LA PEUR DE CHUTER

Article paru dans la Gazette du Jeune Gériatre de l’AJGH - n°19

 

 D’un point de vue scientifique : évidemment oui :

  • Pubmed avec les mots MeSH « Falls & Elderly » or « Falls &Aged », sans limite de date, retrouve un total de 25 910 articles.
  • Du 01/01/2017 au 01/04/2018 :1 883 articles.
  • Sur les 6 derniers mois 589 articles.
  • Selon les recommandations de l’OMS en 2018 : « priorité élevée aux travaux de recherche sur les chutes.
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D’un point de vue clinique, il faut également parler de la chute. Chez les plus de 65 ans, dans le monde (selon les données OMS 2018 et de l’INSEE) :

  • La chute est la 1ère cause de décès accidentel ou par traumatisme involontaire.
  • 646 000 décès par an dans les suites d’une chute, essentiellement chez les plus de 65 ans.
  • 37,3 millions de chutes nécessitent des soins médicaux.
  • La gravité de la chute augmente avec l’âge.
  • Pour rappel, la Loi de santé publique de 2004 avait pour objectif, chez les plus de 65 ans, de réduire de 25 % le nombre de chuteurs.

 

Tout d’abord, bonne nouvelle : prendre en charge les personnes âgées faisant des chutes par une évaluation des risques de chute et en leur proposant des exercices physique permet de diminuer le risque et le nombre de chute.

Mais la prise en charge apportant le plus de résultats sur le risque de chute correspond à une prise en charge multidisciplinaire de ces patients (1). La définition proposée d’une prise en charge multidisciplinaire correspond à trois interventions ou plus, comme la combinaison d’une éducation du patient et de l’entourage, une évaluation des risques liés à la chute, et des exercices de rééducation.

Ce type de prise en charge permet de réduire de 36 % le nombre de chute et de diminuer le nombre de chutes traumatiques.

Que nous dit la littérature sur la chute dans les 6 derniers mois ? (revue non exhaustive).

Une thématique ressort particulièrement : la peur de chuter.

En regardant de plus près la littérature actuelle sur les chutes, on constate que la peur de chuter entraîne un engouement certain.

La raison en est que la peur de chuter semble être un bon prédicteur de la survenue de nouvelles chutes au cours du suivi des patients âgés. Cette peur de chuter est associée à différentes co-variables qui sont le sexe féminin, les comorbidités, les symptômes dépressifs et le handicap.

La peur de tomber est en soi un authentique facteur de risque de chute (2).

Une autre étude reprend ces notions en montrant que la peur de chuter possède une prévalence chez l’homme de 26,9 % et chez la femme de 43,3 %. La peur de chuter était associée ici à l’âge élevé, à un Five Times Sit-to-Stand test pathologique, aux antécédents de chute dans l’année, aux douleurs et à la présence de comorbidités (3).

Si le questionnement de votre patient sur sa peur de chuter, ou sur la confiance qu’il a en son équilibre, ne fait pas partie de votre interrogatoire habituel, ces données devraient vous y inciter.

Certaines références parlent de « peur de chuter », d’autres de « confiance en son équilibre », cette deuxième proposition pouvant être considérée comme plus valorisante et permettre d’entrevoir dès le début de l’interrogatoire une possibilité d’amélioration.

L’interrogatoire du patient permettant de savoir si le patient se sent confiant lors de la marche, n’est qu’une première étape. Il semblerait qu’un bilan étiologique, en plus du bilan de chute habituel, puisse être proposé.

Tout d’abord, une plainte douloureuse doit être systématiquement recherchée puisque celle-ci est associée à la présence de la peur de chuter et ce d’autant plus si le patient a un âge plus élevé (4) .

L’étude du champ visuel doit également être réalisé dans ce contexte. En effet, certaines études ont mis en évidence qu’une atteinte du champ visuel périphérique inférieur serait liée au développement d’une peur de chuter (5) .

De manière assez caricaturale, le patient qui présente une peur de chuter marche fréquemment en regardant le sol ne lui permettant donc pas d’anticiper les éventuels obstacles présents sur son parcours de marche. En se rassurant par un regard tourné vers le sol, le patient augmente paradoxalement son risque de chute.

Par ailleurs, de manière assez logique, la sévérité de la sarcopénie est inversement associée aux capacités d’équilibre et est associée à un plus grand risque de chute, une plus faible masse musculaire, une vitesse de marche plus lente et enfin à la peur de chuter (6).

L’association de la peur de chuter avec le handicap a été précisée par une étude longitudinale canadienne.

En effet, la peur de chuter est associée à une augmentation à 2 ans des incapacités fonctionnelles de 4 % et à une altération des performances physiques globales de 3 % (7).

La peur de tomber est également associée à l’imagerie motrice qui correspond à la simulation interne de l’action. Ainsi, les capacités d’imagerie motrice sont significativement plus faibles chez les personnes âgées avec une peur de chuter par rapport à celles ayant confiance en leurs capacités à la marche. Ces capacités diminuées d’imagerie motrice entraînent un déficit dans le contrôle cérébral de la marche et une augmentation du risque de chute (8).

Une fois ce premier bilan (non exhaustif dans ce rapport) réalisé, il convient de proposer une prise en charge spécifique de la peur de chuter. Des exercices centrés sur l’équilibre 2 heures par semaine pendant 8 semaines semblent permettre de réduire le comportement d’évitement de la marche et de réduire la peur de chuter (9) .

Une étude contrôlée randomisée, chez des patients parkinsoniens avec une peur de chuter, a comparé une prise en charge comportant des exercices en résistance associés à un entraînement en condition d’instabilité à raison de 2 fois par semaine, avec des exercices avec résistance seuls et à un autre groupe sans aucun exercice (10). L’entraînement associant des exercices en résistance associés à un entraînement encadré en condition d’instabilité permettait d’améliorer l’efficience cognitive globale, les capacités d’équilibre et diminuait la peur de chuter comparativement aux autres groupes.

Enfin, la littérature montre qu’une rééducation visuelle en incitant le patient à regarder devant lui pour pré-visualiser son itinéraire avant et pendant la marche permettait d’améliorer la confiance en soi et réduire le risque de chute (10).

Ces données de la littérature doivent vous faire reconsidérer la peur de chuter non pas comme la simple conséquence d’une éventuelle chute antérieure mais plutôt comme une authentique entité clinique nécessitant un bilan clinique et une prise en charge spécifique.

Cette revue des articles scientifiques sur la chute des 6 derniers mois n’est évidemment pas exhaustive mais montre l’intérêt grandissant de la communauté gériatrique pour cette problématique.

Ce document a pour but de vous sensibiliser à cette thématique et vous donner quelques pistes de base vous permettant d’accompagner vos patients ayant perdu confiance en leurs capacités de marche et d‘équilibre.

Guillaume DUVAL

 

  1. Cheng P, Tan L, Ning P, Li L, Gao Y, Wu Y, Schwebel DC, Chu H, Yin H, Hu G. Comparative Effectiveness of Published Interventions for Elderly Fall Prevention: A Systematic Review and Network Meta-Analysis. Int J Environ Res Public Health. 2018;12:15.
  2. Lavedán A, Viladrosa M, Jürschik P, Botigué T, Nuín C, Masot O, Lavedán R. Fear of falling in community-dwelling older adults: A cause of falls, a consequence, or both? PLoS One. 2018;29:13.
  3. Tomita Y, Arima K, Tsujimoto R, Kawashiri SY, Nishimura T, Mizukami S, Okabe T, Tanaka N, Honda Y, Izutsu K, Yamamoto N, Ohmachi I, Kanagae M, Abe Y, Aoyagi K. Prevalence of fear of falling and associated factors among Japanese community-dwelling older adults. Medicine (Baltimore). 2018;97.
  4. Kakihana H, Koeda M, Kasahara M, Yamashita T. Effect of pain on fear of falling in patients with femoral proximal fracture. J Phys Ther Sci. 2017;29.
  5. Adachi S, Yuki K, Awano-Tanabe S, Ono T, Shiba D, Murata H, Asaoka R, Tsubota K. Factors associated with developing a fear of falling in subjects with primary open-angle glaucoma. BMC Ophthalmol. 2018;18:39.
  6. Gadelha AB, Neri SGR, Oliveira RJ, Bottaro M, David AC, Vainshelboim B, Lima RM. Severity of sarcopenia is associated with postural balance and risk of falls in community-dwelling older women. Exp Aging Res. 2018;44:258-269.
  7. Auais M, French S, Alvarado B, Pirkle C, Belanger E, Guralnik J. Fear of falling predicts incidence of functional disability two years later: A perspective from an international cohort study. J Gerontol A Biol Sci Med Sci. 2017.
  8. Grenier S, Richard-Devantoy S, Nadeau A, Payette MC, Benyebdri F, Duhaime MB, Gunther B, Beauchet O. The association between fear of falling and motor imagery abilities in older community-dwelling individuals. Maturitas. 2018;110:18-20.
  9. Sartor-Glittenberg C, Bordenave E, Bay C, Bordenave L, Alexander JL. Effect of a Matter of Balance programme on avoidance behaviour due to fear of falling in older adults. Psychogeriatrics. 2018;18:224-230.
  10. Silva-Batista C, Corcos DM, Kanegusuku H, Piemonte MEP, Gobbi LTB, de Lima-Pardini AC, de Mello MT, Forjaz CLM, Ugrinowitsch C. Balance and fear of falling in subjects with Parkinson’s disease is improved after exercises with motor complexity. Gait Posture. 2018;61:90-97.