CHIRURGIEN-DENTISTE POUR LE PÔLE DE GÉRIATRIE

Article parue dans la revue "La Gazette du Jeune Gériatre" n°28, AJG

 

CHIRURGIEN-DENTISTE POUR LE PÔLE DE GÉRIATRIE

 

Bonjour, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes ?
Je suis Chirurgien-Dentiste, MCU-PH à la Faculté de Chirurgie Dentaire de Strasbourg. Notamment, j’y réalise les enseignements d’odontologie gériatrique au sujet du risque carieux des patients âgés, de l’évaluation de leur risque nutritionnel par les Chirurgiens-Dentistes et des stratégies de soins conservateurs et endodontiques. J’exerce à temps plein au Pôle de Médecine et Chirurgie Buccodentaire des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. J’y développe depuis 14 ans des consultations dites « de soins spécifiques » destinées aux patients adultes en situation de handicap mental ou souffrant d’anxiété des soins dentaires. Celles-ci leur permettent de bénéficier d’une réhabilitation orale adaptée malgré les difficultés opératoires. En 2020, j’ai été nommée responsable de l’unité fonctionnelle d’Odontologie Gériatrique et donc du projet de déploiement de la prise en charge bucco-dentaire des patients de notre Pôle de Gériatrie en collaboration avec notre Pôle de Médecine et Chirurgie Bucco-dentaire.

 

En quoi la prise en charge bucco-dentaire de ces patients âgés vous parait-elle importante ?
Le vieillissement de la population et les succès des politiques antérieures de prévention bucco-dentaire font que nos patients âgés sont actuellement de plus en plus dentés. Le vieillissement physiologique des tissus de la cavité buccale engendre des modifications tissulaires qui exposent nos patients âgés dentés à des risques augmentés de lésions carieuses, de fractures dentaires, d’infections endodontiques et parodontales évolutives.

Ces atteintes et les douleurs associées contribuent à diminuer les fonctions orales du patient âgé et sont donc autant de facteurs de risque de dénutrition. Ces infections évolutives peuvent être en lien avec le déséquilibre de leurs maladies systémiques.

Ainsi, les patients âgés de notre Pôle de Gériatrie sont des patients à risque au niveau bucco-dentaire à double titre. Premièrement par leur seul vieillissement bucco-dentaire, ils sont exposés à un ensemble d’atteintes et d’infections. Mais en plus, leurs pathologies chroniques, les décompensations aiguës et les traitements associés pour y remédier
aggravent ce vieillissement et peuvent augmenter la prévalence de l’hyposialie, générant le développement rapide de lésions carieuses délabrantes et symptomatiques et aboutissant à des détériorations brutales de l’état de santé bucco-dentaire. Cela entraîne à son tour une majoration des douleurs, une réduction des apports alimentaires et de la dénutrition.

Par conséquent, dans le cadre des soins multidisciplinaires de réadaptation somatique et psychologique et de rééducation stabilisant le patient âgé, la prise en charge bucco-dentaire est tout à fait cruciale et à mener dès son arrivée.

 

Quelles sont les particularités de cette prise en charge bucco-dentaire ?

Même si les patients de notre Pôle de Gériatrie sont très différents les uns des autres, nous devons mener une première consultation de bilan buccodentaire très standardisée afin de qualifier tout de suite le risque de dénutrition de notre point de vue odontologique pour la qualité de la prise en charge gériatrique. A partir de ce bilan, nous établissons un plan de prévention bucco-dentaire et un plan de traitement de réhabilitation orale qui sont cette fois-ci très individualisés et adaptés pour intégrer au mieux les différents paramètres gériatriques de chaque patient. L’étroite collaboration avec les gériatres est alors primordiale pour organiser une prise en charge bucco-dentaire de qualité. Différents paramètres ont un impact sur la faisabilité des soins, leur qualité et leur pronostic. Les paramètres les plus importants sont : l’équilibre de l’état de santé général du patient, sa coopération (souvent liée à ses capacités cognitives) et son degré d’ouverture buccale. L’utilisation de sédations pré ou per-opératoires peut augmenter la faisabilité des soins. Cependant, celle-ci le plus souvent ne permet pas la réalisation de nouveaux appareils dentaires (prothèses adjointes) chez nos patients non coopérants.

En effet, la particularité de tous les actes de chirurgie dentaire menés ici est d’être rendus plus complexes par le vieillissement des différents tissus de la cavité buccale ainsi que par l’abord spécifique des personnes âgées en fonction de leur état cognitif et comportemental. Il faut adapter nos positions de travail en fonction de chaque patient et de l’acte opératoire. Il faut pouvoir soigner nos patients allongés sur les brancards ou assis sur différents types de fauteuil et s’adapter à leur mobilité. Ainsi, les accès visuels et instrumentaux sont particulièrement difficiles
pour les interventions au niveau des secteurs molaires et de l’arcade maxillaire. Nous sommes contraints de modifier nos points d’appuis, de faire des pauses et de travailler avec une assistance opératoire optimale.

 

Que vous apporte cette expérience de soins bucco-dentaires en gériatrie ?

C’est évidemment une expérience humainement très riche qui mobilise toute personne ayant la vocation de soigner. Elle m’a permis de comprendre l’ampleur de la diversité des patients soignés dans les services de gériatrie et la nécessaire multidisciplinarité de cette prise en charge complexe. Les échanges avec les gériatres sont très fertiles et optimisent notre prise en charge en repoussant toujours plus loin les limites de la faisabilité des soins.
« Qui peut le plus, peut le moins » Ainsi, toutes les lignes de faisabilité que nous arrivons à dégager ensemble pour ces patients très difficiles à soigner peuvent profiter à des patients moins difficiles.
Cette expérience permet de comprendre aussi à quels nouveaux défis seront confrontés les chirurgiens-dentistes de demain. Ils devront soigner de plus en plus de patients âgés dentés donc des patients ayant une prévalence augmentée en soins bucco-dentaires et en prothèses. Ainsi, aux défis énoncés précédemment concernant la coopération limitée voire l’opposition des patients, vont s’ajouter demain des difficultés majeures de ré-interventions sur les secteurs dentés mais pas seulement.

En effet, il y a une diversité de plus en plus importante de type de réhabilitation prothétique ; notamment avec le développement des différents types de prothèses implanto-portés. Il apparait donc important que les étudiants en chirurgie dentaire puissent bénéficier d’un enseignement clinique spécifique en odontologie gériatrique lors de leur formation initiale pour pouvoir répondre aux besoins spécifiques de cette réalité démographique de demain. Ainsi,
notre projet hospitalier de développement des soins bucco-dentaires pour les patients du Pôle de Gériatrie vient d’intégrer un projet pédagogique d’enseignement clinique d’odontologie gériatrique pour nos étudiants en Chirurgie Dentaire.

 

Florence FIORETTI,
MCU-PH en Odontologie
Responsable de l’UF 8612 d’Odontologie Gériatrique
Pôle de Médecine et Chirurgie Bucco-dentaire
Hôpitaux Universitaires de Strasbourg
UMR INSERM 1260
[email protected]
Pour l’Association des Jeunes Gériatres