À la recherche de l’intelligence « Naturelle » ... l’eau, le sel, l’humanisme !

Publié le 1704974008000


La notion de « perte de sens » est une locution souvent usitée pour résumer le découragement de soignants depuis quelque temps, allant de l’abandon de fonction au suicide ou, moins gravement du burn-out à la contestation sans écoute.

En octobre 2021 (deux ans déjà), dans le MAG de l’INPH nous avions établi la très longue liste, pourtant non exhaustive, des motifs d’insatisfaction ou de négligence voire de contraintes vécus par les soignants. Élargissant notre point de vue sur la société actuelle nous avions titré « Malaise dans la santé ou dans la civilisation  ». L’allusion était transparente, en reprenant les mots et l’alerte laissés par Sigmund Freud en son temps. Depuis la tension civilisationnelle et sociale n’a pas faibli. Les protestations du monde soignant non plus, de la valse ministérielle à l’extension des déserts et des perspectives de déconventionnement libéral, à l’accentuation du «  quiting  » des infirmières hospitalières. Et, pendant ce temps, l’administration et les politiques tentent de concilier leur appréhension enfin perceptible du naufrage avec leurs essais plus ou moins conjuratoires et désordonnés de rassurer les patients-électeurs, ou d’élaborer des contraintes obligataires des soignants pour minimiser la voie d’eau.

Par conséquent on peut reprendre la liste précitée et lui ajouter quelques babioles dont la grève des libéraux, leur union syndicale enfin en œuvre, la recherche d’aides-soignantes toujours en tête des besoins affichés par La Réserve Médicale (cette sorte d’ONG territoriale française), les débats sur les IPA, les protestations des kinésithérapeutes quant aux obstacles à leur accès direct et, très récemment, une tentative prévue de contrôler le marché de l’hypnose et des gourous modernes se substituant au marché de la médecine générale en déshérence, etc. etc. Mais comme le marché, le fric, le scientisme obtus, le taylorisme, les divisions entretenues pour la lutte des classes, la judiciarisation consumériste, le brouhaha nombriliste des «  rézozos  » sociaux se sont définitivement établis comme avatars de l’homme du XXIème des sociétés dites développées et riches, l’avenir semble s’ouvrir davantage encore à la félicité du progrès par la montée conquérante et libératoire de l’intelligence artificielle... ! C’est le must d’aujourd’hui... On n’a cessé depuis 50 ans d’accumuler les mesures contre-productives du sens et d’une Médecine ordonnée, centrée sur les fondamentaux de 1945 et 1958, pour s’en remettre finalement aux espoirs providentiels de la pensée par algorithmes binaires complexes et cumulatifs. Ouf ! ... il commençait à faire soif dans les déserts... On pompe depuis 50 ans la mer d’Aral et les bateaux échoués sont nombreux. On va donc les compter et inciter ceux qui les ont quittés à revenir ramer, mais mieux, et avec une prime à négocier  ! ... Et puis marins, galériens et maître de nage seront égaux et copains par hypothèse et bénéfice collectif. «  On  » va faire face, c’est sûr !... On évoque alors (vœu pieux ou ultime artificialisation de l’emprise ?) une nécessité d’intelligence collective pour contrecarrer la dérive des intelligences catégorielles en voie d’abandon. Or nous savons tous, sans qu’il soit besoin de nous manipuler pour diviser, à quel point les rôles de l’infirmière, de l’aide-soignante, du médecin de ville, du médecin rural, du médecin interniste ou polyvalent des établissements, du référent en EHPAD sont essentiels. Nous savons tous que le patient heureux de rentrer chez lui après une courte prise en charge est d’abord... heureux de rentrer chez lui ! ... Donc que les relais soignants au domicile, les kinés, sont essentiels et que bien peu chaut au malade, en rentrant, de participer au grand progrès managérial de son éviction comptable, pourvu qu’il soit encore soigné et suivi... Et nous savons tous combien la taylorisation confine au déni de Médecine quand un spécialiste de la dernière phalange de l’auriculaire se dit encore médecin quand il se consacre à l’arthrose de ce site anatomique en secteur deux ou trois. Mais, après ce tacle désagréable à l’histoire plus noble de Leriche, Dieulafoy et Barnard, nous nous souvenons aussi de l’histoire du secteur privé à l’hôpital dont nous devons les prémisses à un syndicaliste pourtant fondateur de la défense des hôpitaux généraux, dont le syndicat portait le patronyme estimable (Mallard). Mais ce fut aussi l’exemple même de la négociation traînante, puis transgressée, puis délétère et manipulée par échange de compromis douteux entre administration et médecins. À qui profite, in fine, la compromission du seul fait de sa validation première ?

Notre plaidoyer sera donc celui d’un immense effort d’intelligence non pas artificielle mais collective, impliquant de manière volontariste l’ensemble du monde soignant, sur leurs positions complémentaires, toutes indispensables, de formation première et de lieu d’exercice. Foin des mélanges de genre destinés à noyer le poisson en eau trouble ! Lui redonner de l’oxygène... ce n’est pas forcément du pognon, mais c’est lui permettre la liberté éthique et c’est là le sens restauré, réhabilité. Hippocrate a tout dit, tout prévu et les médecins ont prononcé ce serment : il suffit à engager une vie car il implique toutes les nécessités de responsabilité, de compétence maintenue, de vastitude de la pratique clinique (et non sa chosification technique et comptable). Il est plus qu’insidieux et paradoxal de voir ainsi émerger, de nos jours, tous les éléments de catégorisation et de confusion soignants mêlés pour nous diviser sur les rôles, quand l’immensité de celui qui nous est dévolu, à chacun, par nos choix et par la société qui nous les confie, est suffisant pour occuper une vie et respecter les partenaires indispensables du partage. En réfléchissant à cet article et le thème proposé en filigrane (les métiers de la Santé et l’hôpital : lieux d’incertitudes et d’intelligence collective), je choisis de balayer 50 ans d’incertitudes harcelantes, de dérives bureaucratiques, et de miser bien sûr sur notre capacité ontologique du rôle de soignant à penser l’Homme. J’invite chaque soignant à penser sa fonction au sens noble qu’elle revêt et qui lui fait obligation, dû-t-il ici ou là contribuer à renverser la table pour mieux s’y assoir. J’avais aussi pensé au caractère systémique de la Santé (le système de santé... le meilleur du Monde disaient-ils…) en traitant le sujet comme une question d’internat : «  Diagnostic étiologique de l’hyponatrémie systémique  ». La place éditoriale manque pour ce faire mais c’eût été une belle métaphore : perte de sens ou perte de sel ? Où est le sel de la vie ? Et bien sûr « Peux-tu me passer le sel svp ? ». Et aussi les formes insidieuses des hyponatrémies : la dilution inflationniste, les carences protéiques, les fuites rénales, les potomanies. Et bien sûr le poids historique des gabelous, ces contrôleurs du sel ! ... Mais ma préférence, au terme de 50 ans de dérive du «  meilleur système au Monde », s’exprimera de deux manières courtes :

1- un hommage à une directrice de CHU déclarant à la réunion Futuropolis sur la Santé, en général et en Occitanie en particulier : « L’erreur n’est pas de prendre une mauvaise décision, mais de ne pas mettre fin à un choix qui se révèle néfaste par ses conséquences ! ». À graver sur le fronton des bureaux ! ...

2- une étiologie longue, insidieuse et longtemps ou souvent cachée à bas bruit dans les causes de l’hyponatrémie systémique : le SIADH. En pathologie il s’agit de la «  sécrétion inappropriée de l’hormone anti-diurétique ». Mais là je propose une réflexion historique cinquantenaire sur notre « SIADH de santé », c’est-à-dire sur la méconnaissance de la soif de l’Autre et les mesures visant à sa « Soumission Irresponsable aux Actions de Déni d'Humanisme ». Enfin pour donner une référence inoubliable à toutes les protestations silencieuses ou bruyantes, méconnues et manipulées, je citerais Ingmar Bergman dans son film « Cris et chuchotements ». Le personnage d’Anna, la seule à incarner l’empathie fondamentale, est… l’aide-soignante ! Nous avons donc un chemin collectif à penser pour être à nouveau dans le sens de ce que nous sommes !

Dr Jean-Pierre BOINET
Médecin

Article paru dans la revue « Le magazine de l’Intersyndicat National des Praticiens d’exercice Hospitalier et Hospitalo-Universitaire » / INPH N°27

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