33

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