Médecin du travail à l’hôpital : zoom sur un métier méconnu

Article parue dans la revue "PHARE" / SNPHARE n°94

 

Hélène Beringuier était médecin du travail à l’hôpital jusqu'en 2019 et est présidente de l’Association Nationale de Médecine du travail et d’ergonomie du personnel des hôpitaux (ANMTEPH). Elle répond à nos questions sur ses actions mais également sur les spécificités de la médecine au travail à l’hôpital, le manque de moyens et l’actualité.

 

PHARE : Qu'est-ce que l'ANMTEPH ? Pourquoi s'être associé à notre intersyndicale Avenir Hospitalier (AH)?
Hélène Beringuier : L’ANMTEPH c’est l’Association Nationale de Médecine du travail et d’ergonomie du personnel des hôpitaux. À ses débuts en 1963, elle était uniquement constituée de médecins du travail exerçant dans les hôpitaux. Depuis l’introduction de la pluridisciplinarité dans les Services de Santé au Travail (SST) (2002), d’autres préventeurs nous ont rejoints : infirmiers surtout, ergonomes, psychologues du travail et psychocliniciens. Aujourd’hui, elle regroupe 250 adhérents environ. Notre partenariat avec AH a débuté à l’initiative de Max Doppia. Après son décès, cela a été plus compliqué de construire ce partenariat car mes collègues de l’ANMTEPH sont assez craintifs vis-à-vis des syndicats (les relations entre médecins du travail et les syndicats médicaux peuvent être conflictuelles, cela explique peut-être pourquoi). Notre partenariat existe, mais il n’est pas allé jusqu’à intégrer AH. Bien que n’étant pas un syndicat, je pense que cela aurait été intéressant pour travailler ensemble sur les actions de
santé au travail des médecins et pour obtenir plus de moyens pour les SST. Cela se fera peut-être un jour.

« Utiliser le médecin du travail comme intermédiaire, comme traducteur d’un problème de santé est la meilleure des solutions. »

 

PHARE : Quelles sont les spécificités de la médecine du travail à l'hôpital public, par rapport aux autres secteurs du monde du travail ?
Hélène Beringuier : Tout d’abord, il faut rappeler que c’est la fonction publique, avec une réglementation propre qui se rajoute à celle du Code du travail. C’est un secteur où les services de médecine du travail sont propres aux hôpitaux, contrairement au secteur privé où ce sont les services inter-entreprises qui dominent.
Le fait d’être médecin du travail (MDT) dans un milieu médical peut être un frein à notre action. Bien d’autres professionnels pensent avoir les capacités de faire de la prévention des risques professionnels. Le secret médical peut être plus difficile à faire respecter à cause des discours comme : « mais on est dans le secret médical partagé puisqu’on travaille tous à l’hôpital ». Ce milieu est très intéressant pour un médecin du travail, les risques professionnels sont variés.

 

PHARE : Il y a un manque majeur de moyens pour la médecine du travail, comment s'en sortir ?
Hélène Beringuier : Il faut jouer sur plusieurs tableaux : d’abord, former plus de médecins du travail en formation initiale (pour susciter des vocations, recevoir plus d’externes et d’internes dans les SST hospitaliers) et en 2ème DES 1.

La voie des collaborateurs est intéressante : réorientation, formation en alternance seraient utiles. Si elle est chronophage pour les médecins du travail tuteurs, elle est enrichissante par les échanges qu’elle provoque. Il faudrait rémunérer le tutorat. Encore faut-il que les SST hospitaliers soient attractifs et qu’il y ait une réelle pluridisciplinarité dans le SST (et non dans les directions).

 

PHARE : La visite annuelle doit-elle être systématique pour les médecins hospitaliers ? Quels sont les troubles à rechercher chez les médecins ? Sont-ils plus difficiles à dépister ou à suivre que pour d'autres professions ?
Hélène Beringuier : Dans la fonction publique hospitalière, la visite périodique est prévue tous les 2 ans.
Cependant, en pratique, elle n’est pas toujours faite tant pour le personnel médical, que non médical, faute de moyens dans les SST. Dans le secteur privé, elle est prévue tous les 4 ans. Cette visite est l’occasion de faire un point « santé au travail » pour ceux qui ne sont pas suivis de manière rapprochée. Quand les moyens sont insuffisants, nous priorisons souvent d’autres suivis que cette visité périodique : reprises du travail, suivis rapprochés de personnels présentant des facteurs de risques risquant de décompenser au travail, débuts de grossesse… Le suivi du personnel médical a longtemps été négligé par les médecins eux-mêmes et par les médecins du travail, mais il s’est amélioré ces dernières années, car il y a une meilleure conscience des risques par les médecins et les médecins du travail ont compris qu’il n’y avait aucune raison de les « exclure » de ce suivi.

 

PHARE : Quel est le rôle du médecin du travail dans l'hôpital ? Dans quelles instances peut-il avoir la parole (CHSCT 2 ? CME 3 ? autres ?) ? Quid de l'indépendance des médecins du travail, non PH, quand ils sont employés par le directeur ?
Hélène Beringuier : Son rôle est réparti en deux types d’actions. D’abord une action individuelle : le suivi médical, avec pour but d’éviter une altération de la santé du fait du travail, de fournir de l’information sur les risques et leur prévention ; puis une action collective: l’amélioration des conditions de travail, des discussions avec les directions et les responsables de service et au sein des CTE 4 et CHSCT, où nous avons un rôle de conseiller. Nous sommes membres de droit du CLIN 5 comme au CHSCT et CTE et nous sommes invités aux CME, mais il est souvent difficile d’y avoir une place réelle. Sur le sujet de l’indépendance, elle est garantie par le code de déontologie, le code du travail et le code de santé publique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de pression et qu’un médecin du travail peut avoir du mal à résister surtout s’il est seul. Mais cette résistance est indispensable, sinon comment les personnels pourraient-ils nous faire confiance ?

 

PHARE : : Les données de santé doivent-elles obligatoirement être confidentielles vis-à-vis de l'employeur, ou est-ce une option proposée aux salariés ? Que pensez-vous de cela ?
Hélène Beringuier : Chacun est libre de parler de sa santé à qui il veut, mais il faut savoir quelles peuvent en être les conséquences. J’ai toujours expliqué aux nouveaux embauchés qu’ils devaient être très prudents dans le monde du travail, et qu’un DRH ou un supérieur hiérarchique n’avaient absolument pas le droit de les interroger sur leur santé: que s’ils le faisaient même sans mauvaise intention, ils avaient intérêt à rappeler que la santé était un domaine personnel et qu’en cas de difficulté ils savaient qu’ils pouvaient aller consulter. J’ai aussi expliqué aux cadres et DRH, qu’au lieu d’interroger un personnel sur sa santé, ils avaient la possibilité de nous demander de convoquer ce personnel pour enclencher, si nécessaire, une demande d’aménagement de poste, voire une inaptitude.
Utiliser le médecin du travail comme intermédiaire, comme « traducteur » d’un problème de santé est la meilleure des solutions : la confidentialité des données de santé est respectée, et l’employeur sait comment préserver la santé du salarié qui en a besoin via la fiche d’aptitude.

 

PHARE : Quelle est la position de l'ANMTEPH vis-à-vis de l'obligation vaccinale COVID - et des autres obligations vaccinales pour travailler à l'hôpital - et vis-à-vis du contrôle de cette obligation ?
Hélène Beringuier : Nous nous sommes positionnés contre l’obligation vaccinale COVID pour plusieurs raisons. D’abord, parce que cette obligation est déconnectée du risque professionnel : les autres vaccinations obligatoires sont en lien avec l’exposition au risque professionnel. En s’appliquant à tout le personnel, même ceux qui ne côtoient aucun patient, alors que le gouvernement affiche la nécessité de protéger les patients, cela ne nous a pas paru cohérent. Ensuite, parce que « rendre obligatoire » a mis de côté le sujet de l’intérêt de cette vaccination, alors qu’on aurait pu continuer à expliquer et à convaincre. Pour finir, parce que cela laisse penser que les personnels hospitaliers sont des personnes qui n’en ont rien à faire des patients. Pourtant, ils ont prouvé largement le contraire. Pour le contrôle de l’obligation, elle relève de l’employeur. Le Code du travail lui permet de déléguer ce contrôle au médecin du travail (c’est ce qu’il fait sur les autres obligations vaccinales), mais la difficulté avec la vaccination COVID, c’est sa déconnexion avec l’aptitude médicale. Les autres vaccinations obligatoires sont en lien avec l’exposition au risque.

 

PHARE : Quels sont les axes prioritaires sur lesquels il faudrait travailler pour améliorer la santé au travail des médecins ?
Hélène Beringuier : Il faut informer les médecins des risques professionnels, des moyens de prévention à disposition, des signes d’alerte qu’ils doivent savoir repérer, des relais qu’ils doivent savoir solliciter en cas de besoin. Les médecins du travail doivent mieux communiquer dans leurs établissements et dans les congrès médicaux/journaux médicaux. Il faut imposer la visite médicale de prise de fonction des médecins tous statuts confondus. Il faut également que les établissements se penchent plus sérieusement sur l’ergonomie des postes médicaux (matériel, architecture, organisation, temps de travail).
En résumé, faire la même démarche pour le personnel médical que pour le personnel non médical ! Avec les moyens actuels des SST, c’est un voeu pieux.

 


Propos recueillis par Savéria Sargentini