Actualités : Gynepsy - L’Endométriose

Publié le 23 May 2022 à 19:55
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La rencontre comme innovation et avenir

Malgré toutes les apparences et malgré tout ce que l’on nous dit, rabâche, promet,… internet, les mails, les sms, le smartphone, les contacts par Skype, What’sApp, Viber, Google, Facebook, Instagram, Twitter (…), débouchent-ils sur un « plus » … ? Et d’abord sur un plus de quoi ?

Sur un plus de communication, oui certes et c’est là un progrès dans la masse d’information transmise et la rapidité avec laquelle celle-ci nous parvient. Mais à part cela, ... quoi ? Cela débouche-t-il sur un meilleur rapport à l’autre ? Certainement pas, cela éloigne encore plus du contact avec autrui, cela isole, enferme sur soi-même.

Qu’est-ce qui serait, aujourd’hui, quoi qu’on dise, révolutionnaire dans la relation, la relation humaine à autrui ? Je vous le donne en mille : ce serait... la rencontre ! La rencontre dans le réel, la rencontre physique, la présence corporelle des deux interlocuteurs physiquement là, l’un face à l’autre et qui prennent la parole et l’adresse à l’autre, les yeux dans les yeux, un regard, une voix, ... de chaque côté de l’interlocution. Ça, ce serait révolutionnaire. Deux êtres humains qui se parlent sans la présence orthopédique de la machine électronique, numérique. Deux êtres humains vivants qui ne "communiquent" pas jusqu’à plus soif, mais qui, tout simplement, ... se parlent ; qui misent sur leur parole, l’acte de parler. De se surprendre à parler. De découvrir qu’ils parlent.

C’est le choix de Gynépsy, c’est sur la parole que mise la consultation Gynépsy. Venez reprendre la parole, venez-vous surprendre vous-même en tant qu’être parlant, "parlêtre".

Jean-Michel LOUKA
Psychanalyste
Paris, le 30 mai 2019

Association psychanalytique Gynépsy – loi 1901 | Siège social : 74 rue Dunois – Paris 13ème
06 81 25 48 56 | [email protected] https://gynepsy.wixsite.com/website-2

Les violences faites aux femmes, Place et fonction d’un psychanalyste

« Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue »1. La forêt obscure, c’est, pour Dante, les vices et l’erreur... Ainsi, pourrais-je dire, d’entrée de jeu, que toute femme qui a subi des violences a été, dans le même temps, entraînée malgré elle dans la forêt obscure. Sauf, que seule, désarmée, elle ne s’en sort plus ! Sa voie droite s’est perdue…

Un psychanalyste accueille, écoute, entend et interprète ces violences faites à une femme (une femme, une par une) qui décide de s’adresser à lui.

Il engage un travail de re-construction, qui s’avère le plus souvent être essentiellement un travail de construction, car il n’y a pas réellement eu de travail de construction de la personnalité comme il aurait dû ou pu se faire en son temps. « Je ne savais pas ce que c’était qu’être une femme, avoir un corps sexué de femme, confie Marie. Je pensais, comme on le répétait, que c’était ne pas avoir ce qu’avait un homme, manquer de ce sexe masculin, le pénis. Manquer ! J’ai compris que j’avais moi-même, en tant que femme, un sexe, un sexe féminin, et que je ne manquais en fait de rien, que j’étais en somme entière, sexuellement complète ».

C’est aussi un travail de réparation, un exercice de l’esprit, lequel débouche, bien mené, sur une naissance, … pas une "re-naissance" comme l’on dit trop souvent ! Diane remarque : « Je croyais que j’étais née parce que j’étais physiquement née ; je me suis aperçue que c’était bien autre chose de naître à soi-même comme femme, surtout sexuellement ».

Et l’on pourra oser dire, à terme, "une femme est née" ! Il s’agit, bien entendu, d’une naissance à elle-même et par elle-même, à la fois donc, parturiente et accoucheuse.

Naissance à son être de femme, lui permettant d’aborder autant la question du féminin, pour elle, que celle de la conquête de sa propre féminité. Cette naissance accomplie, le travail du psychanalyste touche bientôt à son terme. Ce qui permettra ainsi à l’avenir d’éviter, au mieux, les pièges de la répétition.

On constate alors qu’une femme se met à parler autrement du sexe, de sa sexualité. C’est, pour elle, devenu une autre sexualité. « Je me suis rendue compte, dit Charlaine, que ma jouissance n’était qu’en partie ressemblante à celle de mon nouveau compagnon. Il y en avait une autre qui m’était propre, une jouissance, si spécifique de mon corps et de mon être féminin, qui rendait mon ami parfois envieux. » Ou plutôt, dironsnous, une sexualité Autre, c’est-à-dire nouvelle, inconnue auparavant. Assumée maintenant comme telle.

Mais, de ces violences, qu’en espérer ?
Plusieurs destins de femmes
Dépression, alcoolisme, mort, prostitution, en sont quelques effets parmi bien d’autres… Désespoir, détresse insondable, suicide, anorexie, boulimie, obésité, scarification, bouffée délirante, en sont d’autres… Ainsi que folie, frigidité et horreur phobique du sexe, pathologies gynécologiques graves, dont divers cancers et cette maladie particulière qu’est l’endométriose, comme des maladies auto-immunes (lupus, maladie de Crohn, pathologies rhumatismales)…

Il est traditionnellement plus aisé pour un homme de devenir un homme que de devenir une femme pour une femme. C’est plus aisé pour un homme parce que l’homme s’appuie culturellement sur un monde fait par l’homme et pour l’homme. Il suffit des fois de montrer, de bander ses muscles, il suffit de faire un peu de sport, il suffit d’aller au bistrot, il suffit de supporter l’alcool, il suffit de ne pas trop pleurer, il suffit d’être un homme ("Soit un homme mon fils").

C’est-à-dire un conquérant de… tout. Mais il suffit, a contrario, aussi, de ne pas montrer justement ! Il ne faut pas montrer de faiblesse, de manque, de faille, de trou...

Il suffit de correspondre à ces stéréotypes, même si au fond c’est parfois un peu mou, ce n’est pas aussi dur qu’en surface - il suffit d’être dans l’adhésion aux valeurs communément admises de la virilité. L’adhésion suffit, ce n'est même pas la peine de le démontrer. Il suffisait jadis d’accepter de faire son service militaire même si l’on pouvait y trembler de trouille ou d’ennui : "C'est un homme maintenant ! Il a fait son service militaire, il peut se marier…"... Il suffisait d’avoir un travail, le travail faisait "l’homme", le travail, le service militaire, le corps, pas pleurer, trancher, décider, etc. Pour la société, qu’un homme soit à peu près un homme, à peu près, ça suffit, pas besoin de trop fouiller, "faut pas trop gratter".

Pour une femme, la question ne se pose pas de la même manière. Les modèles culturels proviennent évidemment du fantasme masculin qui est toujours entre deux pôles, "la mère et la putain" et l’idéal des deux à la fois en une, mais pas aux mêmes heures, pas au même moment, pas dans la même journée, mais les deux ! La putain sans la mère, ça ne va pas, il va chercher la mère ailleurs ; la mère sans la putain, ça ne va pas non plus, mais c’est plus courant.

Alors une femme qui est face au fantasme masculin rencontre parfois — c’est chez Freud le cas de "la jeune homosexuelle" — qu'elle va au contraire, pouvoir construire sa féminité en rencontrant une autre femme, et non pas en rencontrant le fantasme au masculin de "la mère et la putain". Ça fait parfois des homosexuelles, ça fait surtout entre les deux, entre celle qui adhère directement et se plie au modèle phallique des hommes, et celle qui devient homosexuelle contestataire du phallus masculin, ça fait tout le champ de l’hystérie. Il y a, en somme, trois catégories.

Celles qui rejettent ce fantasme masculin, qui excluent de s’y soumettre en se tournant vers l’homosexualité afin de le contester bruyamment (tout en s’y identifiant, phalliquement, notons-le), et celles qui obtempèrent de s’identifier à ce fantasme masculin, à ce modèle phallique hétérosexuel des places bien définies entre les hommes dominants et les femmes dominées. Et ces femmes, qui n’acceptent ni l’un ni l’autre, forment le champ de l’hystérie. Elles n’acceptent pas, contestent, se rebellent, sans pour autant arriver à se réaliser dans l’homosexualité avérée, pas plus qu’à la place où les cantonnent le machisme et le sexisme. Elles sont en souffrance de féminité, ou, mieux dit, en souffrance de leur féminin.

Il y a une façon hystérique de prendre le chemin de la féminité, et cette façon hystérique est très mal vue, c’est la contestation la rébellion, le "dire que non" à l’homme, au tyran, au bourreau… Certes, on ne les brûle plus sous forme de sorcières comme ce fût le cas au Moyen Âge, comme le mentionne déjà Freud.

Elles ont rencontré un dénommé Sigmund Freud au XIXème siècle, qui fût le premier à se taire pour mieux les à écouter : « Taisez-vous, Dr Freud et écoutez-moi ! »2. Naissance de la psychanalyse par changement, inversion de lieu du savoir. Ce n’est plus le médecin qui a le savoir, c’est le patient, ici l’hystérique. Ce sont donc les hystériques qui ont inventé la psychanalyse.

L’hystérie n’est pas une pathologie, une maladie, c’est une structure psychique. S’il n’y avait pas les hystériques, l’ensemble du monde serait gouverné par les obsessionnels qui sont majoritairement des hommes. Des "morts-vivants" donc ! Rien n’évoluerait dans la société, plus d’inventions scientifiques (oui, scientifique !), plus d’évolution et de créations culturelles (cinéma, théâtre, poésie, roman…). Que soit rendu hommage, ici, à toutes les hystériques de l’Histoire qui ont donné un peu d’oxygène dans ce monde figé des hommes. Elles l’ont payé souvent très cher (très "chair" !).

Au départ, Freud fonde sa thèse selon laquelle toute névrose est d’origine traumatique. Au début, donc, est le trauma, la rencontre traumatique. Le père le plus souvent. Le père est traumatique pour la fille. Par la suite, c’est le fantasme qui va réélaborer, réinterpréter les choses et émailler le souvenir. C’est le fantasme qui, pour Freud, est fondamental. Cela ne nie en rien la réalité du traumatisme, d’origine sexuel (sexuel, pas nécessairement génital). L’angoisse est alors la cause première du refoulement dans l’inconscient de la scène traumatique, et à partir duquel le symptôme fait retour.

On entend de plus en plus souvent parler (dans les média et chez les personnes qui viennent consulter...) de "pervers narcissique" - notion introduite par le psychanalyste, Paul Claude Racamier en 1986 -. Ce qui est une périssologie ! Dire "narcissique" n'ajoute en rien à ce terme de pervers, pour autant que tout "pervers" EST, de fait, narcissique. L'inverse n'étant pas vrai, toute structure psychique "narcissique" n'est pas nécessairement directement perverse...

Le cas Éliane
Éliane a quarante ans, en 1978 au moment de la rencontre avec moi, son psychanalyste. Elle est célibataire, c’est une belle femme, grande et mince, mais aux traits marqués par la vie autant que par l’alcool. Elle est la seconde d’une fratrie de six enfants (deux garçons et quatre filles).

Éliane se décrit comme ayant eu de très nombreuses "aventures" sexuelles et affectives, toujours dans un rôle passif avec des hommes pervers dont les exploits sadiques avaient son corps comme champ d’exercice. Elle raconte qu’elle a été violée à plusieurs reprises par « plusieurs hommes noirs » sous l’empire de la boisson. Elle explique ces viols en pensant les avoir toujours souhaités inconsciemment pour « être comme sa mère ». Elle fait référence ici à son frère aîné Pierre, l’enfant "métis" de sa mère. Elle a toujours aimé son métier de disquaire, abandonné du fait de son alcoolisme (mais qu’elle reprendra plus tard). Au moment de la rencontre, elle compte quatre mois de sobriété.

Pourquoi buvait-elle ? « Pour supporter la vie… Mon père buvait du "Ricard"… J’aurais tout fait pour lui… Ma mère ne vivait son désir qu’à travers moi… Je n’aime pas beaucoup ma mère… C’est elle qui me poussait toujours dans les bras des hommes, à sa place… Elle vivait son désir par moi, sa fille interposée… Moi, je ne voulais pas, mais elle faisait tout pour ça… Je sais que, comme mes frères et soeurs, à part Caroline, je n’ai jamais été désirée par mes parents… Ils nous l’ont dit… Je sais que j’aurais pu mourir ensevelie à la place de mon frère, Paul, c’est mes parents qui me l’ont toujours répété quand j’étais jeune… ».

Dans la famille d’Éliane, seules les quatre filles sont vivantes, mais les deux fils sont morts violemment. Éliane a servi de mère aux deux dernières, Caroline et Annick, qui sont devenues "alcooliques". Éliane, elle, n’est pas morte violemment, « à la place de » son frère Paul, comme l’insistance des parents – en fait de la mère qui fait la loi (le père étant toujours "dans la boisson") –, semble y pousser, mais elle a été violée, par « plusieurs hommes noirs » et elle pense que ces viols ont été par elle désirés pour répondre au désir de l’Autre ici incarné par la mère, comme entremetteuse de son impropre désir.

"Con-fondue" avec sa mère, Éliane subira les pulsions sadiques de multiples si bien nommées par Lacan "père-versions" de sujets en proie à l’angoisse de castration. Les raisons conscientes qu’Éliane donne à entendre, interprétation "psycho- logique" de son destin sur le mode causal d’un "c’est parce que…, que", ne tiendront pas longtemps. Dès lors fut-elle confrontée à l’énigmatique jouissance de la position masochique qu’était la sienne depuis tant d’années. À partir de cette rencontre la question phallique commença à pouvoir, dans ce bien réel (c’est-à-dire impossible transfert qui mena de bout en bout la danse), se poser pour elle. Une, c’est-à-dire sa psychanalyse put débuter et, surtout, être menée à bien parce que "coupée", irréversiblement, de la "père-version" subie des hommes. 

Le cas Éva
La violence qu’a subie Éva a consisté, dans un premier temps, en une violence verbale, et tout d’abord des insultes. Son conjoint (qui était au préalable son supérieur hiérarchique), qui était capable d’insulter une personne en réunion, en public, sans état d’âme, s’est mis à le faire pour elle aussi, en privé, d’abord, puis en public.

Éva subit progressivement l’isolement forcé, l’humiliation systématique, et son conjoint installa à son intention ce que l’on peut nommer une véritable terreur. De son côté, il argumenta tout ce qu’il pût pour établir son impunité et inverser la culpabilité que déjà, Éva ressentait de ce qui se passait. Tout cela se faisant très progressivement, insensiblement au début.

Par la suite, les violences verbales s’exercèrent sur elle partout, à chaque instant, du jour et de la nuit. Il la critiquait à tout propos, la dévalorisait constamment, et ne tenait plus compte de son avis. Comme pour d’autres femmes, Éva fût le plus souvent la victime de l’acharnement d’un homme à la détruire, que ce soit dans la rue, à la maison, au travail, en voiture…

Les brimades qu’elle subit auront été de nature sexiste, raciste, le plus souvent, à connotation vulgairement sexuelle. Attaquer l’image de son corps, ou faire la part belle aux stéréotypes sexistes, pour l’accabler, son conjoint ne reculait devant aucune sorte de violence.

Les violences d’ordre moral, en fait symbolique, parce que de l’ordre du discours, anéantissaient Éva, bien autant, sinon plus, que les violences physiques et sexuelles, ces dernières la dégoûtaient plutôt. Elles détruisaient son image, non seulement vis-à-vis des autres, mais, surtout, vis-à-vis d’elle-même. Ces violences symboliques, ces violences du langage sont d’autant plus dangereuses que, sous couvert d’humour, on en rit et on les banalise. Elles sont pourtant la porte ouverte au non-respect et à la dégradation de l’être de langage que nous sommes, par le langage lui-même. Elles se précipitent, bien entendu, très vite jusqu’à l’insulte et la violence verbale extrême, car ordurière. Elles sont aussi préparatoires à un nouveau cycle de violences physiques et génitales.

Éva m’expliquait que des habitudes s’étaient installées sans qu’elle n’ose réagir, et le sentiment du danger à esquiver fit alors inéluctablement partie de son quotidien. Elle me confia aussi que la présence de son compagnon lui faisait de plus en plus peur et qu’elle sursautait bientôt à son approche. Qu’elle craignait, également, de rentrer chez elle. Ils avaient eu ensemble trois enfants, mais maintenant elle finissait par craindre aussi pour la sécurité de ses enfants.

Son compagnon l’isolait subrepticement de ses ami(e)s, de sa famille, de ses voisins et même de ses collègues. Elle me raconta comment l’attitude agressive de son compagnon lui donnait l’impression de ne plus avoir de contrôle sur sa propre vie ni, par ailleurs, sur celle de ses enfants. Elle finit par ne plus supporter que son compagnon s’adresse à elle uniquement par des ordres et des cris.

Éva m’a témoigné des nombreuses agressions sexuelles de la part de son conjoint, de ses viols. Dès le moment où elle disait non à un rapport sexuel, il lui était immédiatement imposé sous la contrainte. « C’est bien cela un viol, n’est-ce pas ? », me disait-elle…

Au travail, Éva avait déjà subi un harcèlement moral, mais aussi un harcèlement sexuel de la part de cet homme. Il lui devenait pénible, voire impossible pour elle de pousser la porte de son entreprise ou de son bureau. Elle appréhendait de se retrouver en présence de ses collègues et de ses supérieurs hiérarchiques, elle devenait petit à petit victime, sans le savoir, de violences au travail. C’est ainsi que son supérieur hiérarchique (qui deviendra son conjoint), lui impose des missions dont les autres ne veulent pas mais qu’elle accepte par crainte d’être mise à l’écart ou licenciée, et cette situation se reproduira de manière systématique.

Lorsqu’elle lui fît part de son envie d’évoluer dans son travail. Il refusa d’en parler dans le cadre professionnel et insista pour aborder la question dans un cadre privé. Il se permît alors des gestes déplacés. Il mit ses capacités en doute tout en se permettant des réflexions machistes et des allusions sexuelles. Il n’eut de cesse de la dénigrer ou de lui faire perdre confiance en elle. À partir du moment où elle refusa ses avances, il la "mit au placard". Elle accepta alors qu’il devienne son compagnon, son conjoint. Ceci n’arrangea les choses au travail que durant une courte période, après laquelle tout recommença comme avant… Les violences au travail peuvent se manifester de diverses façons. Il est nécessaire d’apprendre à les reconnaître pour les combattre, pour soi, mais aussi pour les autres. Ces actes sont clairement institués par la loi française comme délits et sont donc passibles de sanctions.

Rien n’y fit… Éva est morte le 23 janvier 2001, victime d’un dernier coup, fatal, de son conjoint, qui la fit tomber en arrière et se fracasser le crâne sur le coin du radiateur de leur chambre… Elle venait d’engager sa psychanalyse avec moi.

Toutes les femmes qui l’ont vécu le savent bien, c’est un combat de tous les instants. Un combat qu’il est quasiment impossible de mener seule.

Mais souvent, "sortir de l’isolement" de ces situations, est juste "mission impossible" pour ces femmes. C’est même une injonction qui n’a pas de sens pour elles. Pour sortir de l’isolement, il faut avoir un minimum de confiance en soi, un minimum confiance en l’autre, il faut exister, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Et ce n’est généralement pas ou plus le cas. Alors, quand "l’autre" justement, celui qui est censé les aimer, fait tout pour les annihiler, pour les détruire, les réduire à rien, comment vouloir que ces femmes sachent comment s’y prendre ? Pour sortir de l’isolement, il faut au moins deux personnes. Et ces femmes, dans ces situations, n’existent plus, ne sont plus rien ou presque.

Un mot sur ces femmes qui ressentent le besoin de témoigner publiquement de leurs histoires. C’est tout d’abord, une façon pour elles, d’inscrire dans le "Réel" une réappropriation de leur vie, une réassignation des événements traumatiques, une façon de "solder leur compte" avec le sentiment de culpabilité. C’est aussi une façon de dire à d’autres, qu’elles ne sont pas "seules" et qu’il est possible de déjouer la "fatalité".

Ces témoignages sont très importants, ils permettent parfois d’en "sauver" quelques-unes. Quelques-unes, ce n’est pas rien, mais pas toutes. Les témoignages des femmes violentées n’ont d’effet que sur celles qui sont prêtes à les entendre, ils n’ont de résonance que sur celles dont le désir de "vivre" vient les déborder, celles dont la "jouissance morbide" est un peu mise en question, en doute ou carrément mise à mal.

De quoi, au fond, radicalement, a besoin une femme violentée ? Une femme violentée a besoin, en premier lieu, d’être écoutée, d’être entendue. Elle a besoin aussi d’être aidée concrètement : d’être vue par un médecin (parfois), de consulter un avocat (souvent). Mais également, d’être accompagnée (socialement, financièrement) si elle ne peut subvenir seule à sa survie et à celles de ses enfants ou si elle ne peut se réfugier chez des proches.

Le psychanalyste qui reçoit ces confidences, doit en prendre la mesure. Toute la mesure. Il doit en premier lieu faire son travail de psychanalyste (travail de "re-construction", anticipation au mieux, des rechutes et des répétitions...). Mais, à la différence d’autres analysantes, pour celles qui sont victimes de violences, il est impératif qu’il mette en oeuvre les actions nécessaires, ou, à tout le moins les facilite : le dépôt de plainte, la mise en sécurité de la femme (et de ses enfants) ou/et l’éloignement du conjoint dangereux, l’établissement d’un certificat médical ou psychiatrique (selon la violence), la mise en relation avec un avocat.

Le psychanalyste, avec l’accord de la personne, peut téléphoner au Commissariat ou écrire une lettre soutenant la demande de prise en compte auprès des forces de l’ordre. Il peut également indiquer les coordonnées d’un médecin légiste habilité à constater les blessures occasionnées, accompagné d’un appel et/ou d’une lettre d’appui. De même pour l’avocat, car l’engagement de poursuites judiciaires est aussi un des moyens de retrouver sa dignité apparemment perdue...

Pour les cas les plus délicats, les plus urgents, il est absolument nécessaire de contacter ou de transmettre les coordonnées de structures en capacité de les accueillir. Le psychanalyste reste dans tous les cas, le fil d’Ariane qui ne doit pas être rompu.

Il apparaît donc, par longue expérience, que le psychanalyste doit, le concernant, rester connecté à la "réalité". En ce sens que c'est à lui, parce qu'il est l'oreille à qui s'est confiée cette femme, d'assurer la mise en relation et le suivi (juridique, médical, social...), la coordination avec les autres professionnels interpelés par cette question...

Ainsi, le psychanalyste reste le point central, nécessaire pour se sortir de cette "servitude consentie malgré soi"... Sans lui, la répétition due aux mécanismes inconscients fera son oeuvre, parfois jusqu'à la mort...

L’exemple prostitutionnel
Je parle ici à partir des dires de Brigitte, Marie, Corinne, Martine, Nadia, Alice, Bernadette, Bérénice, Aurélie, Olivia, Madeleine, Claudine et de quelques autres.

Le cas de la prostitution est paradigmatique de certains des effets des violences faites aux femmes. La prostitution est très souvent consécutive aux abus sexuels, viols, incestes subis jadis par ces femmes en prostitution.

Ce traumatisme sexuel concerne ce que nous appelons "le féminin", pour le distinguer de "la féminité". La féminité est une construction qui fait appel à l’imaginaire, celui d’une époque, celui d’une culture, celui d’une mode, par exemple. Le féminin, c’est tout autre chose. C’est du réel ! Il y a donc quelque chose d’impossible à imaginer et à symboliser dans le féminin. Il peut concerner les deux sexes, bien que, majoritairement, il se rencontre, la plupart du temps, chez les femmes.

Les enjeux inconscients dans la prostitution font apparaître qu’elles n’ont pas été, enfants, symboliquement reconnues, précisément à l’endroit du féminin. Cela veut dire que ce sont des enfants de sexe féminin qui n’ont pas été reconnues comme étant le fruit d’un désir accepté, consenti et partagé par les deux partenaires du couple… Le désir, qui les a causées, est un désir qui a été mal assumé, mal accepté, qui a pu paraître une erreur, un accident, voire n’a pas été un désir du tout. Ce sont des enfants dont la présence a été en général ramenée à leur embarrassant corps de chair. Leur féminin s’en trouve comme dénié.

Et, c’est à ce titre qu’elles vont en quelque sorte se trouver littéralement jetées dans l’existence. Dans la mesure où n’ayant pas été symboliquement reconnues dans la dimension imaginaire de leur féminité, elles vont chercher à se faire reconnaître dans le réel. Mais de la plus mauvaise manière qui soit, en confondant imaginaire et réel.

Elles cherchent alors à se faire reconnaître dans la réalité comme un objet de désir et un objet de jouissance phalliques.

En se croyant "libres" de choisir cette curieuse existence. C’est, bien sûr, un leurre. Ce leurre du libre arbitre, certaines, néanmoins, le revendiquent, justifiant, aujourd’hui, "leur" prostitution, le "plus vieux métier du monde", dit-on, comme un nouveau métier parce que voulu, décidé, assumé, méconnaissant par ce dire ce qu’il en est de l’inconscient.

« J’ai toujours pensé trouver une solution dans la prostitution », dit Marie. « Ce qui est certain, c’est qu’en me prostituant, je choisis de me punir, d’abîmer mon corps », ajoute Madeleine. « Moi, il m’a fallu en passer par la drogue et l’alcool pour accepter "ça" ! ».

« Ça, cette auto-destruction. Je les vois bien, toutes ces femmes qui m’entourent, elles se souillent par tous les orifices de leur corps, pour aboutir à quoi ? À éteindre, à épuiser cette revanche sur la vie, plus qu’à assouvir cette revanche sur les hommes qui, pour moi aussi, dit encore Madeleine, nous taraudent néanmoins toutes ! ».

Il n’y a pas de personnalité-type, mais chez toutes ces femmes existent une importante fragilité affective et une certaine immaturité émotionnelle. Ce sont des constantes frappantes. Bien évidemment, toutes ces femmes admettent que, dans le système prostitutionnel, l’on n’y entre pas par hasard.

Brigitte me dit que chez toutes ses compagnes d’infortune, les traits dominants sont constamment : "l’angoisse d’abandon", le rejet, les frustrations affectives intenses et de douloureuses difficultés d’identification sexuelle ».

« Suis-je une femme », dit Alice ? Qui ajoute : « Suis-je un homme ? Un androgyne ? Une travestie ? Un transsexuel ? » La brouille est aujourd’hui totale… Mais, au fond, « qu’est- ce qu’être une femme ? », ajoute Nadia. Nous y voyons là, dans une telle embrouille des sexes et des genres, dans une telle confusion, une preuve, à nos yeux, que ce qui n’a pas été reconnu, c’est ce que nous appelons le féminin. 

À quoi s’ajoute une carence quasi-complète de la fonction paternelle vis-à-vis des filles, face à des mères castratrices. Et des violences ; des violences de toutes sortes.

Car les pères ont presque toujours des images d’hommes très faibles et les mères apparaissent alors comme dévorantes et très possessives. Les jeunes femmes, telle Hélène, se trouvent face à elles dans un rapport complexe où se mêlent « la haine », dit-elle tout de suite, et, surtout, dramatiquement, une demande éperdue et insatiable d’amour. Il y a dans la prostitution, sorte d’exagération extrême de l’image de la femme sur son versant de la féminité, d’une féminité hurlante, une recherche d’identité, c’est-à-dire une quête du féminin. Les importants traumatismes de l’enfance, parmi lesquels le viol par le père ou son substitut en position d’autorité ont, la plupart du temps, en ce cas-là, tout brisé du devenir sexuel de la fille.

« L’argent, dit Claudine, a pour moi une valeur symbolique qui est censée me permettre une revalorisation par rapport à des sentiments d’indignité et d’infériorité très forts que j’avais éprouvés avant l’entrée en prostitution ». « C’est également, pour moi et pour beaucoup d’autres femmes comme moi, le moyen de faire payer aux hommes un dommage ». Elle croit, par cette pratique, acquérir le pouvoir, en fait le phallus imaginaire manquant. Cependant, cet espoir est, à la longue, profondément et inéluctablement déçu.

« La dépression et le besoin d’excitations sont massifs et quotidiens », ajoute Corinne.

« Toutes ces raisons incitent les femmes comme nous à chercher une solution dans la prostitution, car c’est un milieu qui nous met aussi en danger… Et le danger, on connaît… ! ». Le danger est une source importante d’excitations, ces excitations entretiennent chez la femme prostituée une forme de jouissance morbide.

À écouter longuement toutes ces femmes en prostitution, on peut repérer qu’il a existé une hostilité très importante, éprouvée dès la naissance, de la part de l’entourage familial ou social.

Une forte concentration d’évènements physiques et psychiques a émaillé aussi l’histoire de leur corps, et la sexualité y a toujours été omniprésente.

Une effraction sexuelle est à l’oeuvre ou de simples paroles, ou encore des comportements et attitudes méprisants, abaissants, relatifs à la sexualité par des personnes incarnant l’autorité. Ces paroles et attitudes, souvent insultantes, agissent comme des messages, voire même des ordres, qui pourront pousser la petite fille, parfois beaucoup plus tard, vers la prostitution.

On peut se demander si le comportement ostentatoire, provoquant, de la prostituée, est adressé à quelqu’un ? Toutes ces femmes répondent qu’elles en veulent tout particulièrement et bien souvent à la mère. C’est adressé à la mère,… mais sous le regard convoqué du père. Il y a un "regarde ce que tu as fait de ta fille !". Comme acte, cet acte sexuel tarifé, sans plaisir apparent, autorisé ou avoué – sauf sur le mode de la provocation –, est rendu possible, m’expliquentelles en bonnes sociologues féministes, « parce qu’une société machiste, phallocentrique, en autorise, voire en prescrit la pratique ». Une telle pratique de la prostitution, cette société l’organise, en effet, en exploitation de la femme et fait écho à un type de fonctionnement familier, de longue date, présent et vécu chez ces sujets.

En outre, l’angoisse d’abandon se lie à des comportements de dépendance : à l’alcool, aux drogues parfois les plus dures, au proxénète tout particulièrement. La défaillance quasi générale de la fonction paternelle est récurrente et patente. Mais la femme prostituée veut, nolens volens, à chaque fois éprouver sa séduction. Elle engage alors un véritable effort de construction et, dans le même mouvement, ce qu’elle ne perçoit pas tout de suite, de destruction de la femme qu’elle est. Elle se situe constamment entre pulsion de vie et pulsion de mort, ce qui la ronge et, parfois, va même jusqu’à la tuer.

Il faut noter aussi, à un certain moment de leur histoire, qu’il se produit une blessure sexuelle du corps. Corps malmené, écrasé, chair déchirée, os fracturés, plaies et cicatrices à des endroits du corps symboliquement sexuellement investis : sexe, seins, face intérieures des cuisses, ventre, fesses...

À les écouter, je me dis que les femmes prostituées règlent des comptes avec le féminin, bien plus qu’avec le masculin et qu’elles tiennent, au fond, les hommes pour de simples moyens de cette fin. Car le féminin - je ne dis pas la féminité, même si celui-là participe activement à la construction de celle-ci, c’est bien là le fond de la question. Un féminin qui a été écrasé, anéantit avant que de pouvoir naître et se constituer dans l’être même du sujet-femme.

Ainsi, la prostitution nous apparaît, paradoxalement, comme une façon de s’adapter, "comme on peut", aux traumatismes causés par les abus sexuels antérieurs. Et, être traitées en objets sexuels, ce n’est en somme, pour certaines, que continuer de faire ce qu’elles ont appris lors d’agressions sexuelles subies et répétées. Il s’agit, en somme, de la répétition d’une fonction à laquelle elles ont été assignées et qu’elles rejouent plus ou moins activement en quelque sorte. En réalité, elles se déstructurent en pensant se venger. Elles paient cher, en réalité, le fait d’avoir été victimes. Mais elles le redeviennent…

La violence subie se reproduit, soit en conduite active d’auto-destruction, soit en état de dépendance et de passivité. Seul l’argent, comme dimension fantasmatique, économico-sociale, de la prostitution, « permet de se faire croire » dit Nadia, qu’elle ne subit pas.

« C’est une illusion », reconnaîtra-t-elle plus tard.

Violentée petite fille, Bernadette, découvre en elle, par l’analyse, ce que l’on peut appeler un "noyau traumatique" qui la ronge et la hante, mais dont elle voudrait se défaire. Paradoxalement, ce noyau traumatique exige en même temps qu’elle le nourrisse constamment de nouvelles blessures, à son corps défendant. Si elle cède à cette incitation récurrente venue en droite ligne des horreurs subies d’autrefois, elle peut être tentée, par vertige, par fascination aussi, de remonter sur la scène du malheur, laissant son corps aliéné aux mains d’un, soi-disant, "client", placé en position d’agresseur-violeur, l’argent convenu accréditant l’illusion d’une transaction commerciale. Elle remet alors en acte une scène originelle qu’elle ne parvient pas à symboliser ; elle se "ré-expose", et répète, via l’autre l’agressant, les violences d’antan. Elle recompose, ré-agence les éléments du primitif crime dont elle fût la victime. Elle se soûle et prolonge son malheur, parfois dans une jouissance obscure, dans son asservissement d’aujourd’hui.

On sait que l’entrée dans la prostitution est la conséquence de facteurs multiples, d’un enchevêtrement de raisons, certes personnelles, mais aussi - il est essentiel de le rappeler - sociales et économiques, tant la prostitution est non seulement tolérée mais organisée et encouragée par nos sociétés comme un mal nécessaire et, aujourd’hui, parfois, comme une profession comme les autres, comme les autoproclamées "travailleuses du sexe", mises en syndicat.

L’un des piliers de cette exploitation vivace, reste, nolens volens, la détresse personnelle. L’acte prostitutionnel apparaît en effet comme un symptôme de souffrances profondes et une tentative, qui va s’avérer erronée, car en impasse, de recherche de solution face à ces souffrances.

Les plus jeunes des femmes qui se prostituent apparaissent, elles, surtout comme souffrant de frustrations graves, avec un grand besoin de sécurité, de valorisation, de plaisir aussi. Les dimensions de dépression chronique et d’autopunition ne sont pas rares, conséquences directes des perturbations de l’affectivité.

On retrouve chez Corinne, Marie et Nadia, des attitudes de l’entourage qui ont dénié à l’enfant ou à l’adolescente qu’elles avaient une sexualité propre. Et les traumatismes à caractère sexuel viennent s’ajouter aux autres, mort des proches, accidents, ruptures violentes, abandons...

Il n’en reste pas moins, redisons-le, insistons, que la femme prostituée veut prouver, à tout prix, sa séduction en se faisant "girl=phallus", équation imagée classique, rappelée par Lacan. Elle engage un véritable effort de représentation de la féminité, un effort de construction osée, mais aussi, en même temps, en creux, se dévoile l’envers de la médaille qui se traduit, concomitamment, par un effet de destruction inévitable du féminin de la femme qu’elle est, toujours oscillant entre pulsion de vie et pulsion de mort, qu’elle ne maîtrise aucunement, mais dont elle pâtit.

Toute jeune fille, toute femme, doit désormais ne pas pouvoir ignorer qu’elle peut lutter et s’en sortir, à condition de ne pas rester muette, mais de dire, d’aller parler de ce qu’elle subit des "père-versions". Parmi d’autres professionnels, c’est la place et la fonction d’un psychanalyste de l’accueillir dans sa souffrance psychique.

Jean-Michel LOUKA
Psychanalyste

Sandra AHMED LALOUI
Psychanalyste non-praticienne
Paris, le 13 août 2019

 

  1. Premier vers de L’Enfer, de la Divine Comédie de Dante, trad. Jaqueline Risset, Illustré par Sandro Botticelli, La petite collection, Diane de Selliers Éditeur, 2008.
  2. Emmy von N. des « Etudes sur l’Hystérie », breuer/Freud, 1895

L’endométriose, du côté de la psychanalyse

Introduction
L'endométriose est une « maladie », au sens objectif de la médecine, et de l’OMS. À ce titre, elle doit être traitée comme telle avec les moyens que la science met à la disposition et de la médecine et de la chirurgie d’aujourd’hui. Selon Santé publique France, l’endométriose toucherait environ 10 % des femmes et elle concernerait près de 40 % des femmes souffrant de douleurs chroniques pelviennes.
Mais, l'endométriose peut aussi être abordée comme un « symptôme », au sens subjectif que lui donne la psychanalyse. Celui-ci vient et doit être accueilli par le psychanalyste comme tel, dans un premier temps. Il n’est pas, ici, seulement le signe d’une maladie. Il fait cependant point d’appel, pour le psychanalyste, à un conflit, un noeud de significations en souffrance, celui du sujet comme structure et celui du sujet comme histoire. Il est la mémoire d’un évènement traumatique, d’un trauma qui concerne le sujet.
On se départira ici d’un corps pure machine. Ce fut pourtant à la mode scientifique, et au XVIIème siècle, Descartes (1596-1650) y croyait fermement. Pour lui, seul le corps se réduisait à une machine, pas l’âme. Ce qui n’était pas le cas, au XVIIIème siècle, pour le médecin et philosophe Julien Offroy de La Mettrie (1709-1751), qui voulut que tout de l’homme soit « machine ». Il en rêva en 1748 en énonçant : « L’âme n’est qu’un vain terme dont on n’a point idée. Concluons donc hardiment que l’homme est une machine ».
La même idéologie est à l’oeuvre à l’ère contemporaine où un « homme neuronal » ferait bien l’affaire à réduire ce que nous sommes à nos composants neuro-biologiques. La même idée préside à la pensée d’une « biologie des passions ».

De facto, un être humain s’avère être tout autre chose
René Descartes fut à l’origine d’une polémique, qui s’étendit sur un bon siècle, en énonçant que : « Lorsqu’une montre marque les heures par les moyens des roues dont elle est faite, cela ne lui est pas moins naturel qu’il n’est à un arbre de produire des fruits. » Descartes était le conseiller de la pensée de la reine Christine de Suède. C’est à elle qu’il entreprit d’exposer sa conception de l’homme machinique sur le modèle mécanique des montres et autres horloges. Mais celle-ci, alors, de lui répondre… : « Je n’ai jamais vu ma pendule faire des bébés. » Ceci n’empêchera pas le philosophe et mathématicien Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716), d’écrire, au début du XVIIIème siècle, en 1704, que : « Tout ce qui se fait dans le corps de l’homme est aussi mécanique que ce qui se fait dans ma montre. ».

Le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804), distingue la machine du vivant. Il explique alors en quoi, dans une montre, un rouage de celle-ci est la cause efficiente d’un autre rouage. C’est-à-dire qu’une partie de la montre n’existe pas par une autre, mais bien pour une autre. Autrement dit, la cause de la production des rouages ne se trouve pas en eux, elle se trouve en dehors d’eux. Elle émerge dans un être capable de mettre ses idées à exécution, soit ce qu’on appelle un « inventeur ».

Par exemple, lorsqu’elle se dérègle, la montre ne saurait en aucun cas se réparer elle-même, ou compenser, ou encore reproduire les éléments qui lui sont soustraits. Et c’est à cet endroit, précisément, qu’un organisme diffère : il s’autoformate, il s’autorégule. Kant dira : « Les êtres organisés doivent s’organiser eux-mêmes ». Alors qu’une machine, jusqu’à aujourd’hui ne se reproduit pas. Aucune partie de la machine n’est construite par une autre partie, ni par la machine entière, et aucune machine totale, aucun « tout » n’est construit par un « tout » de la même espèce.

À peu près un siècle plus tard, le grand physiologiste français Claude Bernard (1813- 1878), armé de la méthode scientifique pour les sciences expérimentales, énonce sa thèse : « Ce qui caractérise la machine vivante, ce n’est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu’elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans des conditions qui lui sont propres et d’après une idée définie qui exprime la nature de l’être vivant et l’essence même de la vie ».

La psychanalyse, en son invention freudienne, n’ajoutera que peu de chose à ceci, avec la reconnaissance de l’inconscient. Qu’est-ce que l’inconscient dans tout cela ? Par rapport à la thèse, ci-dessus, de Claude Bernard : un ajout, un complément. Il faudrait ici, pour tenir compte de l’inconscient, dire que, concernant l’Homme, s’ajoute cette sorte de moteur infini qui s’appelle l’inconscient. Car l’inconscient, c’est ce qui se met en travers, ce qui ne marche pas et qui s’exprime, précisément, par le symptôme, un symptôme (un « savoir emmerdant », disait Lacan)… Et pourtant ce qui ne marche pas, c’est ce qui permet, paradoxalement, dans le monde humain, que… cela marche, … même si ce n’est qu’en boitant (OEdipe…). Le dysfonctionnement, dû à l’irréductible dimension de l’inconscient, c’est ce qui fait fonctionner l’Homme… !

Il faudrait donc, une fois pour toutes, se départir de l’illusion d’une maîtrise de la « psyché » par l’anatomo-physiologie, voire même d’une réduction du psychique à l’organique. Ce n’est pas la science, mais l’idéologie de la science qui voudrait, et qui s’applique par ce biais scientiste plus que scientifique, à débarrasser le corps, et nous avec, des inconvénients du désir, i.e. des inconvénients de l’existence, chez l’Homme, cet animal dé-naturé (par le langage), de l’inconscient.

Cependant, comme l’on distingue la science de l’idéologie de la science et les scientifiques des scientistes, il ne faut pas confondre le discours médical avec la médecine et les médecins qui se confrontent quotidiennement à la dimension globale de la souffrance du « parlêtre » (Lacan) en son corps. Ils savent bien, quand on les interroge, que leurs patients ne se réduisent pas à un ensemble d’organes et de fonctions.

C’est d’ailleurs bien pour fuir l’angoisse d’une dysharmonie plutôt rencontrée quotidiennement dans la pratique de tout un chacun que le rêve machinique est promu avec une telle insistance, une telle puissance, sous couvert de « La Science »,… qui n’en peut mais !

Le rêve de La Mettrie devient ainsi de nos jours une croyance de masse. Ignorant alors, de plus en plus, pourquoi ils vivent, désirent, aiment et meurent, les hommes sont tout disposés à croire que leurs gènes les programment, décident par avance pour eux, comme autant de puissances qui, inéluctablement, les dominent et, finalement, les contraignent. Leur vie leur échappe, ils la remettent alors entre les mains des médecins et se font docilement les « enfants sages » des prescriptions de la Santé publique pour un nouvel hygiénisme, au service du contrôle médico- social des corps, c’est-à-dire des vies.

À partir des années 1980, et avec l’effondrement des grandes croyances religieuses et politiques sur lesquelles l’humanité avait jusqu’ici réglé ses conduites, L’Hommachine, c’est le rêve-perspective d’un corps de type autiste, c’est-à-dire d’un corps sans parole, mais aussi d’un temps où l’on ne bavarde plus, c’est-à-dire d’un temps exclusivement consacré à la mesure, libéré de toute socialité de l’Homme, autrement dit un temps « scientifique ». Impersonnellement, « on » mesure. Plus de sujet parlant, car celui-ci en son existence risquerait assez vite de contredire l’enchaînement purement autarcique des causes et des effets, relancé par un feed-back infini et depuis toujours inscrit dans les gènes… Le sujet, enfin objectivé !

Du sujet et de la psychanalyse
L’idée d’une autonomie du corps est un rêve scientifique. Ce rêve voudrait que l’on puisse traiter du corps comme d’un paquet d’organes dont l’historisation et la subjectivation deviendraient parfaitement inutiles, obsolètes : des corps sans sujet, sans passé, sans lendemain… Il existe, cependant, un sujet et, donc, par voie de conséquence, une causalité psychique, à ce corps et à ses maux. C’est la thèse, en tout cas, que soutient depuis plus d’un siècle la psychanalyse en sa naissance freudienne. Elle se situe ainsi du côté des lumières, contre l’obscurantisme de l’idéologie d’un corps réduit à l’organique pur. L’angine, les cystites, l’herpès, les otites, certains ulcères de l’estomac,… sont des maladies dont la nature infectieuse est largement prouvée et bien admise par le public.

Pourtant, leur causalité est le plus souvent psychique comme s’accordent à le penser non seulement les analystes mais encore la plupart des praticiens de la médecine clinique quotidienne la plus ordinaire. Il est évident, et impératif, qu’elles doivent être traitées comme des maladies infectieuses avec les moyens médicaux ou chirurgicaux adaptés. Mais si l’on prend la voie d’ignorer que les remèdes portent seulement sur les effets, la rechute surgira d’autant plus, d’autant mieux et plus vite, que l’on croira connaître, ou avoir cerné la cause. La répétition de l’affection indiquera qu’il s’agit là d’un autre enjeu, celui d’une causalité, possiblement psychique, qui doit être accueillie comme telle, et non pas ignorée, voire méprisée.

Cette causalité psychique est le plus souvent refoulée, c’est-à-dire inconsciente. Face à la souffrance psychique dont la cause active est ainsi refoulée, le médecin, dans sa pratique quotidienne (de par sa formation reçue à la Faculté autant qu’à l’Hôpital), s’échinera à dissocier le sujet de son symptôme et de fait, fera fi de ce que ce dernier cherche à dire. La seule prise en charge et le traitement du symptôme par la rationalisation, la normalisation de celui-ci par le médecin désengage le sujet. Ce n’est donc plus son affaire, mais celui de la médecine. La réponse viendra d’elle et uniquement d’elle.

Pour la psychanalyse, le sujet, eh bien… c’est justement ce que l’expérience fait naître ! Et pourtant, cela ne veut pas dire, paradoxalement, que l’expérimentation serait exclue du champ de cette discipline. Elle se fera précisément, non pas avec un objet, mais grâce à une collection de sujets.

En effet, qu’est-ce qu’une cure psychanalytique ?, sinon ce qui permet de subjectiver des traumatismes inconscients. Ce qui a pour effet, direct, de réduire considérablement et durablement les conséquences symptomatiques.

Cependant, un traumatisme se produit à chaque fois dans des circonstances qui sont propres à chaque personne, à chaque sujet. Ainsi cette expérience du traumatisme personnel n’est pas, en soi, généralisable, ni, bien entendu, reproductible. Néanmoins, c’est après-coup que le psychanalyste se fait expérimentateur, chercheur, en tirant les invariants communs à plusieurs cures. Ce qui a fait dire que la psychanalyse, en quelque sorte, s’expérimente à l’envers.

Chaque cas est, bien sûr, particulier et l’on se saurait expérimenter en psychanalyse des êtres humains comme on le fait ailleurs des animaux de laboratoire. Le plus important à reconnaître ici est le fait d’expérience suivant : plusieurs analyses peuvent être mises en série et il apparaît alors des régularités, lesquelles peuvent être par la suite vérifiées dans d’autres cas. Chaque cas est aussi singulier, mais n’en correspond pas moins à des types, des genres, des structures psychiques.

Chaque cas fait apparaître des règles, des modes de formation, de constitution du symptôme, comme du comportement, même si la logique, celle de l’inconscient, qui y préside, n’est pas précisément aristotélicienne.

Il existe donc bien du généralisable en psychanalyse, en recherche psychanalytique, et le généralisable appartient de droit, par définition, au domaine de la science.

Pourtant, depuis son origine, même avant son démarrage scientifique, le médecin guérit un individu, et depuis un peu plus d’un siècle la psychanalyse le fait aussi, à sa manière, d’un sujet.

La psychanalyse a d’abord été inventée dans une visée thérapeutique. C’est dans ce registre qu’elle subjective le savoir inconscient - c’est sa fonction princeps -, lequel est cristallisé, mais se révèle aussi, sous la forme des symptômes. Pour Lacan, le symptôme, c’est ce qui vient du réel.

L’origine, c’est le traumatisme. Au moment du surgissement de l’évènement traumatisant, que s’est-il passé pour le sujet ? Le plus souvent, le sujet ne voulut rien en savoir. Pourquoi ? Parce que c’était insupportable, le sujet n’avait pas les moyens de faire face à la situation, les moyens de « penser », de métaboliser par la pensée, ce qui lui arrivait, dans une certaine brutalité, dans une certaine violence. Ensuite, eh bien, ensuite,… ce savoir ressurgit : le symptôme, littéralement, « écrit », sur le corps, voire dans le corps (maladies auto-immunes, tumeurs cancéreuses, endométriose (?),…), ce que le sujet a parfois voulu ignorer.

Chose à chaque fois surprenante dans l’expérience du psychanalyste, c’est la subjectivation de la parole qui, à ce sujet, lui redonne vie au point même où l’évènement traumatisant le paralysa. Et ce qui lui permet une telle libération s’appelle, depuis Freud, une cure psychanalytique. Cette libération advient, surgit même quelques fois assez brusquement, vivement, avec l’advenue du sujet qui manquait à un savoir inconscient jusque-là sans sujet, impersonnel, et qui s’appelle le symptôme.

Qu’est-ce qu’un symptôme pour la psychanalyse et les psychanalystes, ces praticiens de l’inconscient ? Le symptôme c’est l’abri où se réfugie un savoir particulier,… mais sous une présentation généralisable. Ainsi, chaque expression, formation de l’inconscient (issue de l’inconscient), qui est unique (c’est-à-dire jamais produite avant par quiconque et dont les présentations peuvent varier à l’infini), est le tenant-lieu d’une condensation d’un traumatisme passé, lequel vient à être re-présenté par des symboles, dans l’actuel, et se présente ainsi comme lieu de mémoire. A contrario, les symptômes physiques qui résultent de ces formations de l’inconscient se ressemblent la plupart du temps, ils peuvent, de ce fait, être classés en types ou en genres. La symptomatisation se fait donc d’une manière relativement uniforme. Une migraine, des maux de gorge, une rage de dents,… n’ont aucune singularité et le médecin pourra les décrire d’une manière objective, généralisable, sans avoir à tenir compte des particularités psychiques du sujet dont ils procèdent, celles-ci relèvent cependant du savoir d’un seul sujet. Elles sont aussi subjectives quant à la cause.

Pourtant, tenir compte des symptômes et des comportements tel que s’y exerce le psychanalyste est la seule façon d’arriver à cet ordre de savoir qui est celui de la structure.

Grâce à l’ensemble des formations de l’inconscient réunis par l’observation et l’écoute attentives, le psychanalyste saura de quelle structure psychique ressortit son patient : névrose, psychose ou perversion. Ce qui aura son importance pour aborder et réduire le symptôme, mais aussi libérer le désir dudit sujet. Seuls importent les détails uniques de l’histoire du traumatisme.

Le psychanalyste est un praticien qui a affaire constamment à des répétitions et des régularités symptomatiques. Celles-ci, notons-le, ont, de facto, la même valeur que l’expérimentation. Ces singularités qui s’expriment dans le discours de son analysant, le psychanalyste doit les saisir, il le fait grâce à la théorie psychanalytique. Mais il doit affronter surtout la singularité d’un savoir particulier, lequel n’est autre que l’occurrence unique d’un savoir général, et peut resubjectiver le symptôme, qui, lui, n’est autre qu’un savoir sans sujet. Cependant, il faut retenir que ce n’est pas précisément le savoir qui est opérationnel dans la cure.

Question : comment subjective-t-on un savoir ? Le savoir de l’inconscient ne déroge pas au savoir de toute science. Le savoir de l’inconscient, lui aussi, se passe du sujet, bien qu’il possède, en plus, la particularité de ne pas être réflexif. En somme, c’est un savoir qui s’ignore lui-même.

De son côté, l’analyste ne délivre pas un savoir aux vertus curatives comme tout un chacun. Il n’enseigne pas plus une sagesse qui, par exemple, permettrait de se faire une raison devant un mal inévitable, désormais accepté, bon gré, mal gré.

Non, l’analyste agit par… sa présence, son écoute particulière. Sa présence corporelle, tout d’abord. Complémentaire du « je » qui s’exprime, la présence de l’analyste produit cette sorte d’étincelle subjective, ce déclic qui va défaire l’objectivation du symptôme. Dans l’analyse, il s’agit moins de la découverte d’un savoir – comme on le croit très souvent, que de la subjectivation d’un savoir inconscient, dont la présentation courante a pour nom : le symptôme.

Des femmes et de l’endométriose
Nul ne doute que des processus psychiques s’articulent à l’organique. Mais le fonctionnement psychique ne saurait se réduire à celui du cerveau. Le corps n’est pas qu’une machine dont il suffirait de démonter les rouages pour la comprendre.

La découverte freudienne a aujourd’hui plus d’un siècle d’existence. Elle a développé et assuré sa théorie et sa méthode dans les dernières décennies. Sa pratique s’est développée et son champ s’est élargi. Mais elle n’en reste pas moins souvent rangée dans l’esprit d’un large public, mal ou peu informé, parmi les croyances qui font, parfois, de l’effet, mais sans avoir fait « scientifiquement » leurs preuves. Lorsque que la guérison survient, en psychanalyse, l’on s’entend dire, doctement : « une guérison ne prouve rien » !

Les jeunes femmes souffrant d’endométriose ne sont pas du tout préparées à accueillir autre chose que la démarche dite « scientifique » à laquelle se réfère, pour son efficacité, la médecine d’aujourd’hui. Le discours dominant, c’est le discours médical. Lorsque l’on révèle à une jeune femme qu’elle souffre d’une maladie que la médecine nomme « endométriose », et qu’on lui explique le comment des diverses implantations ectopiques des cellules endométriales dans son corps féminin, et des conséquences à attendre pour celle-ci sur le plan algique, certes, mais surtout dans cette anxieuse perspective de la reproduction, on l’entraîne brutalement dans des champs qui lui sont, la plupart du temps, naturellement parfaitement étrangers : l’anatomie, la physiologie, l’immunologie, l’endocrinologie…

Elle, elle ne retient, pour sa part, qu’une chose : elle souffre d’une maladie organique qui la dépasse, et sur laquelle elle pense qu’elle ne peut rien. Elle perd ainsi la maîtrise d’une « réponse » qui désormais n’appartient qu’au médecin. Seul le médecin est à même de l’aider à moins souffrir et, seul le médecin représente l’unique espoir de lui permettre, au mieux, d’avoir, un jour, mais quand ?, les enfants qu’elle souhaite.

Elle se retrouve ainsi esseulée, profane, face à ce qu’elle perçoit, à travers le médical, comme étant la science universelle toute puissante qui la destitue de toute capacité à « s’en sortir » seule, c’est-à-dire par elle-même. Cette situation l’hystérise et place son médecin, son chirurgien en position de maître. C’est au couple hystérique- maître auquel l’on va devoir dorénavant avoir affaire.

Alors, simplement attirer son attention sur autre chose que sur le savoir médical et la pratique chirurgicale concernant son corps organique, c’est lui faire affront. Pourquoi ?

Donc, reproductible. La médecine a pris cette voie : elle ne guérit pas (ou plus) par suggestion, mais elle recourt à la méthode scientifique depuis un bon siècle et demi environ (Claude Bernard, Pasteur, Bichat…). Mais la psychanalyse prétend aussi, comme la médecine moderne, à la science. C’est pourquoi elle a, avec Freud, elle aussi, abandonnée la suggestion en laissant à d’autres (les psychothérapeutes, et… quelques médecins) les pratiques de l’hypnose, mais encore, par exemple, elle a renoncé à la pression de la main sur le front accompagnée de l’injonction, pour le patient, de se remémorer, comme Freud, lui-même, l’utilise et le rapporte, avec Breuer, dans leurs Etudes sur l’Hystérie [1895].

La psychanalyse s’est résolument placée sur le chemin de la cause, afin de l’accueillir dans le champ de la parole et de permettre ainsi au sujet de la subjectiver dans le but de s’en déprendre. Parce que c’est la faire un tant soit peu chanceler dans son état exclusif de « malade » de « patiente », c’est-à-dire douter de son plein statut de victime. C’est rouvrir cet éternel et impossible débat, pour elle qui n’en veut pas, entre le corps et l’esprit, entre l’âme et la matière, entre l’organique et le psychique. Son corps est bien là, mais sa tête est ailleurs, obturée.

Elle est malade, et bien naturellement elle veut qu’on la soigne, plus, qu’on la guérisse. Cela passe par les médicaments, cela doit se plier aux interventions du chirurgien, soit,… mais que l’on n’aille pas lui parler d’autre chose que de son organique de corps. De la psychanalyse et de ses prétentions à évoquer une autre dimension que celle du corps organique, du psychanalyste qui l’interroge sur ce qu’elle, en tant que sujet, pense de tout cela, sur l’histoire de ce corps aujourd’hui souffrant, sur la survenue et les circonstances de ses premières règles, sur sa rencontre avec la sexualité, plus précisément de la question du sexuel pour elle et de son corps comme corps, aussi, de jouissance… Ah non ! Pas ça.

Et pourtant, comment lui expliquer que la psychanalyse n’entre pas dans cette dichotomie du psychique et de l’organique ? Qu’elle a été mal renseignée. Que l’inconscient existe bel et bien et que Freud a été dans l’obligation d’inventer un étrange concept en forgeant celui de pulsion.

Le concept de pulsion : un janus bi-frons
La pulsion introduit une nouveauté radicale. Elle dialectise toute opposition du mental et du cérébral, au point même de l’invalider. La psychanalyse est née en s’appuyant sur ce concept unique que l’on pourrait dire à double face, ou bi-frons. Grâce à ce concept purement psychanalytique, la psychanalyse souligne, dès ses débuts freudiens, que l’opposition du psychique et de l’organique ne la concerne pas. Il n’était pas même question que cette discipline à vocation scientifique - de Freud à Lacan, cette position n’a jamais varié -, reprenne à son compte, par exemple, le parti du spirituel contre le charnel, prenant la suite, dans le droit fil des Églises qui, durant tous ces siècles ont maintenu, précisément au nom de cette opposition, un parfait obscurantisme… ! Quant à l’inverse, le charnel contre le spirituel, elle laissera cela à la science, précisément. La science, médicale en l’occurrence, ne considère un corps, que réduit à son organisme.

Mais l’on remarquera que dès que le psychisme n’est plus opposé au corps, la bataille du psychanalytique et du scientifique perd sa raison principale et que la haine est vidée de son sens. La localisation n’est pas la compréhension.

Vers la fin de sa vie, Sigmund Freud écrivit : « De ce que nous appelons psychisme […] deux choses nous sont connues : d’abord un organe somatique, le lieu de son action, le cerveau […] et ensuite nos actes conscients dont nous avons une connaissance directe, et que nulle description ne saurait nous faire mieux connaître. Tout ce qui se trouve entre ces deux points extrêmes nous demeure inconnu, et s’il y avait entre eux quelques connexions, elles ne nous fourniraient guère qu’une localisation précise des processus conscients sans nous permettre de les comprendre ».

Le concept de pulsion est une invention freudienne. Il apparaît alors bien comme un concept fondamental de la psychanalyse. Il est nécessaire de bien comprendre ce que Freud dit, quand il dit que la pulsion est un « concept limite entre le somatique et le psychique. » Cela ne signifie pas que ce serait le concept qui serait limite, mais que c’est un concept de la limite, c’est-àdire de ce qui se produit sur cette frontière, sur cette limite, pour autant que l’on puisse appeler tel le retournement du psychique en somatique, retournement sans lequel il n’y aurait pas même de psychique.

Il faut ici, aussi, retenir le mot de Lacan qui définit, à notre sens, parfaitement la pulsion, en condensant avec une grande pertinence sa formule lorsqu’il énonce que c’est : « l’écho d’une parole dans le corps ».  C’est à partir de la mère (celui ou celle qui remplit cette fonction), de ses demandes exorbitantes de satisfaction que s’enclenche la pulsion du côté de l’enfant. C’est d’abord un plaisir pour l’enfant mais, très rapidement, c’est trop, ce que la mère demande, exige ! C’est bien, mais c’est trop ! Trop cela devient incestueux, et se retourne en son contraire. Les pulsions sollicitées imposent une pression trop forte à l’organisme. Elles sont alors rejetées au-dessus d’un certain seuil, d’une certaine limite. C’est le cas, par exemple de l’anorexie mentale du nourrisson qui témoigne de la trop grande pression, un excès de l’investissement de la pulsion orale du bébé par la demande maternelle. Cet excès déclenche ce que Freud appelle dans un premier temps, en 1915, un « refoulement primordial » de la pulsion, puis dans un second temps, dix ans plus tard, il le nomme plus justement un « rejet ». Le rejet s’illustrera par des vomissements, la défécation, les cris, l’envie brutale d’uriner dans certaines situations.

Tout cela ne se fait pas sans une certaine jouissance, laquelle peut se définir comme la part de déplaisir dans le plaisir, intriqué au plaisir. Chez l’enfant,… mais aussi chez l’adulte.

On l’aura bien compris : la première détermination que subit un sujet, c’est d’être l’objet de jouissance de l’Autre (la mère au départ). Ce qu’il accepte, mais ce qu’il accepte jusqu’à un certain point. « Dire non » et « faire un choix » définit le sujet, un sujet de plein emploi, un sujet accompli comme sujet, parfois nécessairement un sujet passé par l’analyse.

C’est à cet endroit que l’on peut repérer la position de la psychanalyse par rapport aux autres sciences, dans cet écart entre une causalité toujours à venir du sujet et les déterminismes dont le sujet humain ne veut pas et qu’il refoule (rejette). Il est alors dans l’action et ce qu’il refoule, dans le même temps, se met à causer son désir, lequel, littéralement, le projette en son destin.

La structure psychique d’un être humain procède de la façon avec laquelle le sujet va dire « non » au désir de l’Autre (de la mère au début, puis…). La théorie de la clinique psychanalytique a repéré et défini ces modalités de la négation dans leur rapport au déterminisme, et compte tenu des structures psychiques. Il s’agit du refoulement pour les névroses, du déni, pour les perversions, de la forclusion, pour les psychoses.

Qu’en est-il de l’abord de la psychologie médicale, laquelle n’est pas la psychanalyse, concernant l’endométriose et - ce qui n’est pas nécessairement la même chose -, concernant les sujets femmes souffrant de cette affection, que les médecins nomment « endométriosiques » ?

Alain Audebert, spécialiste de l’endométriose en France, pose la question, qui donne le titre à son article d’avril 2006 : La femme endométriosique est-elle différente ? Il y répond d’entrée de jeu, au niveau de son introduction : « De plus en plus de faits laissent à penser que la femme atteinte d’une endométriose présente des caractéristiques qui la rendent différente des autres femmes. […] ».

La revue de la littérature internationale qu’il réalise nous montre ce que la recherche attrape de significatif concernant la dimension psychique engagée chez les femmes endométriosiques.

Ces études mettent en évidence que les femmes souffrant d’endométriose ont un développement psychosexuel influencé négativement par cette affection. Elles remarquent aussi que ces femmes, ces patientes entretiennent avec autrui, en général, et avec leurs médecins, en particulier, des relations modifiées.

Mais, ce qui vient d’abord en avant dans les résultats de ces études, c’est l’anxiété. Toutes les études s’accordent à considérer que le niveau d’anxiété est plus élevé chez les femmes endométriosiques, ce qui les rend plus sensibles au stress, mais aussi à une plus grande préoccupation somatique ; elles sont sujettes aussi à des douleurs plus sévères. Et les auteurs notent, en outre un retentissement social plus important dans leur cas. Cette anxiété étant plus grande, certains auteurs pensent que cela rend ces femmes plus aptes à développer une endométriose. Elles ont des scores plus élevés pour : la dépression, l’hypochondrie, l’anxiété, la psychasthénie et la tendance à la névrose ; pour l’introversion, la névrose, le psychotisme et encore l’anxiété. Les femmes endométriosiques ont un profil psychologique différent des autres algiques.

Enfin, il faut encore retenir la mise en évidence de l’importance des facteurs psychosomatiques, psychosexuels, sociaux et biographiques. Ce qui amène Alain Audebert à conclure que : « La femme endométriosique, et plus particulièrement celle qui souffre et présente des lésions sévères, n’est pas comme les autres ».

Il ajoute, après avoir rassemblé tous les autres arguments des dimensions bio-médicales de cette « femme pas comme les autres. » : « […] Elle réunit aussi diverses particularités […] et enfin des troubles psychologiques, qui sont retrouvés dans d’autres pathologies somatiques douloureuses. […].

Le tableau ainsi dépeint de la femme endométriosique est assez chargé, ne serait-ce que du point de vue psychique, point de vue que nous privilégions ici. Il justifie de s’y intéresser de plus près. Quelque chose se passe au niveau psychique des sujets femmes souffrant de cette affection,… mais quoi ?

Jean Bélaïsch, grand spécialiste français de l’endométriose, a publié, en 2003, un article intitulé Endométriose et Psychologie, dans lequel il annonce d’emblée que « Notre expérience personnelle nous pousse à penser que ce terrain immunitaire particulièrement favorable au développement d’une endométriose doit luimême résulter d’un état de stress prolongé ».

« […] Nous avons retrouvé chez la moitié de nos patientes soit très précisément 95 sur 200 un traumatisme sévère et surtout prolongé dans le temps, en relation avec des abus sexuels ou des problèmes familiaux graves impliquant parents, souvent séparés ou père inconnu, ou conjoints ». L’auteur affirme : - C’est le traumatisme prolongé lui-même qui est à l’origine de ces endométrioses et cela par le biais d’une altération de leurs défenses immunitaires. On sait aujourd’hui qu’il existe un véritable réseau psycho-neuro-endocrino- immunologique. La répétition du stress et sa longue durée affectent le système immunitaire qui n’est plus capable d’assurer la destruction des cellules endométriosiques arrivant dans le pelvis chaque mois. Les implants d’endométriose se développent alors ». Il conclut : « Il existe une dimension psychologique à l'origine et consécutive à la maladie endométriosique ».

Névrose (psycho)traumatique et Posttraumatic stress disorder
De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’un : « Type de névrose où l’apparition des symptômes est consécutive à un choc émotif généralement lié à une situation où le sujet a senti sa vie menacée. Elle se manifeste, au moment du choc, par une crise anxieuse paroxystique pouvant provoquer des états d’agitation, de stupeur ou de confusion mentale. Son évolution ultérieure, survenant le plus souvent après un intervalle libre, permettrait de distinguer schématiquement deux cas :

  • Le traumatisme agit comme élément déclenchant, révélateur d’une structure névrotique préexistante ;
  • Le traumatisme prend une part déterminante dans le contenu même du symptôme (ressassement de l’évènement traumatisant, cauchemar répétitif, troubles du sommeil, etc.), qui apparaît comme une tentative répétée de « lier » et abréagir le trauma ; une pareille « fixation au trauma » s’accompagne d’une inhibition plus ou moins généralisée de l’activité du sujet.

C’est à ce dernier tableau clinique que Freud et les psychanalystes réservent habituellement la dénomination de névrose traumatique. Cette entité, adoptée par les psychanalystes, aurait été introduite par l’Allemand Herman Oppenheim, en 1888. Celui-ci l’emploie, principalement, à propos des accidents de chemin de fer, cauchemar de l’époque. Il définit alors le diagnostic de « névrose traumatique ».

C’est une entité clinique autonome qui comprend le souvenir obsédant de l’accident, des troubles du sommeil et une agitation telle que dans les hôpitaux, les malades doivent être isolés car ils gênent leurs voisins de lit ! », explique, aujourd’hui, le Pr Louis Crocq. Il poursuit : « Oppenheim y range également les cauchemars de réminiscence, la phobie des chemins de fer, la labilité émotionnelle. Il parle de « sidéro-dromophobie », imputant ce trouble à l’effroi – schreck – qui, dit-il « provoque un ébranlement psychique tellement intense qu’il entraîne une altération psychique durable. ». À ceux qui imputent ces symptômes, classiquement, à une commotion cérébrale, Jean-Martin Charcot répondra que, pour lui, les troubles des accidentés du chemin de fer sont bel et bien de l’ordre du psychique et non pas dus à une commotion cérébrale. Il parle à ce sujet en termes d’hystéro-neurasthénie lors de ses fameuses Leçon du mardi à la Salpêtrière (1888). A cette même époque, Pierre Janet, élève de Charcot, prépare sa thèse de psychologie au Havre et travaille sur cette même question du souvenir brut de l’évènement traumatique.

La très officielle Classification internationale des maladies mentales, dans sa révision de 1992, adopte en tout cas le diagnostic de PTSD – que l’on peut traduire par « état de stress post-traumatique » - en remplacement de la névrose traumatique. Auparavant, elle a introduit un diagnostic précis pour la réaction des premières heures : la réaction aiguë à un facteur de stress qui ne dure pas au-delà d’une journée. Et réserve un diagnostic plus compliqué, plus lourd, de modification durable de la personnalité, après une expérience de catastrophe - ce qui correspond de fait à la névrose traumatique. » Avec mes collègues francophones, nous nous sommes opposés sur ce point aux américains car il nous a semblé important de faire une distinction entre stress et trauma. Le stress est une réaction bio-neuro-physiologique d’alarme, de mobilisation et de défense contre une agression. Le trauma est, lui, un phénomène psychologique d’effraction des défenses psychiques, y compris la défense qui consiste à attribuer du sens à l’évènement.

Dans le trauma, il y a confrontation avec le réel de la mort et du néant, sans possibilité d’y attribuer du sens. On distingue les trois réactions : immédiate (premières heures), post-immédiate (du 2ème au 30ème jour) et la période différée et chronique (névrose post-traumatique ou PTSD).

De notre expérience
Notre expérience est celle d’un psychanalyste. Exclusivement celle d’un praticien de la psychanalyse qui exerce sa fonction, en cabinet et à l’hôpital, depuis quarante-deux ans. Il arrive à un psychanalyste de rencontrer des cas d’endométriose. Il ne le sait pas tout de suite. Il peut s’en apercevoir à l’écoute attentive de certains symptômes de ses patientes. Il s’agit généralement de douleurs du pelvis, mais pas toujours et les cas peuvent se présenter dans une grande diversité de manifestations qui vont jusqu’à exclure toute douleur.

Si les gynécologues et les chirurgiens gynécoobstétriciens peuvent avoir affaire à des centaines de cas d’endométriose, il ne saurait en être de même pour le psychanalyste. Nous avons l’expérience d’une quarantaine de cas vus à l’hôpital, et d’une vingtaine de cas au cabinet.

L’ invitation du psychanalyste
Quelle est depuis ses débuts l’invitation de la psychanalyse, reprise individuellement par chaque analyste ?

Dire tout ce qui nous vient dans la tête (tout ce qui nous tombe dans la tête, Einfall dit Freud), c’est-à-dire en somme tout ce qui fait signe. Tout ce qui nous tombe dans, passe par, la tête, plongé dans un dispositif où l’on ne voit pas le visage et surtout le regard de celui ou de celle à qui l’on destine son discours. Il s’agit de parler sans fin prédéterminée, sans avoir à juger de ce qui est utile ou inutile à dire, ou nécessaire pour viser telle ou telle fin. Ainsi, tout ce qui se dit peut prendre un statut égalitaire, et rien ne prédomine, a priori, dans le dire.

Même après quarante-deux ans de pratique de la chose, c’est une étrange expérience… Ordinairement, quand quelque chose ne va pas, vous avez pris l’habitude, infantile en somme, si vous ne savez plus quoi comprendre ou comment faire avec ce qui vous tombe dessus, d’en référer à un autre qui, lui, doit bien savoir comment faire, comment penser, comment décider : mère, père, aîné, ami, professeur, médecin, avocat, prêtre, expert, juge, député, etc. Et vous pensez, très naturellement, qu’il est là pour vous répondre. Et, chose curieuse, chose insensée, lui aussi, pense qu’il est là pour vous répondre ! Il sait. Il sait là où vous ne savez plus. Il sait au-delà d’où vous savez. Il vous dira pourquoi c’est comme ça pour vous, et même plus, comment y remédier. Vous devez faire comme ceci. Lui, il sait.

Eh bien, l’invention freudienne, c’est tout le contraire ! La voie ouverte par Freud, c’est ce monde-là, mais à l’envers ! Prenez la parole, prenez le risque de la parole, seul(e). Parlez avec vos propres mots, laissez résonner à vos oreilles vos propres signifiants, articulez-les en présence d’un(e) inconnu(e) qui se doit de se tenir au secret de ce que vous pourrez dire. Faites cette expérience, vous rencontrerez très vite que votre parole va vous mener quelque part, d’elle-même.

Et ce ne sera pas en vain que vous aurez eu ce culot, ce courage. De quoi mon symptôme fait signe ? Moi seul le sait sans savoir que je le sais, mais ma parole, elle, si je ne la filtre, le sait. Je me dois de l’écouter. Autrui ne peut savoir pour moi. Encore moins à ma place. Il ne peut que seulement me permettre d’y accéder…, à quoi ? A ce mien savoir. Cela s’appelle rencontrer un/ son analyste, son bon entendeur.

Il est particulièrement difficile à une femme souffrant d’endométriose d’admettre qu’il lui faille aussi consulter un psychanalyste. Très souvent elle le refuse, arguant « qu’il ne s’agit pas de cela », pour elle ! Ce qui vient d’être décrit plus haut, à l’instant, cette invite, ne lui convient généralement pas. Est-ce dû à cette anxiété très spécifique cernée par tous les auteurs, sans exception ? Ou tout particulièrement à ce « profil psychologique » différent repéré par Alain Audebert ou Jean Bélaïsch ? Abus sexuels, sentiments d’abandon et de dévalorisation, anxiété insurmontable… : tous ces éléments signalés par les médecins, généralistes, gynécologues ou chirurgiens et tous les observateurs se retrouvent très exactement être les mêmes dans la pratique du psychanalyste. Toutes nos patientes endométriosiques témoignent avoir subi un état dit de « stress prolongé », généralement nonparlé, au sein d’un groupe familial peu enclin à la parole - d’où le sentiment d’abandon dont parle Jean Bélaïsch -, au cours de cette période, lequel est une conséquence de cette absence de parole.

Il faut mettre à part le cas des circonstances de la survenue des premières règles. Il n’y a pas eu, à proprement parler de violence sexuelle (génitale) perpétrée sur le corps de la fillette, mais une violence symbolique sexuelle lorsque personne - la mère au premier chef qui n’a mis aucune parole sur ce qui se passait pour sa fille - n’a accueilli la jeune fille en ce moment délicat et angoissant et que celle-ci a dû « se débrouiller toute seule » pour faire face anxieusement à son état. Dans ce cas, il y a eu aussi un psychotraumatisme, comme équivalent en intensité et en conséquences, aux traumatismes générés par les viols et l’inceste.

À chaque fois, à chaque cas, il apparait donc qu’il y a eu traumatisme et, plus précisément, psychotraumatisme avéré tournant autour de la question du sexuel (je précise, pas du « génital », mais au départ confondu avec celui-ci par la patiente). Si j’ai pu faire état plus haut des travaux du Pr Louis Crocq, c’est que le modèle, l’entité de la névrose traumatique, dénomination classique des psychiatres et des psychanalystes dans l’ère francophone ou, si l’on préfère, du Post-Traumatic Stress Disorder (PTSD) des Anglo-Saxons et de la Classification internationale, semble paradigmatique en ce qui concerne les cas d’endométrioses que j’ai eu, jusqu’à présent, à connaître. Sur près d’une soixantaine de cas en quarante-deux ans de pratique, aucun ne déroge à ce modèle.

Un certain nombre de femmes endométriosiques sont donc des patientes qui semblent avoir développé cette maladie, l’endométriose, à distance du traumatisme, le plus souvent de l’ordre de l’abus sexuel, qu’elles ont subi, parfois même dans la petite enfance, mais essentiellement d’une manière répétée (les viols et/ou l’inceste) et qui, surtout, s’est prolongée durant des mois et des années dans un sentiment d’incompréhension et d’abandon.

Toutefois l’endométriose ne semble pas un cas isolé dans la pratique du psychanalyste au cabinet et à l’hôpital. Nous avons l’expérience de retrouver avec une fréquence telle qu’elle fait suspecter un même mécanisme dans lequel l’inconscient se montre avoir une grande valeur participative, hormis les cancers, dans certaines maladies auto-immunes (telles, par exemple, que le lupus érythémateux, ou la maladie de Crohn…) ou dans les maladies rhumatismales (telles, par exemple, que la polyarthrite rhumatoïde et la spondylarthrite ankylosante…). Dans ces maladies les psychotraumatismes sexuels sont légions, et l’état de douleur et d’anxiété de la patiente permettent de faire point d’appel au regard du médecin clinicien, qui adresse cette dernière au psychanalyste.

À chaque cas, là aussi, se retrouvent ces psychotraumatismes à distance, plus ou moins anciens, toujours actifs dans l’actuel, et qui semblent ne pas avoir « bougé » d’un pouce, comme enkystés, parce qu’ils n’ont pas été parlés ou n’ont pas trouvé leur « bon entendeur », continuant ainsi leurs ravages auprès des patientes douloureuses, rajoutant, en cela, à leur souffrance qu’ils décuplent.

Une corrélation n’est pas une causalité, et nous ne pouvons pas, ici, dans une expérience issue du champ de l’exercice clinique de la psychanalyse démontrer cette causalité, qui reste ainsi en manque. Le nombre de cas est insuffisant et la méthode de notre étude n’est pas scientifique.

Certes, mais devant l’insistance répétitive, à cette longue expérience, de la corrélation, il devient légitime de se poser la question, épistémologique, menant à reconnaître que l’origine, la cause première de ces maladies, l’endométriose, le lupus, la maladie de Crohn, la polyarthrite rhumatoïde, la spondylarthrite ankylosante, mais encore un certain nombre non limitatif d’autres affections, pourrait bien être, sinon partiellement, ces violents (violents ?) psychotraumatismes. Pure hypothèse qui resterait à valider scientifiquement.

Je fais moi-même l’hypothèse que ces ravages non parlés, non accueillis à ce moment de l’histoire du sujet féminin, font retour, et après s’être comme enkystés, s’incarnent littéralement, et flambent biologiquement dans des zones organiques du corps symboliquement investies, qui indiquent métaphoriquement, à qui veut bien l’observer (le voir, pour le médecin, l’entendre, pour le psychanalyste), l’endroit, le lieu comme figé, gelé, du traumatisme originel et de la souffrance consécutive.

Ils autorisent, en outre, le développement considérable d’une foisonnante fantasmatique de type hystérique. En effet, le fonctionnement est alors à reconnaître et à éprouver, chez ces patientes endométriosiques, comme étant celui de l’hystérie, d’une hystérie traumatique dont les versants de rétention et de conversion ont été poussés jusqu’à l’incarnation dans la maladie somatique. Et l’on peut dès lors conclure, à juste titre, qu’une femme endométriosique est une femme qui souffre de réminiscences.

Cela signifierait alors que la maladie viendrait prendre ici la place et la fonction d’un moyen : – Moyen radical, moyen concret, matériel, enfin objectivable et ainsi décodable par la science et la médecine scientifique –. Moyen d’expression, adresse à l’Autre jusque-là aveugle et sourd, pour cette cause, de se faire voir, entendre enfin. Mais à quel prix ?

Cauda
Lors des Sixièmes Assises Internationales sur les violences sexuelles tenues à Paris le 7 et 8 janvier 2019, il a été énoncé, par une intervenante (Dr Violaine Guérin, endocrinologue, gynécologue, présidente de l’association « Stop aux violences sexuelles ») que les violences sexuelles entraînaient un traumatisme corporel et sensoriel et que l’endométriose était l’une des causes méconnues de ces abus. Cette gynécologue a même avancé que « cette pathologie est en effet surreprésentée chez les victimes de violences sexuelles » (cf. : Le Quotidien du Médecin, N°9714 du jeudi 10 janvier 2019).

L’étude américaine parue en 2018 dans « Human Reproduction » (H. R. Harris et al, Human Reproduction, doi : 10.1093/humrep/dey248, 2018), montre qu’avoir subi des abus sexuels et physiques au décours de l’enfance est parfaitement associé à un risque accru d’endométriose. Marina Kvaskoff, qui est épidémiologiste et chercheuse à l’INSERM, et spécialisée dans l’endométriose, souligne qu’ « Il s’agit de l’étude la plus robuste sur le sujet à l’heure actuelle. »

La cohorte Nurses’ Health Study II avait inclus 60 595 femmes. 3 394 ont eu un diagnostic d’endométriose, lequel a été confirmé par laparoscopie (coelioscopie). Interrogées, parmi ces femmes, 32 % ont témoigné avoir subi des violences physiques, 12 % des violences sexuelles, mais 20 % des violences physiques et sexuelles. Comparées aux femmes qui n’ont subi aucun type de violence, celle qui ont été victimes de violences physiques sévères durant l’enfance présentent un risque 20 % plus élevé d’endométriose confirmée. Les femmes qui ont subie des violences sexuelles graves, elles, ont un risque de 49 %.

Enfin, ce risque monte à 79 % pour celles qui ont subi des violences graves, sévères, à la fois physiques et sexuelles.

Mais, la chercheuse épidémiologiste précise : « Cela ne signifie pas que l’endométriose a une origine traumatique. L’endométriose est multifactorielle, et les violences subies pendant l’enfance constituent un facteur de risque potentiel. » Ainsi, encore aujourd’hui, les mécanismes expliquant le lien entre violences sexuelles et endométriose ne sont pas connus. L’épidémiologiste ajoute : « Les violences subies pendant l’enfance entraînent un stress interne pouvant favoriser une inflammation chronique, ce qui pourrait expliquer ce lien. » La gynécologue, elle, insiste : « La somatisation est d’autant plus importante que les violences ont été subies jeunes. »

Jean-Michel LOUKA
Psychanalyste
Paris, le 13 août 2019

Article paru dans la revue “Le Bulletin des Jeunes Médecins Généralistes” / SNJMG N°29

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Publié le 1653328504000